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25 avril 2012 3 25 /04 /avril /2012 07:00

jack-london.jpg

 

Jack London et Martin Eden

Jack-London-Martin-Eden.jpgMartin ou Jack, cela n’a finalement que peu d’importance. Les deux ont eu les mêmes aspirations, les mêmes espoirs. Deux vies aussi fascinantes l’une que l’autre, révélatrices d’un esprit accompli, d’une vie exceptionnelle. Nés au même endroit, suivant une même voie.

Martin Eden est le porteur des idées de Jack London. Et cela commence par l’idée que Martin se fait de ce que doit être sa vie : il doit s’élever au-dessus de sa condition natale pour entrer chez les lettrés et autres bourgeois de l’époque. Car l’un n’allait pas sans l’autre, selon lui. London a commencé par vouloir renier sa nature de hobo pour pouvoir s’asseoir aux côtés de Mabel Applegarth – « She was of refined intelligence, of English descent. And he was a rough guy, a sailor »1–, qu’il a d’ailleurs rencontrée par l’intermédiaire du frère de celle-ci, tout comme Ruth apparaît à Martin dans le roman. Ensuite, tout comme Martin Eden, il déchante vite et revient aux fondements de sa vie, de ses valeurs. Le prolétariat, d’abord aveuglé par la richesse, est ramené à la réalité par l’arrogance et le mépris condescendant que lui manifeste la classe dominante : le discours de Marx transparaît ici.

Débute alors un travail de longue haleine, pour gagner enfin la reconnaissance du public : il sent en lui un roman, attendant seulement qu’un peu d’entraînement lui permette de l’exprimer. L’écriture est pour London « une forme de production dans le marché capitaliste » (Début de siècle, début de carrière, Jonathan Auerbach).

L’écrivain doit faire en sorte que son nom devienne synonyme de qualité, de littérature… En réalité le texte et sa qualité ne sont que des prétextes pour hisser leur auteur au premier rang, seul argument qui décidera les lecteurs à le lire. L’écrivain doit donc mettre en place une « stratégie commerciale », il doit savoir se vendre. C’est ce qu’ont fait Eden et London à leurs débuts, envoyant sans relâche une quantité industrielle de nouvelles, articles aux journaux, afin de commencer à faire connaître leur nom. Ils s’obstinèrent tous les deux de longs mois, comptabilisant chaque envoi, chaque timbre, calculant les coûts de revient, la rentabilité de leur production… Ils ne supportaient pas de gâcher cinq minutes de leur vie, et Martin dormit donc à peine cinq heures par nuit. Les « aigles des dollars » se métamorphosèrent en « victoires ailées » aux yeux de Martin Eden et ainsi crut-il se rapprocher de celle qu’il aimait.

Ruth Morse symbolise à elle seule la classe bourgeoise de la fin du XVIIIe siècle. Son prénom n’a pas été choisi par hasard puisqu’il signifie « compassion » en hébreu, d’après l’histoire biblique d’une Ruth déchue et devenue pauvre avec la famine. Cette signification est tournée en dérision par London, car sa Ruth est condescendante, et les sentiments d’affection et de compassion qu’elle croit ressentir envers Martin sont faux. En effet elle essaie d’imiter la Ruth biblique, mais son éducation et son environnement social font d’elle une jeune fille pleine de préjugés à l’encontre des moins aristocrates qu’elle, et malgré les émotions positives qui l’animent à l’égard de son nouveau jouet, elle le regardera toujours de haut. Ses préjugés l’empêchent d’admettre que Martin puisse finir par la surpasser intellectuellement. Tout ce qu’il cherchera à lui faire comprendre sera toujours masqué et déformé par ses idées préconçues.

