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4 avril 2013 4 04 /04 /avril /2013 07:00

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Jean-Baptiste DEL AMO
Une éducation libertine
Gallimard, 2008

Folio, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une éducation libertine est un roman de Jean-Baptiste Del Amo publié en août 2008 aux éditions Gallimard. Il a obtenu le Prix Goncourt du premier roman en 2009 et est disponible en édition de poche depuis 2010.



Résumé

Le récit se déroule à Paris, en 1760. Le jeune Gaspard a fui la porcherie familiale de Quimper pour se rendre à la capitale. Il erre dans les rues pestilentielles de la ville et y découvre un monde de misère et d’horreur. Il fait la rencontre de Lucas, ouvrier qui l’héberge et devient son ami, puis le quitte pour devenir apprenti chez un perruquier du nom de Billod. C’est dans son atelier qu’il rencontre le comte Étienne de V., un libertin qui lui fait connaître l’extase, lui promet de l’introduire dans la haute société et de faire de lui son égal, avant de l’abandonner brusquement. Gaspard touche alors le fond et rencontre une prostituée du nom d’Emma qui lui propose de se vendre pour survivre. Gaspard se livre pendant quelques mois à la prostitution puis réussit peu à peu à s’extraire de ce monde sordide et à s’élever dans la société grâce aux talents qu’il a acquis dans les bordels de la capitale : il devient l’amant d’aristocrates de plus en plus fortunés et se fait des contacts dans les cercles les plus convoités. Son avancement a cependant amorcé un changement irréparable chez lui, il est devenu une toute autre personne mais ne parvient pas à s’y habituer, il ne peut se libérer de l'emprise de Quimper et des bas-fonds de la capitale qui continuent de le ronger.



Structure

Une éducation libertine est divisé en quatre parties : la première partie, « Le Fleuve », présente l’arrivé de Gaspard à Paris et sa vie au jour le jour dans la capitale, « nombril crasseux et puant de la France » (p. 15) dont la misère est décrite avec force détails sordides. Dans la deuxième partie, « Rive gauche », Gaspard traverse la Seine pour arriver sur l’autre rive, la plus bourgeoise. Il se retrouve apprenti dans l’atelier d’un perruquier ; on y suit sa rencontre et sa relation avec le comte Étienne de V., qui lui permet de faire ses premiers pas dans le monde puis rompt brutalement avec lui. Cet abandon le renvoie dans la misère. « Rive droite », la troisième partie, nous montre sa déchéance, sa vie chez les prostituées et le changement de personnalité qui s’amorce alors en lui. C’est également dans cette partie qu’on le voit remonter petit à petit, conquérir la noblesse et rejeter totalement les personnes qui font partie de sa vie passée. Dans la quatrième partie, « Le Fleuve », Gaspard monte toujours plus haut dans la hiérarchie et recroise Etienne de V. Ce dernier se montre fier de cette nouvelle personnalité de Gaspard qu’il a façonnée. Gaspard, lui, ne supporte pas de voir ce qu’il est devenu et s’en prend à lui-même en se mutilant, accélérant ainsi sa chute inéluctable.



Personnages

Gaspard

Gaspard est le personnage principal dont on suit le parcours tout au long du roman, de son ascension à sa chute. Il rencontre de nombreux personnages secondaires – Lucas, Billod, Emma…– auxquels il va s’attacher mais qu’il va abandonner et trahir car ils constituent un obstacle à son élévation dans la société. Il est mû par un désir de richesse et de reconnaissance, apparaissant ainsi comme un personnage peu attachant voire antipathique. Cette attirance pour la noblesse est présente chez lui dès le départ mais c’est le personnage d’Étienne de V. qui exacerbera son aspiration. Gaspard entretient avec Étienne une relation qui tend au sadomasochisme ; il cherche à fuir mais n’a pas le courage de s’échapper. L’humiliation que lui inflige le comte ne fait qu’accroître son désir, il se considère comme faible et pathétique et trouve donc le mépris d’Étienne légitime. Il est « la création d’Étienne, l’élève asservi » (p.428).

