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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 07:00

james ellroy ma part ombre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

James ELLROY

Ma part d’ombre

traduction de Freddy Michalski

Rivages, 1997

Rivages poche, 1999

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

 

Né le 4 Mars 1948 à Los Angeles, James Ellroy est aujourd’hui considéré comme le maître du roman noir américain. Depuis son premier roman Brown’s Requiem qui paraît en 1981, Ellroy enchaîne les succès avec des romans comme L.A. Confidential (adapté au cinéma en 1997) ou American Tabloid  mais surtout avec Le Dahlia noir inspiré de faits réels. Il s’inscrit alors dans ce qui peut être considéré comme le renouveau du roman noir, une sorte de retour aux sources du roman noir des années 1930. L’action des livres se déroule généralement à Los Angeles dans les années 50-60 et reflète les obsessions de l’auteur que sont les femmes, le sexe et la mort. D’après Bernard Sichère, Ellroy appartient à la catégorie des écrivains réalistes-tragiques, avec une vision du monde qui refuse la moindre concession à l’embellissement ou à l’idéalisation de la réalité. Il dénonce le caractère impitoyable et cruel de l’existence dans une vision sombre et pessimiste qui lui est propre. Dans un entretien, Ellroy explique sa technique d’écriture qui consiste à rédiger un synopsis dense le débarrassant ainsi de problèmes de structure ou de faits historiques, qui lui permet de se consacrer ensuite à une improvisation stylistique[1].

 

 


Le roman noir

 

Ma part d’ombre est tout d’abord un roman noir.


Le roman noir est  ainsi défini par Jean Pons[2] :

 

« Les romans noirs sont une littérature immédiate et engagée. Immédiate parce qu’ils nous parlent directement des banalités et des convulsions de notre monde : ils nous montrent, dans leurs fictions violentes, un univers connu qui est celui de notre vie quotidienne mais aussi celui dont les médias s’épuisent à nous présenter des aspects disparates ou à nous proposer des analyses de circonstance. Engagée parce que l’actualité, qu’ils reprennent et transforment sous forme romanesque, donne lieu, de manière implicite ou clairement formulée, à des prises de position politiques : le roman noir prend position de façon « actuelle » par rapport à la réalité humaine et sociale. »


 S’opposant au roman policier traditionnel, le « whodunit » qui présentait une enquête policier sur un ton léger dans la lignée d’Agatha Christie, le roman noir fait son apparition aux États-Unis dans les années vingt avec des auteurs comme Dashiell Hammett ou   Raymond Chandler   qui décrivent la violence des milieux marginaux dans un environnement urbain rongé par les conflits sociaux. Dans un style littéraire très minimaliste, sans psychologie, ces romans présentent des personnages de « hard boiled dick », détectives durs à cuire et sans grand scrupules.  Dans les années 60, le genre connaît un renouveau, avec des auteurs comme Jim Thompson. En 1981, James Ellroy s’impose comme un auteur incontournable du genre. Celui-ci y ajoute un pessimisme récurrent, un langage cru et un goût pour des personnages complexes aux moralités floues ; le tout dans un style assez dépouillé qui en fait  un genre à part entière. On peut noter aussi qu’Ellroy transforme l’image de la femme dans ses romans. Femme fatale menant l’homme à sa perte dans les romans noirs traditionnels, elle devient détentrice de vérité et victime de la violence des hommes.

 

 

 

Ma part d’ombre

 

 Au départ, James Ellroy écrit simplement un article sur la mort de sa mère et le meurtre non résolu dont elle a été la victime. Cet article intitulé « Le jour où ma mère fut assassinée » paraît dans la revue GQ et Vogue Hommes en mai 1995[3] . Pour rédiger cet article, Ellroy avait repris l’enquête sur l’assassinat de sa mère, Geneva Hilliker Ellroy, avec l’aide d’un ancien flic Bill Stoner. Il décide ensuite d’en faire un roman, sorte de catharsis déjà entamée dans certains romans. Ma part d’ombre se découpe en quatre parties distinctes, séparées par des photos d’époque et précédées par plusieurs dédicaces dans lesquelles Ellroy s’adresse directement à sa mère.