Le prénom et le nom de Martin Eden viennent quant à eux de Mars, dieu de la guerre, et du jardin d’Eden, le paradis terrestre introuvable et sacré. Les deux se contredisent et s’opposent. Peut-être cela indique-t-il que le héros, malgré sa quête, sera toujours incapable de trouver la paix, ce qui expliquerait sa fin tragique. Jack London nous montre ici sa vision de la condition humaine : l’homme est confronté à une contradiction qui, s’il ne trouve pas l’équilibre, le détruit. La force et la violence du premier terme doivent servir à atteindre la beauté du second. De plus l’Eden abrite, dans la légende, l’arbre de la connaissance, ce que Martin croyait chercher, alors qu’en réalité il voulait seulement se rapprocher de Ruth et se sentir égal à elle. À mesure qu’il apprend, qu’il se cultive, sa connaissance du bien et du mal se précise, et alors il entrevoit cette vérité : son obstination à acquérir une notoriété faite de culture n’avait pour but que de satisfaire sa fierté et son arrogance, lui qui voulait tant intégrer cette classe sociale qui le méprisait. La fin du roman marque le début de sa lucidité complète et du nouveau regard qu’il porte sur ses propres actions et sur le monde qui l’entoure, le menant à l’abnégation totale, à la libération, au suicide.



Le Talon de Fer

jack-london-le-talon-de-fer.gifEn 1908, Jack London publie Le Talon de Fer. Aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre d’anticipation politique, l’intrigue de ce livre nous décrit les rouages d’un système totalitaire dans ses plus infimes détails, bien  avant que ces derniers n’apparaissent.

Jack London y annonce le déroulement des trois prochains siècles. Une guerre mondiale devrait avoir lieu mettant principalement aux prises l’Allemagne et les États-Unis, la révolution d’Octobre aurait lieu à Chicago. D’après l’auteur, cette révolution devrait avoir lieu en 1917… Tout cela dans le contexte d’un système totalitaire, d’une dictature qui perdurera pour les 300 prochaines années.

Au cours du vingtième siècle, cet ouvrage sera célébré par plusieurs grands noms d’Europe. Léon Trotsky admet son admiration pour l’auteur : « Dès 1907, London avait prévu le régime fasciste comme l’inévitable résultat de la défaite de la révolution prolétarienne. Nous ne pouvons que nous incliner devant la puissante intuition de l’artiste révolutionnaire. »

En France, Anatole France ou encore Paul Vaillant-Couturier acclameront également ce texte.

Dans un manuscrit retrouvé en 2368, Avis Everhard nous dit qu’elle va nous raconter les événements qui ont eu lieu pendant la révolte socialiste du début du vingtième siècle. C’est avant tout l’histoire d’Ernest Everhard, orateur hors norme et chef de file du mouvement contestataire socialiste qui se dresse à mesure que la « dictature totalitaire » se met en place. Cet homme, c’est son mari, l’amour de sa vie.

En faisant en sorte que l’histoire nous soit rapportée par ce personnage, London peut décrire son héros comme un être intouchable, exceptionnel. Car l’angle sous lequel il apparaît est purement subjectif. C’est une déclaration d’amour post-mortem. La mauvaise foi est donc autorisée.

Ce mécanisme crée aussi une distance avec Ernest Everhard. On le suit comme Avis le suivait. Si elle ne le voit pas pendant trois mois, nous ne savons pas ce qu’il fait pendant ces trois mois. Cette attente, cette absence de narrateur omniscient qui nous décrirait ce qui se passe dans l’esprit d’Ernest et nous pousse à nous demander ce qu’il peut bien faire pendant ces longs mois où ses activités nous sont inconnues est un procédé très efficace pour nous mener, nous aussi, à l’admiration d’Ernest, qui reste à nos yeux un personnage distant dont de nombreux secrets restent à découvrir.

Jack London présente ce récit comme authentique. Écrit au futur, il revient sur ces événements de façon presque universitaire, il veut nous transmettre, tel un livre d’histoire, un témoignage de cette dure époque qu’était la Commune de Chicago durant la révolte socialiste.

Pour authentifier son texte, il utilise un certain nombre de techniques. On trouve notamment de nombreuses notes de bas de page, qui racontent l’histoire de tel personnage ou de tel politicien imaginaire. Ces notes auraient été ajoutées au manuscrit d’Avis, au cours du XXIVe siècle. À nous de comprendre qu’elles ont été rédigées avec un recul de 400 ans. Par conséquent, elles sont à prendre très sérieusement puisqu’elles découlent de 400 ans de recherches historiques et de découvertes inédites qui étaient, à l’époque de la rédaction du manuscrit, probablement inconnues d’Avis elle-même. Ces descriptions font référence aux personnages comme si tel ou tel homme avait véritablement existé. Et il a existé, dans l’histoire que nous conte Jack London. Tous ces destins parallèles, présentés comme faisant partie du paratexte, donnent vie à ce récit qui semble soudain très réaliste. Surtout pour nous, lecteurs du vingt-et-unième siècle, capables de voir quelles intuitions étaient justes.