Une fois rejeté, Gaspard va évoluer, se déshumaniser progressivement. Chez les prostituées, il vend son corps mais s’accroche désespérément à son nom, dernier rempart de son intégrité, et le crie à ses clients. Ceux-ci se fâchent et, incompris, il finit par lâcher prise et ne plus accorder d’importance à quoi que ce soit ; il est « dépossédé de la sensibilité de sa chair, dépouillé de sa capacité à s’émouvoir » (p. 274). La dépravation du corps entraîne la perversion de son âme, il ressemble de plus en plus au comte de V. : il est gagné par le même ennui profond, plus rien ne le touche et il reproduit sur ses amants le même schéma relationnel que celui qu’il entretient avec le comte de V. ; il les charme, les laisse s’enflammer et les abandonne une fois son but accompli. De méprisé il devient méprisant et rejette tout ce qu’il a connu dans les bas-fonds de Paris, il cherche à nier complètement cette part de son existence mais n’y parvient pas. Il lui arrive d’avoir des accès de lucidité, il a peur « de sombrer à son tour dans cette noirceur couvant en lui et hors de lui, cette folie à portée de main » et craint « de n’avoir ni morale ni censure » (p.141). Gaspard blâme le comte de l’avoir transformé en monstre et décide de se venger de lui mais n’en a pas la force lorsqu’il le revoit. À la place, il s’en prend donc à lui-même et se mutile. Ce geste lui rappelle sa part d’humanité et lui montre qu’il exerce toujours un contrôle sur son corps, il lui permet d’« extraire de cette viande la présence des autres hommes, déraciner leur empreinte, exorciser la furie couvant sous sa peau. » (p. 374). Il se considère comme un imposteur et ne se pardonne pas son arrivisme. Il aura beau grimper dans la hiérarchie, il ne parviendra pas à se défaire de ce sentiment d’illégitimité et ne pourra se débarrasser des fantômes de son passé, de Quimper et Paris, comme le montre cette description page 373 :

 

« Il observait un étranger ; ce visage portait dans sa physionomie la laideur de son existence. Chaque parcelle de peau, chaque tassement adipeux, chaque pore dénonçaient les mensonges, les sacrifices, les reniements auxquels Gaspard avait eu recours pour parvenir à cette chambre. […] Ce sentiment familier était le dégoût de sa chair, de son être. Mis à distance de l’être abouti, ce qu’il subsistait du Gaspard originel s’observait jusqu’à l’écœurement, se désignait comme une aberration. Une monstruosité ».

 


Le comte Étienne de V.

Le comte est un libertin, au sens philosophique – il ne croit en aucune force supérieure – mais aussi au sens charnel – il cherche le plaisir des sens et se livre à la débauche sans états d’âme –. C’est un personnage en avance sur son temps, qui fait preuve de clairvoyance sur les événements de son siècle. Il semble prévoir les événements à venir de la Révolution de 1789 et dira ceci à Gaspard :

 

« La race des nobles est finie. Nous ne sommes plus les demi-dieux, les intouchables. Le peuple exige des comptes, bientôt nous devrons lui en rendre. Nous serons jugés, puis condamnés au nom de la morale. Jusqu’à la Cour. Le temps des seigneurs se termine.  Tôt ou tard les idoles sont faites pour tomber et rien ne réjouit plus un peuple que la débâcle des puissants. » (p.178).

