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29 juillet 2011 5 29 /07 /juillet /2011 07:00

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J.-M. G. LE CLÉZIO
La Guerre
Gallimard, 1970
L’Imaginaire, 1992


 

 

 

 

 

«Un roman n'est intéressant que si son auteur se remet en question et s'expose à ce qu'on lui dise : " C'est illisible”.»

 Jean-Marie Gustave Le Clézio - Extrait d’un article dans Paris Match - Novembre 2000

 

 

 

 

 

 

 

 

LeClezio.jpgLa vie de Jean-Marie Gustave Le Clézio est elle-même faite d’aventures dont il se sert pour élaborer ses livres. Bien que sa vie soit passionnante, nous allons ici n’aborder que trois points fondamentaux qui éclairent la lecture de La Guerre.

Il est né à Nice en 1940. Il est donc dès sa naissance plongé dans un monde hostile : celui de la guerre. Il vit une enfance difficile, entouré par les horreurs du conflit.

Il a énormément voyagé et voyage toujours. Il est parti à la découverte de pays complétement étrangers, perdus. Il a voulu apprendre à vivre avec des civilisations différentes ayant des modes de vie différents du nôtre (Cameroun et Nigeria ; on pense ici à son roman Onitsha, par exempl., Thaïlande, Mexique, Panama où il va vivre dans des tribus indiennes). Tout cela pour dire qu’il a été confronté à des espaces, des habitats profondément différents de notre société caractérisée par la technologie, le progrès et l’industrialisation.

Enfin, Le Clézio est né en France certes, mais ses ancêtres étaient d’origine bretonne et sont partis vivre à Maurice au cours du XVIIIe siècle et ont donc acquis la nationalité britannique. Le Clézio se retrouve donc avec une multitude d’identités si on peut dire cela ainsi et il se cherche en quelque sorte, il est à la recherche de ses origines et de son identité.

On décèle ainsi les grands thèmes qui vont peupler chacun de ses livres.

Il y a d’abord les voyages et les découvertes culturelles, puis le désir de révolte (que l’on retrouve en position centrale dans La Guerre) et enfin la recherche de soi et donc l’inspiration autobiographique (l’ambiance familiale qu’il a lui-même connue).

 

Le Fond

Résumé ?

Il est difficile à première vue de s’engager dans la tâche que constitue un résumé de ce livre.

Difficulté de faire un résumé due au fait qu’il semble que le personnage principal n’ait pas de réelle quête ou en tout cas elle n’est pas énoncée dans le livre.On pourrait dire que ce livre, c’est le parcours initiatique d’une fille face au monde, la recherche de la guerre.

Le personnage principal, Béatrice B, se trouve au départ dans une ville, dans une chambre située dans un immeuble, et elle décide de parcourir la ville seule ou avec un homme, Monsieur X qui semble être son confident. Elle analyse dans les moindres détails ce qu’il y a autour d’elle afin de déceler la présence de la guerre.

Mot d’ordre du livre : la guerre est partout. (Cependant il va me falloir définir par la suite ce terme de guerre qui ne correspond pas tout à fait à l’idée que nous nous en faisons.)

Elle parcourt différents lieux : un carrefour, une boîte de nuit, un aéroport, une autoroute… Et elle décrit ce qu’elle voit, ce qu’elle entend et ressent en permanence.

Fin : le seul moment où il semble y avoir un soupçon d’action, c’est à la fin ; une limousine la prend en autostop. Elle rencontre quatre ou cinq personnes, ils boivent et fument mais elle n’est pas vraiment consciente, c’est comme si elle était portée par les événements sans rien contrôler. Ces gens-là s’amusent à rouler sur les routes à la recherche de personnes égarées à pied et les écrasent tout simplement ; ils mènent une chasse à l’homme. À la fin, Monsieur X meurt dans son appartement d’une balle perdue. L’auteur ne s’attarde pas sur ce fait.

Dans le chapitre suivant, Béa B meurt sur son lit après avoir effectué une sorte de rêverie transcendante. Mais ensuite elle n’est plus morte, elle a disparu dans la foule. On ne sait pas où elle est. Bref, succession d’incohérences ou peut être symbolique de la mort et de la foule à analyser.