Elles ajoutent enfin un troisième point de vue. On nous présente tout d’abord le destin d‘Ernest, ses idées et son combat contre ces « fascistes » avant l’heure. On nous le décrit d’un second point de vue, assez distant, celui d’Avis, qui boit toutes les paroles de son homme et les retranscrit. Mais, avec ces notes, il faut comprendre que ce texte a été relu et complété par un lecteur vivant 400 ans plus tard. Ce correcteur y a ajouté tous les éléments essentiels à la compréhension de cette œuvre, quand bien même on ne connaîtrait pas les acteurs de la révolte qui sont évoqués au cours du récit. C’est donc, globalement, un texte issu de deux relectures de la vie d’Ernest. Ce procédé est utilisé pour authentifier l’histoire et nous prouver qu’elle est véritable.

La capacité de London à anticiper de nombreux événements du siècle à venir, son flair pour situer la révolution d’Octobre en 1917 par exemple, nous invite à découvrir un nouvel aspect de l’auteur. Fin observateur du monde politique de l’époque, Jack London a lui aussi été militant socialiste. Il adhère au Socialist Labor Party en 1896 et s’est présenté aux élections municipales d’Oakland, sa ville natale, en 1905.



Le Vagabond des étoiles

Jack-London-Le-vagabond-des-etoiles.gifLe Vagabond des étoiles est publié en 1915. Ce récit se distingue par l’ambivalence de ses deux thèmes principaux qui combinent la dénonciation concrète d’une réalité sociale d’un côté et un hommage pur aux pouvoirs de l’imaginaire de l’autre.

L’histoire se déroule à San Quentin, dans la cellule du héros Darrell Standing. Ce dernier est enfermé, condamné à mort, attendant sa sentence. Le maton en chef l’a pris en grippe. À travers cet acharnement du gardien de prison sur notre héros, Jack London peut introduire une description détaillée et très critique du traitement des prisonniers au début du XXe siècle, dans les prisons américaines
.
Le narrateur s’adresse très souvent au lecteur, procédé répandu pour aider le lecteur à s’identifier au héros et à le plaindre pour les tortures dont il est victime. Darrell Standing est brave et tient tête au maton, n’hésitant pas à se voir infliger deux semaines de camisole supplémentaire pour préserver son honneur. Évidemment, cela ne fait qu’entretenir l’admiration du lecteur, qui ne peut désormais que soutenir son héros, le « gentil » prisonnier face aux « méchants » matons.

De façon globale, ce roman cherche à dénoncer en premier lieu l’utilisation de la camisole, instrument de contention utilisé à l’origine dans les asiles psychologiques, puis étendu aux prisons. Suite à la publication du Vagabond des étoiles, les débats et polémiques déclenchés ont mené à l’interdiction de l’usage de la camisole de force pour les détenus de droit commun aux États-Unis.

Pour survivre à ses séjours réguliers au cachot, sous l’emprise d’une camisole, Darrell Standing développe une technique particulière. Il se plonge à l’intérieur de son corps, oubliant tout ce qui l’entoure, la pièce tout d’abord, les sons, puis son propre corps, qui ne devient, à ses yeux, qu’une prison supplémentaire. Une fois plongé à l’intérieur de lui-même, il revit les différentes existences qu’il a eues avant celle-ci, dispersées en tous temps et en tous lieux. Elles lui permettent de rencontrer Jésus, de se faire poursuivre en caravane par les Mormons dans le grand Ouest américain ou encore de prendre la peau d’un pirate viking. Ce livre est un hommage à l’esprit et à sa supériorité sur le corps. Avant tout, à sa capacité de se détacher du corps.

