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18 février 2010 4 18 /02 /février /2010 19:00
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Isabelle EBERHARDT
Amours nomades

Joëlle Losfeld, Arcanes, 2003
Gallimard Folio,
Coll. 2 euros, 2008














Éloge des corps

Recueil de nouvelles, étude sociologique, épopée russe, instant érotique, Amours nomades  est à l’image d’Isabelle Eberhardt (1877-1904), libre et ouvert à toutes les expériences de la nature humaine. À travers les douze nouvelles du recueil nous voyageons dans un Maghreb à la fois mystérieux et sensuel.

Toutefois le voyage se fait à travers le corps, essentiellement le corps, la jeune Suisse le rend palpable, il est suave, nous le sentons, nous pleurons ce corps, ou plutôt ces corps, corps arabes désirés, déchiquetés, abandonnés. Ici la pudeur se laisse regarder, du moins nous la contemplons en silence comme Allela qui contemple Melika, ému par sa beauté (dans la nouvelle « Le Roman du Turco »).

Nous découvrons avec plaisir un autre monde, un monde décrit sans concessions. Isabelle Eberhardt a trop de respect envers la culture arabo-musulmane pour édulcorer la réalité, elle y décrit tout : les merveilles du soufisme (« Le Meddah ») à travers un dandy berbère, le poids souvent trop lourd de la tradition notamment à l’égard des femmes (« Le Légionnaire », « Aïn Djaboub »), la violence intertribale... Rien n’est caché. Au contraire, la plume d’Eberhardt sublime le quotidien arabe
.


L’écriture comme opium


Son écriture est une sorte de caresse et d’étreinte mortelle, elle se fait opium, s’engouffre dans votre sang, touche vos nerfs, noue l’estomac par tant de liberté. Cela nous ramène à d’anciennes connaissances de lycée, celles que nous lisions avant de nous coucher, Rimbaud et surtout Lautréamont ; Maldoror n’est pas très loin,  il se cache dans les coins les plus sombres de la casbah. En voici un exemple :

« On ramena le cadavre sur les dalles blanches, et le soleil discret du soir ralluma les lueurs roses sur les bijoux enserrant encore les chairs boursoufflées verdâtres, toute l’immonde pourriture qui avait été Taalith. »

Étant d’origine russe, on ne s’étonnera pas de voir Isabelle Eberhardt puiser son inspiration chez un de ses compatriotes : Léon Tolstoï. À l’instar du maître russe, elle croit à une sorte de déterminisme ; les hommes ne sont pas libres de leur destin, ils affrontent des forces infiniment supérieures et ne demeurent que le produit  du destin ou du mektoub (« c’était écrit », en arabe). S'il y a un dénominateur commun à toutes les nouvelles d’Amours nomades, c’est bien cette notion de mektoub. Tous les protagonistes livrent un combat contre la destinée, certains se laissent porter (« Le paradis des eaux »), d’autres temporisent, tergiversent (« Deuil »), et enfin il y a ceux qui veulent changer le destin, souhaitent ardemment remporter la bataille, et pour qui cela se termine très mal comme dans la nouvelle « Le Légionnaire ». D’ailleurs cette nouvelle peut être considérée comme le chef-d’œuvre du recueil ; c’est sûrement l’histoire la plus aboutie et c’est ici qu’Isabelle Eberhardt exprime pleinement son talent. « Le Légionnaire », c’est du Tolstoï miniaturisé, mais sans perdre l’intensité des personnages et donc la puissance dramatique de l’histoire. Orschanoff, le personnage principal refuse de choisir une voie – un destin ? –, ce qui l'emmènera de sa Russie à une autre « Russie » : l’Algérie. Il y retrouve la même misère sociale et intellectuelle d’une population écrasée par un pouvoir ; il est lettré, il choisira la terre pour se retrouver enfin seul avec lui-même jusqu’à l’instant où il rencontre Tatani. Ils tombent amoureux mais Tatani est promise à un autre ; elle l’épouse, poids de la famille oblige. Malgré cela les amants se retrouvent, s’aiment en secret jusqu’au dénouement… qu’il vous faudra découvrir.

isabelle-eberhardt.jpg
Une femme libre
 
On a, à tort, comparé, Isabelle Eberhardt à Arthur Rimbaud. Il y a bien sûr ce côté voyou, un peu menteur, mais la comparaison s’arrête là avec le Carolomacérien. Si l'on devait comparer la jeune Suisse à quelqu’un, ce serait à une autre femme de lettres, Lou Andreas Salomé. Au-delà du fait qu’elles ont des origines communes – russes –, c’est leur indépendance et leur esprit d’aventure qui font d’elles des jumelles. L’une a choisi le voyage comme terrain de jeu, l’autre a opté pour l’aventure de l’esprit en fréquentant les maîtres du soupçon que sont Sigmund Freud et Friedrich Nietzsche. Elles ont, en quelque sorte, été les pionnières d’un nouveau féminisme.

Eberhardt s’est même faite prophète, sans le savoir : bien qu’elle soit morte à 27 ans, elle annonce de nombreux écrivains. En lisant, on pense notamment, bien sûr, à Albert Camus, mais aussi à Patrick Modiano, Charles Bukowski ou encore Hunter S. Thompson.

Amours nomades est d’abord un hymne à la liberté, à la découverte de l’autre, à la réalité des choses. Le livre est indispensable à ceux qui veulent comprendre le monde arabo-musulman sans passer par le prisme politique ni le folklore habituel. Ce monde n’est ni un refuge pour terroristes ni moins encore un lieu où il fait bon prendre le thé avec l’autochtone du coin ; la réalité est beaucoup plus complexe, tout comme l’insaisissable Isabelle.


Hafed, A.S. Ed.-Lib.
 

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