Le livre se termine par une phrase de Le Clézio lui-même :

« Moi-même je ne suis pas vraiment sûr d’être né »

On a donc du mal à trouver un fil conducteur à ce livre. On comprend finalement la « quête » de l’héroïne mais on n’a pas de quoi s’accrocher à elle.

 

Personnages ?

Beatrice B ou juste Béa B.

Personnage principal, elle joue le rôle de spectatrice, médiatrice entre le lecteur et la guerre. On voit le monde à travers ses yeux.

Pour commencer, on peut dire qu’il y a peu d’informations rationnelles sur Béa B, peu de choses qui la caractérisent. On sait qu’elle a environ la vingtaine, qu’elle a une peau métisse, qu’elle travaille dans le domaine de la publicité (ou du moins qu’elle cherche un travail), qu’elle fume et que sa grand-mère est morte. Elle tient un journal appelé « Semainier Pratic » où elle écrit tout ce qu’elle ressent. On en lit des passages de temps à autre.

On trouve dans le livre différentes désignations : « Béatrice B » (une fois), « Béa B, la jeune fille » (les vingt premières pages), « la jeune fille qui s’appelait Béa B », « XY » (une fois, pour signer une lettre).

Lorsqu’elle n’est pas avec lui, Béa B communique par lettres avec Monsieur X.

Il y a peu de choses que l’on puisse dire de Béa B. Existe-t-elle vraiment ? Elle souffre cruellement d’un manque de personnalité. Le personnage n’est volontairement pas approfondi et le lecteur perd ses repères et de ce fait a du mal à suivre le livre. Nous sommes à l’intérieur de sa tête, nous voyons ce qu’elle voit mais nous ne savons rien de sa vie et de ses sentiments. On ressent seulement sa peur, son étonnement face au monde et son oppression.

 

Monsieur X

Il est le confident de Béa B. Celui à qui elle dit tout dans ses lettres ; cela peut très bien être des choses tout à fait inintéressantes ou, à l’inverse, ses analyses sur le monde. Il parle rarement ; lorsqu’il parle, c’est quand ils discutent de choses inintéressantes. Il écoute, il est l’oreille, il est comme le lecteur : avec Béa, à son écoute.

Le doute survient cependant sur Monsieur X lorsqu’on se rend compte qu’elle appelle tous les hommes qu’elle rencontre comme ça. Par exemple, à la fin, quand Béa B se retrouve dans la limousine, il y a plusieurs personnes. Elles ont tous des noms sauf le chauffeur qu’elle ne connaît pas. Elle se dit : « Il ressemble à Monsieur X », puis jusqu’à la fin elle l’appellera Monsieur X.

Soit Monsieur X est constamment avec elle soit il semble que Monsieur X n’est personne et tout le monde à la fois.

 

Thèmes récurrents

La guerre. Toutes les descriptions tendent toujours vers l’idée de guerre, celle-ci est partout et inévitable. La guerre a envahi tous les horizons. Mais il s’agit de se demander ce qu’est la guerre dans le roman. Non, on ne voit pas à chaque page des militaires armés, des morts à chaque coin de rue, c’est plus subtil que cela et moins violent en apparence.

Qu’est-ce que la guerre ?

On peut attribuer deux sens au terme de guerre dans ce livre :

Le premier, le plus simple, se réfère au sens commun qu’on lui donne, la lutte entre les hommes, ayant pour issue la mort ou la victoire. Mais le livre semble dire que le seul gagnant, ici, c’est la guerre elle-même, les hommes sont seulement voués à lutter, souffrir et mourir. Cette définition s’illustre dans un chapitre où l’auteur parle littéralement de la guerre, Monsieur X étant au Vietnam et écrivant des lettres à Bea B, décrivant les horreurs de la guerre, ce qu’il vit et voit. Mais on sent bien que ce sens du terme n’est qu’évoqué, n’occupe pas une place primordiale.