Ce que Jack London nous dit, c’est qu’en 2000 ans d’histoire, il a changé de corps à de nombreuses reprises, mais toujours avec, si ce n’est un esprit commun à toutes ces vies, une mémoire intacte. Avec cet ouvrage, Jack London met en place un récit qui combine merveilleusement la réalité physique de la vie de Darrell Standing et ces échappées imaginaires comme alternative salvatrice à sa condition. Quelle déception alors de découvrir, dans la préface de l’édition Libretto, cette lettre envoyée par London après avoir rédigé ce texte :

« Ma chère maman, voici tout l’argument de ton parti selon lequel seul l’esprit persiste tandis que la matière périt. Je me sens très coupable de l’avoir écrit car je n’en crois rien. Je crois que l’esprit et la matière sont si intimement liés qu’ils disparaissent ensemble quand la lumière s’éteint. »



Le Nord, la dernière frontière

L’appel de la forêt, 1903

Jack-London-L-appel-de-la-foret.jpgNous sommes dans le Grand Nord, la dernière frontière qui résiste aux hommes. Le Klondike est à l’époque, dans l’imaginaire collectif, le dernier grand territoire vierge de toute trace humaine. Ici se dessine déjà un des messages de Jack London : ce territoire était loin d’être inhabité, il était en réalité parsemé de tribus indiennes indigènes, habituées à vivre au plus près de la nature. Mais l’homme blanc ne considère pas ces hommes comme étant encore à l’écoute de la terre, comme une humanité, et les méprise, convaincu que celui qui est resté près de la terre est resté animal. Et l’animal n’est pour ces chercheurs d’or qu’un esclave. Tout le roman tend donc à démontrer le contraire…

Le juge Miller, riche habitant de Haute-Californie, possédait un chien immense, robuste et farouche qui lui fut dérobé par un des ses domestiques. Afin de rembourser une dette de jeu, Buck fut donc donné puis vendu à un dresseur indien de chiens de traîneau. À l’époque de la ruée vers l’or, les chiens, comme lui sains et forts, étaient très recherchés et Buck va connaître plusieurs propriétaires cupides, sous le joug desquels il va apprendre la loi du bâton, les règles de la survie dans une meute en permanence affamée. Puis vint John Thornton, un homme bon et juste, auquel Buck s’attache. Tué quelque temps plus tard par une tribu indienne, incarnation de la colère qui gronde dans les cœurs à cette époque, la mort violente de Thornton réveille alors en Buck les instincts d’une nature trop longtemps réprimée alors qu’elle était excitée par les mauvais traitements des ses anciens maîtres : une rage incontrôlable déferle en lui et ce sont tous ses ancêtres qui appellent alors en même temps à la vengeance… Buck tue plusieurs Indiens et s’enfuit pour trouver l’origine de ces voix. Le Wild, dont il entendait parfois le hurlement à la nuit tombée, l’a gagné à sa cause. Il rejoint une meute de loups et, jouant de sa stature impressionnante, de son expérience des hommes et de leur volonté de domination, il finit par devenir le mâle dominant de son groupe.

London expose ici sa vision de l’homme tel qu’il devrait être : non pas orgueilleux, mais ouvert à la sagesse naturelle des Indiens. En effet, Buck la possède aussi et sa réussite prouve qu’il devrait en être ainsi. L’homme blanc tente d’être rationnel et progressiste alors que dans l’environnement du Wild, seule la capacité à s’adapter et à apprendre de ceux qui vous entourent peut vous aider.

On note donc une forte contradiction de la pensée de London avec celle des penseurs européens persuadés que la Nature est inférieure à la Culture, qu’elle en est la mère, mais pas l’égale. Pour London la culture, c’est-à-dire l’intelligence et l’esprit sont intrinsèquement liés à la terre mère, à la matière. Il n’y a pas d’opposition, la Culture (notre esprit) est constamment en train d’apprendre de la Nature. Et cette dernière possède la sagesse immémoriale essentielle à la survie, qui se mue en vie lorsqu’une culture se crée et s’élève. L’une sans l’autre est inenvisageable.

Buck est l’incarnation de cet alliage parfait : son nom désignait même à l’époque un jeune homme impétueux et vif, résistant, prêt à contrer n’importe quel obstacle. Il signifiait aussi « dollar »... Ce nom est apparu dans les années 1855 et 1860, de buckskin, qui désignait les peaux de cerfs utilisées par les Indiens et les hommes blancs comme monnaie d’échange. Le nom de Buck recouvre donc tous les aspects de sa vie.