 


Première partie : La Rouquine

 

C’est le surnom que James Ellroy donne à sa mère. Ellroy s’adresse directement à sa mère avant de commencer le récit :

 

« Une samedi soir minable a vu ta perte. Ta mort a été stupide et cruelle, sans même que tu aies pu défendre la vie qui t’étais chère. […] Ta mort définit ma vie. Je veux trouver l’amour que nous n’avons jamais eu et l’expliciter en ton nom. Je veux mettre tes secrets au grand jour. Je veux consumer la distance qui nous sépare. Je veux te donner vie. »


 Cette première partie nous narre l’enquête policière depuis la découverte du corps jusqu’au classement de l’affaire. Le style est froid, quasi télégraphique. Le narrateur décrit de façon méthodique sans jugement ni états d’âme la scène du crime dans ses moindres détails :

 

« C’était une femme de race blanche. Elle avait la peau claire et les cheveux roux. Elle avait environ quarante ans. Elle gisait étendue, sur le dos, sur un talus couvert de lierre à quelques centimètres du trottoir de King’s Row. »

 

Cette première partie pourrait très bien être le début d’un roman noir dans la plus pure tradition, posant les personnages et la nature du crime commis dans une ambiance pesante de quartiers peu fréquentables. Le style informatif crée un rythme haletant qui ne nous abandonne plus jusqu’à la fin du roman malgré les changements de tons constants. On ne retrouve aucune intimité dans cette première partie mais seulement la froide objectivité d’un rapport de police avec notamment la transcription des interrogatoires.

 


Deuxième partie : Le môme sur la photo

James-Ellroy-enfant.jpg

Dans cette seconde partie le ton change radicalement. L’intrigue n’est plus centrée sur le personnage de la mère, la victime, mais bien sur l’enfant de celle-ci, James Ellroy, l’auteur. La narration se fait désormais à la première personne du singulier, bien loin du ton impersonnel de la première partie. Le style est plus littéraire, plus fluide mais le lecteur ressent toujours cette urgence dans la parole, ce rythme haletant des premières pages.


Dans cette partie qui tient plus de l’autobiographie que du roman noir, Ellroy nous livre ses états d’âme sans complexes ni pudeur. Il y raconte sa vie avant le divorce de ses parents, puis le départ pour El Monte, quartier miteux du comté de Los Angeles. Sans laisser intervenir son regard d’adulte, il nous donne à voir ses sentiments d’enfant ; la découverte de sa sexualité par exemple mais aussi et surtout cette haine féroce qu’il a éprouvée pour sa mère, le soulagement ressenti à sa mort. Le divorce de ses parents avait mis en place une sorte de double vie où la mère prêchant pour les études et la religion faisait face à un père qui emmenait son fils au cinéma et au restaurant. Le choix d’un enfant de dix ans est alors vite fait. Ellroy choisit son père et décide de haïr sa mère par solidarité :

 

« Je la haïssais parce que mon père la haïssait. Je la haïssais pour prouver à mon père l’amour que j’avais pour lui. Elle venait de se gagner ma propre haine, entière et sans limites. El Monte était un camp de prisonniers. Les week-ends à L.A. étaient des conditionnelles de brève durée. »

 

Mais Ellroy nous livre aussi cette étrange fascination pour cette mère détestée :  

 

« Je passais des heures dans la salle de bain, feignant de l’intérêt pour un petit sous-marin. J’ai vu ma mère à moitié nue, nue, ou simplement vêtue de sa combinaison. […] Je la haïssais et je crevais de désir pour elle. Et alors elle est morte. » 

 

La perte si brutale de sa mère n’est donc pas un choc pour le jeune James Ellroy qui se réjouit même de pouvoir vivre avec son père : « Je savais que j’aurais dû pleurer. […] Quelque tueur inconnu venait de m’offrir la belle vie, une vie flambant neuf. ». Après l’assassinat de sa mère, Ellroy part donc vivre avec son père dans le centre de L.A. Il y découvre l’alcool, le sexe et la drogue dans une adolescence pendant laquelle il est livré à lui-même, devenant voleur et même voyeur. La vie avec son père mais surtout la maturité acquise tant bien que mal permet à l’auteur de comprendre la nature réelle de son père, beau parleur : « j’avais maintenant pigé qui était mon père. C’était un faiblard et un artiste de baratin. ». Son adolescence et les débuts de sa vie d’adulte sont marqués, outre une vie de voyou toxicomane, par sa fascination pour le meurtre et plus particulièrement le meurtre d’Elisabeth Short, surnommée le Dahlia Noir. Certains, et Ellroy aussi sans doute, voient dans cette fascination l’intérêt qu’il se refuse à avoir pour le sort de sa propre mère. L’affaire du Dahlia lui permet d’éprouver le chagrin qu’il n’a jamais pu ressentir.