Le second sens est omniprésent, plus qu’important, il parcourt le livre. Selon ce sens, la guerre semble être toute chose existante, inventée par l’homme. Même tout ce qui peut paraître utile ou inoffensif comme un carrefour ou un néon dans une boîte de nuit. Tout ce qui résulte de l’activité humaine engendre ce qu’il nomme La Guerre. On a du mal à voir les limites de la guerre, dans ce sens, c’est comme si elle était respirable ou matérielle. La guerre est vue comme un fléau qui envahit les rues à mesure de l’implantation humaine. Les hommes se suicident quotidiennement avec leurs activités. C’est ce que la guerre représente dans le livre, l’idée que par le biais de l’industrialisation, de la « modernité », nous ruinons nos vies. La guerre est née avec l’homme et c’est elle qui le tuera. Tant que l’homme existera, elle sera présente.
 

Le thème le plus important est donc la guerre, nous l’aurons compris, il y a donc d’autrs thèmes en accord avec celui-ci.

 

 

La destruction et le chaos : tout est voué [tout = création de l’homme] à être détruit et à engendrer la destruction. L’idée de chaos revient souvent avec l’image d’un dragon qui aurait la gueule ouverte et aspirerait tout, aurait besoin des âmes humaines pour survivre.

La peur et le doute, ressentis notamment grâce aux passages où on voit le monde à travers les yeux de Béa B. L’idée que rien n’est sûr et qu’à chaque pas, à chaque coin de rue, on risque sa vie.

Sons et images. La manière d’écrire de Le Clézio laisse une grande place aux sens, notamment au son et l’image : le bruit et la lumière. L’idée de lumière revient incessamment. La lumière artificielle des boîtes de nuits, des aéroports qui éblouissent et paraissent dangereux. Le son s’illustre, lui, par le bruit désagréable des machines qu’utilisent les hommes. L’idée primordiale qui se raccorde au bruit c’est que celui-ci est synonyme de guerre. La paix, c’est le silence, le sommeil est donc un exemple de paix, de répit.

Le « Je » ou plutôt l’impossibilité du « Je ». On remarque un complexe d’identité fort. Il y a donc une perte d’identité et surtout une recherche perpétuelle de celle-ci. La ville et le monde du livre sont en général vus comme un ensemble empêchant toute pensée individuelle. La guerre ne laisse pas de place au « je ». L’individu est aspiré dans un mouvement qu’il ne contrôle pas, il est pris dans la foule, source de peur. Les noms donnés au personnage prouvent cette perte d’identité : Béa B, Monsieur X. Les personnages perdent toute leur originalité, ils ne sont plus humains puisqu’ils n’ont ni nom, ni histoire. Ils ne sont là que parce qu’une histoire, un roman a besoin de personnages. Ils sont là aussi pour rappeler à quel point cette guerre qui rafle tout détruit aussi l’âme et l’esprit des gens.

Quête d’identité : On décèle donc dans le livre, en lien avec cette impossibilité de l’affirmation de soi, des passages qui attestent de la recherche d’identité des personnages, surtout de Béa B, puisque nous la suivons. Long passage où Béa B se contemple dans un miroir comme à la recherche de qui elle est. Elle se parle à elle-même, s’invente une histoire. Passage également où elle feuillette un journal pornographique et se compare aux filles qui y sont en photo. Elle se cherche une histoire à travers leurs histoires. Elle s’imagine à leur place.

 

La Forme

« Incohérences »

 On peut repérer quelques particularités ou incohérences au fil des pages.

Il y a d’abord un décalage entre des idées complexes et abstraites, représentées par des phrases longues et dont on ne perçoit que difficilement le sens d’un côté, et des actions simples, représentées par des phrases très courtes (sujet, verbe, complément) dont les sujets sont très terre à terre de l’autre. (« C’est l’hiver. Il pleut. Le ciel est gris. », p 37)

Il n’y a ni espace ni temps : on ne saura jamais dans le livre ni où l’action se passe ni quand. On aura bien sûr des indications de lieu comme un aéroport, une ville, un carrefour ou un pont mais cela reste impersonnel. Nous n'avons rien à quoi nous rattacher et c’est ce qui rend la lecture difficile, je pense. Le temps non plus n’existe pas ; on ne sait pas en quelle année on est, ni à quelle heure telle ou telle chose se passe.

Le seul repère temporel que nous ayons est le passage du jour à la nuit.