Pour écrire cette histoire, Jack London s’est appuyé sur sa propre connaissance de ce monde sans pitié, puisqu’il est parti en 1897 à la suite des ambitieux chercheurs de filons.

De plus le comportement de Buck et de ses semblables s’appuie sur la réalité : non seulement de ce qu’il a vu, mais aussi de ce qu’il a lu. En effet, l’auteur de My Dogs in the Northland publié en 1902, Egerton Ryerson Young, l’a même accusé de plagiat, ayant remarqué que Buck adoptait les mêmes attitudes que celles qu’il avait décrites dans son témoignage. Ce à quoi London a répondu que la réalité est légitimement admise par les auteurs de fiction comme source de leur inspiration… et qu’il ne pouvait donc y avoir plagiat. Il a tout de même reconnu publiquement avoir lu l’ouvrage.



Parole d’homme, Histoires du Pays de l’Or, 1909

parole-d-homme.jpg« Une éthique du monde sauvage », c’est ainsi que l’éditeur qualifie ce recueil. Ce sont les vies des quelques rares hommes qui, installés derrière la dernière frontière, se doivent de réussir à survivre afin de ne pas laisser leur place, si unique car appartenant à un univers presque magique. Leurs vies, qu’ils mènent de façon si individualiste, sont dépendantes les unes des autres. Pourtant ils le nient.

Pour illustrer ce paradoxe, la nouvelle emblématique du recueil, « Parole d’homme ».


Pentfield et Hutchinson, deux jeunes millionnaires encore inconnus car enfouis sous la neige des abords du Yukon, décident de jouer aux dés : le gagnant aura le privilège pourtant peu convoité de repartir vers « le pays de Dieu » et ainsi de préparer leur retour. Pentfield perd, et demande une faveur à son frère, son compagnon de toujours : lui ramener sa fiancée, qui attend déjà depuis deux longues années. Ils se font confiance, et les deux honnêtes jeunes hommes n’ont aucune crainte ou arrière-pensée le jour du départ.

Hutchinson part et arrivé à San Francisco, il donne des nouvelles, indiquant qu’il a trouvé la fiancée, Mabel Holmes, dans Myrdon Avenue, qu’il se prépare pour le retour. Mais les mois se succèdent, Pentfield amoureux construisant la cabane pour sa dulcinée et Hutchinson ne parlant que du temps qu’il passe dans Myrdon Avenue, sans tarir d’éloges sur la jeune femme… n’évoquant ni une date de retour probable, ni la visite qu’il devait rendre à ses parents. Pentfield finit par s’impatienter mais ne perd pas courage, ayant pleinement confiance en son partenaire.

Puis vient un jour la nouvelle par les journaux : Mr. et Mrs Hutchinson, anciennement Mabel Holmes, partent en voyage de noces pour le Klondike. Ébranlé, Pentfield finit par épouser Lashka, une squaw.

Et c’est alors qu’au détour de la piste, il croise Hutchinson, Dora Holmes et Mabel Holmes : les deux premiers sont mariés, le journal avait commis une erreur. Regrettable. Et Pentfield de froidement expliquer sa situation, et de continuer son chemin, dévasté.

Le Nord est isolé et sans pitié, glaçant les cœurs et tuant les espoirs, fracassant les amitiés par la distance. Voilà la ruée vers l’or de London, sacrifiant aux ambitions l’espoir d’une vie chaleureuse. Et de tout cela, London dit dans la nouvelle qui ouvre le recueil, qu’il s’« en lave les mains. [Il] refuse d’assumer la paternité de cette histoire et ne [veut] nullement en prendre la responsabilité. » Il n’est donc pas question de fiction, ni de témoignages romancés et peut-être dramatisés. C’est la vérité pure et blanche d’un quotidien cruel. Cette entrée en matière confirme l’idée de London selon laquelle la réalité dépasse la fiction, lui étant supérieure en émotions et surprises : « j’ai fait figurer en tête de ce texte […] l’affirmation solennelle de sa véracité, si bien que j’ai confiance, personne n’y croira. C’est trop réel pour être vrai. » (Strangerthan Fiction, in Critic, 1903)