  

Ellroy sortira de cette spirale infernale en frôlant la mort suite à une infection pulmonaire.  

 

« Mon abcès au poumon a guéri. Je suis sorti de l’hôpital et j’ai passé un marché avec Dieu. Je lui ai dit que je ne boirais plus, que je n’avalerais plus d’inhalateurs. Je lui ai dit que je ne volerais plus. Tout ce que je voulais c’était récupérer mon esprit pour de bon. »

 

Après être sorti de ces addictions, il se plonge dans l’écriture de ses premiers romans sans pour autant oser encore affronter le fantôme de sa mère.

 


Troisième partie : Stoner 

 stoner.jpg

Cette troisième partie présente l’homme qui aida Ellroy à retrouver sa mère, à trouver le courage d’enquêter sur sa mort. Il le dit lui-même dans la préface du chapitre adressée à sa mère : « Je suis déterminé à te trouver. Je sais que je ne peux le faire seul. »


Sur le ton de la fiction, Ellroy nous raconte pourtant ici l’histoire d’un personnage bien réel avec des affaires toutes bien réelles comme l’histoire de « papa Beckett ». Ellroy crée ici un genre tout à fait nouveau, indéfinissable. Cette partie n’est pas un reportage, pas un article de presse. C’est une sorte de biographie, inscrite dans un ensemble plus grand, qui sert la narration. On y fait la connaissance de Bill Stoner, flic de Los Angeles, qui devient la figure du père/mentor qui permet à l’orphelin d’affronter la réalité et de reprendre l’enquête. Mais à travers la vie et les enquêtes de Bill Stoner, c’est aussi un portrait du crime en Amérique et plus particulièrement des meurtres de femmes que nous dresse Ellroy. Il pose, à travers des exemples d’affaires concrètes qui font l’apprentissage de Stoner, les différences fondamentales entre les meurtres de femmes et d’hommes :

 

« Les hommes ne tuaient pas les femmes parce qu’ils étaient systématiquement martyrisés par le sexe féminin. Les femmes tuaient les hommes parce que les hommes les baisaient dans les grandes largeurs et sans prendre de gants. C’était de son point de vue une règle obligée. Il ne voulait pas que la règle fut vraie. Il ne voulait pas voir les femmes comme une race entière de victimes. »

 

À travers de nombreux exemples de meurtres de femmes et la mécanique de ces crimes misogynes, il est possible de voir un rapprochement de la mère en même temps qu’un éloignement du père. Cet éloignement se voit souligné avec l’évocation de l’horrible affaire « papa Beckett ». La représentation exacerbée de personnages masculins à la recherche constante de sexe face à des femmes plus fortes et lucides mais toujours finalement victimes peut être interprétée comme la vision d’un père opposée à celle de la mère. Il est ainsi facile de voir, dans la représentation obstinée de la souffrance des femmes face à la violence des hommes/pères, l’insistance d’un fantasme œdipien. Ellroy nous livre son désir de se racheter auprès d’une mère peu aimée de son vivant, à qui il préférait un père adulé et admiré alors qu’il n’en valait certainement pas la peine. On décèle ici une sorte de culpabilité d’Ellroy face à sa mère, culpabilité devinée grâce aux préfaces en début de chapitres.