Exemple d’incohérence dans le temps : à un moment où le récit est pris en charge par Béa B, elle parle au futur puis au passé, comme si elle ne savait pas elle-même se repérer dans le temps, ou comme si elle avait sauté le passage où ce qu’elle avait imaginé s’est réalisé et est devenu passé ; bref, on est perdu dans un espace-temps inexistant.

Il y a tout au long du livre une alternance entre la troisième personne et la première. On lit un chapitre écrit à la troisième personne donc par un narrateur extérieur à l’histoire et au chapitre suivant, on se retrouve dans la tête de Béa B. Parfois, on passe au « Je » sans prévenir. Il se trouve que dans les parties écrites à la troisième personne, il y a des passages du « Semainier Pratic » de Béa B, donc des passages à la première personne inclus dans les chapitres à la troisième personne.

 

On dirait que l’auteur fait tout pour qu’on se perde : le personnage principal n’est nommé qu’à la page 23 ; au début, on a juste des « la jeune fille » et c’est à partir de ce moment qu’on se demande si au final le personnage principal n’est pas la guerre elle-même.


 

Structure du roman

Une structure très originale, tout en étant neutre et simple.

Les dialogues. Il y a seulement un ou deux vrais dialogues (« vrais » parce que on se retrouve de temps à autre face à une structure de dialogue alors que Bea B parle toute seule, en fait.) Paradoxalement, lorsque l’on trouve un dialogue, il dure très longtemps, de 5 à 6 pages.

 

Chapitres ? J’ai parlé de chapitres mais je ne sais pas trop si le terme peut être employé ici parce qu'on se retrouve effectivement face à la structure normale d’un chapitre : saut de page et alinéa mais on n’a jamais de titre de chapitre, et l’auteur aborde toujours la même chose ; il n’y a pas de réelle rupture entre les parties du livre. Ou bien on passe du coq à l’âne sans comprendre.

 

Typographie

 

Mise en page. On lit parfois des blocs de textes qui semblent ne pas avoir été mis en page alors que d’autres passages sont disposés en paragraphes courts. Parfois, également, sur une même page, on va trouver un bout de texte aligné à gauche, un autre bout à droite, une ligne au milieu.

 

Lettres CAPITALES. On trouve aussi souvent des mots en capitales au milieu d’un paragraphe, souvent pour transcrire des sons. Lorsque Bea B s’interroge sur ce qu’elle voit dans le silence, Le Clezio nous montre ce qu’elle perçoit, c’est-à-dire une toile de lettres et de chiffres.

 

Conclusion

Ce qui nous permet de nous accrocher à ce livre dont la lecture est difficile c’est l’écriture prodigieuse et absurde qui nous transporte, partant d’un rien du tout, d’une chose ou d’un lieu banal et en faisant les objets de réflexions métaphysiques avec des mots simples mais dont les idées sont lourdes d’un désir de révolte. La guerre racontée sous la plume de Le Clezio est une lecture ardue certes mais des plus transcendantes.

Tout au long de la lecture, j’ai pu voir que les descriptions étaient perpétuellement agrémentées d’un vocabulaire de la nature. Il y a par exemple beaucoup de références à la mer: « Les plages, les rivières, les forêts, les pics de montagne, où sont-ils ? » (p. 113). On sent que l’auteur est à la recherche d’un monde naturel dépourvu de technologie et éloigné de l’activité humaine. Le sentiment général est donc ce regret de la nature.

Pour conclure, je dirai donc que La guerre, c’est avant tout un cri de révolte contre le monde artificiel  d’aujourd’hui.

 « Mon message est très clair : il faut continuer à lire des romans. Parce que je crois que le roman est un très bon moyen d’interroger le monde actuel sans avoir de réponse qui soit trop schématique, trop automatique. Le romancier ce n’est pas un philosophe, ce n’est pas un technicien du langage parlé, c’est quelqu’un qui écrit et, au moyen du roman, pose les questions. S’il y a un message que je voudrais livrer c’est celui-là : poser des questions. », , Le Clézio, jeudi 9 octobre 2008.

 

 

 

Marion, 1ère année Èd.-Lib.

 

 

 

LE CLÉZIO sur LITTEXPRESS

 

 

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 Article de Gwenaëlle sur L'Africain.

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Marion sur Onitsha.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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