La mer

Le loup des mers, 1904

Jack-London-Le-Loup-des-mers.gifAmbrose Bierce, à propos du Loup des mers, déclare :  « The great thing—and it is among the greatest of things—is that tremendous creation, Wolf Larsen... the hewing out and setting up of such a figure is enough for a man to do in one lifetime... The love element, with its absurd suppressions, and impossible proprieties, is awful. »

Loup Larsen, au nom tranchant et évocateur, est l’ogre, le prédateur furtif et puissant, seul maître à bord de son phoquier. Un esprit vif et unique, une pensée nourrie au sein des plus grands philosophes de son temps, ce dernier n’a rien à envier en force et en autorité au corps qu’il habite. Les deux se conjuguent parfaitement, pour la plus grande frayeur de Humphrey Van Weyden.

Ce jeune homme délicat, habitué aux rêveries cultivées que son origine sociale lui permet, n’avait jusque-là envisagé le métier de marin que de façon romantique et vagabonde, la métaphore vivante de l’homme libre de voguer sous un vent meilleur. Pourtant cette vision va voler en éclats lorsque son destin, qui paraissait évidemment bourgeois, est percuté violemment par un autre ferry. Le navire sur lequel il se trouvait pour une banale traversée de la baie San Francisco fait naufrage. « Recueilli » par la goélette de Larsen, il est enrôlé contre son gré comme mousse et malgré ses revendications et plusieurs altercations avec le capitaine, il est forcé de faire route vers le Japon.

Commence alors une longue lutte entre deux esprits convaincus de leur droiture et peu enclins aux compromis. Van Weyden ne se fait pas à la rudesse de la vie marine, et critique violemment la toute-puissance sur son équipage de cet homme, qui ne craint ni de régner seul, ni de tuer pour en conserver le droit. Profondément athée, Larsen effraie Van Weyden, car il assume pleinement sa condition humaine : vie misérable et mort inévitable. Le nouveau mousse n’accepte pas la solitude qu’engendre l’inexistence de Dieu, et reste angoissé par la responsabilité qu’il aurait alors entre ses mains : sa propre vie, dont il ne sait pas s’il devrait, puisque Dieu n’est que chimère et garde-fou, la conduire vers le bien, ou son propre intérêt… Le capitaine a choisi la deuxième possibilité et la débauche de violence et de majesté animale qui s’en dégage lui paraît contre-nature, immorale.

Les deux opposés se sermonnent l’un l’autre et l‘équipage, qui voit pour la première fois une âme tenter de s’élever contre une tyrannie oubliée tellement elle était omnipotente, se réveille lui aussi ; ce sont les cœurs les plus purs qui essaieront tout d’abord de s’échapper. Mais la mutinerie n’a pas de prise sur Larsen, car la cruauté est son élément. Il tue alors ceux qu’il va trouver sur son chemin. Plusieurs meurtres ont lieu tout au long du roman, un huis-clos dont on connaît déjà les victimes car on connaît le tueur… D’autant plus angoissant puisque aucune justice supérieure (ou extérieure au bateau) ne fait d’apparition spontanée : on sait maintenant qui avait la préférence de Jack London, Loup Larsen et l’intrinsèque solitude de l’homme, sans maître et sans remords.

Pendant ce temps le petit mousse de la bourgeoisie s’étoffe, forcit et devient un homme, un marin respectable et efficace en plus d’être extrêmement cultivé, devenant le reflet toutefois plus pacifique du Loup.

Cette intrigue était déjà bien intéressante étant donné le combat physique et moral que se livrent les deux adversaires, mais non, il en fallait plus, il fallait un réel enjeu pour pimenter le débat et faire du Loup des mers ce qu’a priori il n’était pas : une histoire d’amour.

Entre en scène Maude Brewster, alter ego de l’ancien Van Weyden, fragile et bien-pensante, écrivaine en herbe. On aperçoit encore sous cette énième fantaisie Mabel Applegarth, l’amour de Jack London. Cette beauté intellectuelle a aussi fait naufrage et arrive au cœur de la bataille acharnée que livre Humphrey pour apporter la paix sur le navire. D’abord fascinée et hypnotisée par la magnificence brute de Larsen, sa raison lui souffle tout de même la « bonne » réponse et elle choisit Van Weyden, qui, à ce stade de ce roman d’apprentissage peu conventionnel, a pris sa décision. Larsen, voyant sa proie lui échapper pour s’enfuir dans les bras de son ennemi, le pousse à envisager la désertion : Van Weyden et Brewster prennent le large… sans réserves de nourriture, dans un petit canot de pêche. Et accostent finalement sur un îlot de rocaille glacé où ils survivront grâce à l’importante colonie de phoques installée là.