 

 

Quatrième partie : Geneva Hilliker


Cette quatrième partie nous raconte la reprise de l’enquête d’Ellroy avec l’aide de Bill Stoner. Cette sorte de confession d’un fils qui reprend une enquête en niant le temps écoulé est peut-être la partie la plus troublante du roman. À côté de confessions intimes sur la vie adulte de l’auteur et son rapport avec le fantôme de sa mère, le lecteur entre dans une littérature de la succession, de l’amoncellement avec la liste vertigineuse de noms de personnes, de lieux qui, bien qu’apportant des détails de l’enquête et de la dernière soirée de Geneva Hilliker, ne permettent aucune avancée, ne provoquent aucun événement. Cette dernière partie reste donc une sorte d’ode à la mère, un besoin absolu de se confronter soudain à elle :  

 

« L’idée m’a frappé immédiatement. Elle m’a frappé vite et fort, à deux niveaux distincts. Il fallait que moi, je voie ce dossier. Il fallait que j’écrive à propos de cette expérience et que je publie l’article dans un grand magazine. […] Je savais que l’heure était venue de l’affronter. »

 

Ellroy remonte la piste de sa mère jusqu’à son enfance et son premier mariage mais ne trouve rien de plus que ce qu’il savait déjà, mais qui lui permet un certain soulagement, en retrouvant la femme qu’il a fuie et ignorée pendant tant d’années : « Les morts appartiennent à ceux parmi les vivants qui les réclament de la manière la plus obsessionnelle. Elle était mienne tout entière. »

 

 


Ma part d’ombre est donc le roman d’une confession mais aussi d’une réconciliation avec une mère ignorée trop longtemps ; une expiation commencée dans les premiers romans à tendance autobiographique. En effet Clandestin, Le Dahlia Noir et Brown’s Requiem étaient déjà des tentatives fictionnelles de catharsis. C’est aussi le témoignage d’une décision de refuser cette vie de misère qui avait commencé : « la rage de vouloir transformer mon obsession en quelque chose de bon et d’utile m’a sauvé ». Ellroy fait ainsi liquidation du passé et de ses fantômes dans un chant d’amour funèbre et compulsif dédié à sa mère. 


L’utilisation du passé qui est le temps de la remémoration sert bien le caractère autobiographique. Mais ce temps induit aussi des éléments plus complexes, notamment ce sentiment de voyeurisme et cette gêne éprouvée par le lecteur devant cette forme d’exhibitionnisme sans limites.


Mais au-delà de cette confession touchante et de cette quête de la mère, Ellroy nous livre évidement un  véritable roman noir dont la première lecture m’a personnellement laissée songeuse quant à la véracité des éléments autobiographiques, qui sous-entendent une livraison entière et totale des blessures profondes de l’auteur. Et bien que certaines critiques déplorent un pathos ennuyeux et poussé à l’extrême, Ellroy, tout en livrant sa propre histoire, nous décrit avec brio les tensions intimes d’une société dans laquelle les valeurs sont dégradées ; une vérité profonde sur les sociétés occidentales et plus particulièrement américaine, dans lesquelles le mal prend des proportions de plus en plus importantes.

 

 

Pauline, AS édition-librairie

 


Bibliographie

 

Source vidéo

 

Benoît COHEN, François GUERIF, James Ellroy, sa part d’ombre, film réalisé dans le cadre de l’émission « Un siècle d’écrivains », 1999.

 


Sources écrites

 

James ELLROY, Ma part d’ombre, (My dark places, 1996), traduit de l’américain par Freddy Michalski, Rivages, Rivages Noir, 1997 (2011).


 

Collectif, Petite mécanique de James Ellroy, éditions de l’Œil d’or, 3ème édition, 2006.

 

 

Sites internet 

 

www.edark.org

 

 www.jamesellroy.net

 

 

 


 

[1]Pour plus de détails sur la vie et l’œuvre de James Ellroy, rendez vous sur le site www.edark.org

[2]Jean Pons, « Le roman noir, littérature réelle », Les Temps Modernes, n°595, sept-oct-nov 1997.

[3]Article disponible en intégralité sur le site www.edark.org

 

 

 

James ELLROY sur LITTEXPRESS


james ellroy

 

 Rencontre avec James Ellroy à la médiathèque José-Cabanis de Toulouse

 

 

 

 

 

 

 

James Ellroy Le Dahlia noir

 

 

 

 

 

 

Articles de Margaux, Marion et Sandrine sur Le Dahlia noir et sur Ma part d'ombre.

 

 

 

 

 

 

 

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Articles de Roxane et de Julie sur Ma part d'ombre.

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Pauline - dans polar - thriller
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