Loup Larsen meurt de violents maux de têtes peu après les avoir retrouvés, seul survivant d’une tempête. Le couple en devenir est finalement sauvé.

Le Loup des mers est une immersion brutale dans ce qui a fait le quotidien de Jack London lorsqu’il était marin, et est aussi l’occasion pour lui de faire l’apologie des valeurs qu’il défend. La force mentale, l’agilité intellectuelle et bien sûr l’amour ! Le respect de la femme, entre autres choses, apparaît ici comme un thème central du roman, et ouvre la voie à la longue tirade enflammée dédiée aux relations homme-femme à la fin du Vagabond des étoiles.

De plus il est l’exact inverse de l’évolution qu’ont subie Jack London et son double autobiographique, Martin Eden. En effet ces deux derniers, partis d’une reconnaissance physique (le don pour la lutte d’Eden) ont travaillé pour s’élever au rang de ceux qu’ils croyaient supérieurs, pour finalement prendre conscience de la futilité de leur monde, et retourner au valeurs terrestres et humaines du peuple. Van Weyden est parti de ce monde de vanités pour se raccrocher à la terre.

Tel est le message de London.



Contes des mers du Sud (1911)

Jack-London-contes-des-mers-du-sud.jpgNous avons choisi de ranger les Contes des mers du Sud dans la partie consacrée aux écrits maritimes de Jack London. En effet, la plupart des nouvelles qui composent ce recueil ont lieu dans les îles du Sud ou à bord d’un navire. Cependant, ce recueil est avant tout un plaidoyer virulent pour la sauvegarde de la culture aborigène et une condamnation de l’arrivée des Blancs dans les îles qui ont tenté, très souvent de façon réussie, d’y imposer leur marque. On pourrait parler de colonialisme à petite échelle. Ces histoires nous racontent des microsociétés menacées par une poignée de marins occidentaux.

London choisit les exemples précis de certains hommes allant remettre en question toute l’organisation des tribus aborigènes dans lesquelles ils arrivent. La façon dont ce texte est présenté introduit le narrateur, contant des récits presque légendaires et mythiques tant ces petits héros atteignent une dimension emblématique des envahisseurs d’un côté, et des sauveurs d’une civilisation en péril de l’autre.

On nous présente une tradition quasi mythologique avec des hommes cannibales, collectionneurs de têtes, des rois, des sorciers, et les origines naturelles de tout un nombre de croyances que nous, Européens, pourrions juger futiles.


Anne-Laure et Loïk, 2e année Éd.-Lib.

Note


1 « I inquired about the life of Mabel Applegarth. "Jack London adored her," said Bess, "but both of them were very different. She was of refined intelligence, of English descent. And he was a rough guy, a sailor," she said. "They belonged to different classes," Bart added. Bess continued. "Father had been reading a lot in his youth, but his speech revealed folk dialect, and Mabel, whom he met through her brother, tutored him in literary English and, together with her brother, she taught him good manners. Martin Eden is a realistic and autobiographical book. »

http://www.jacklondons.net/writings/Bykov/ihs_chapter27.html

 

 

 

 

Jack LONDON sur LITTEXPRESS

 

 

Jack London Croc-blanc01

 

 

 

 

Article de Yaël sur Croc-Blanc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jack-london-le-talon-de-fer.gif

 

 

 

Article de Mickaël sur Le Talon de fer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

parole-d-homme.jpg

 

 

 

 

 

Article de Thomas sur Parole d'homme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Jack London Le peuple d'en bas

 

 

 

Article d'Esilda sur Le Monde d'en bas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


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Published by Anne-Laure et Loïk - dans fiches de lecture AS et 2A
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commentaires

Tietie007 06/02/2017 20:05

Je fais souvent étudier Le Peuple de l'abîme à mes élèves.

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