 

Contrairement aux autres membres de la noblesse, il est conscient de l’existence de l’autre Paris, celui des indigents de la rive droite, et cela le fascine. Il entraîne Gaspard dans les lieux les plus nobles, à l’opéra-comique ou dans les salons, mais il se délecte également de l’amener dans des endroits peu fréquentables comme les tavernes, ou la morgue. Tout ce qu’il entreprend vise à le sortir de l’ennui qu’il décrit comme le fléau de la noblesse :

 

« Je n’ai jamais rien désiré. Je n’ai jamais eu le temps de désirer. Chacune de mes attentes est comblée avant même que je ne l’éprouve. Tu souhaitais connaître la noblesse ? La voici. La noblesse c’est l’ennui et tant de fantômes naissent de l’ennui. Des envies, il m’en faut créer pour me sentir vivant. Mais sitôt consommées, elles m’ennuient à nouveau. De tout temps c’est l’ennui qui me ronge, un profond, un sempiternel ennui me dévore comme une gangrène. Et déjà je m’ennuie de toi. » (p.218)

 

C’est uniquement par jeu qu’il séduira Gaspard ; le jeune homme est pour lui une expérience destinée à le sortir de sa vie monotone, il le considère comme un objet lui servant de divertissement. Une fois Gaspard parvenu, Étienne est fier de ce qu’est devenu son élève, forgé à son image, il le considère comme sa récompense, son œuvre, il « se retrouve en lui, comblé par leur différence et ce que Gaspard [a] acquis de désillusion, d’inhumanité » (p. 428). C’est un personnage assez énigmatique pour le lecteur, qui a du mal à comprendre ses actions et ses paroles.


Paris

On peut considérer que la ville de Paris est un personnage de l’histoire à part entière car elle est très souvent personnifiée et occupe une place importante tout au long du roman, plus particulièrement dans la première partie. Elle est décrite comme étant à la fois sensuelle et misérable :

 

« Paris dévoilait ses jupons de misère, son entrecuisse nocturne. Les maisons étaient de dentelle vérolée, dansaient dans la moiteur de l’air. De là surgissait sur le pavé un flot d’ombres couleur de pou. Les rues tanguaient comme un bas résille sur la jambe languissante de la capitale » (p. 49-50).

 

La capitale est également malveillante et dangereuse, la Seine est comparée au Styx, fleuve de la haine séparant le royaume des vivants et le monde des Enfers ; Gaspard considère que le fleuve est à l’origine de ses bas instincts, il lui rappelle son passé et réveille sa culpabilité.



Écriture

Dans Une éducation libertine, Jean-Baptiste Del Amo s’inspire de l’écriture du roman traditionnel. La narration se fait au passé, à la troisième personne, et le point de vue est omniscient : le narrateur sonde parfois l’inconscient de Gaspard et nous donne à voir la vie de pauvres gens qui n’ont aucune influence sur l’histoire et que Gaspard ne croisera jamais, afin de mettre l’accent sur la misère de Paris. L’auteur inscrit le roman dans un cadre historique précis – la vie parisienne du XVIIIe siècle –, de nombreux passages descriptifs viennent préciser le contexte historique et social de l’époque et donner une impression de vraisemblance. Le personnage du comte de V. commente également les événements qui laissent présager la fin de la noblesse et l’ère nouvelle de la Révolution française.

Le titre « Une éducation libertine » fait référence au roman d’apprentissage, on suit dans ce récit le cheminement d’un jeune homme naïf, opposé à son environnement et cherchant à atteindre un idéal d’homme accompli. Cependant, le personnage de Gaspard est aux antipodes du héros habituel du roman d’apprentissage : il ne souhaite pas devenir un homme meilleur mais seulement s’élever dans la hiérarchie sociale, il n’hésite pas à se prostituer pour arriver à ses fins et n’a aucune notion du bien et du mal. 

Jean-Baptiste Del Amo emprunte au roman traditionnel mais ajoute aussi à son œuvre des éléments contemporains. Il ne respecte pas la chronologie des événements et recourt à l’analepse – lorsqu’il ressuscite le passé de Gaspard à Quimper – ou la variation de points de vue – il lui arrive par exemple d’adopter le point de vue du comte de V. sur Gaspard puis de revenir à une focalisation externe –. La psychologie des protagonistes n’est pas entièrement expliquée, contrairement à ce qui se fait dans le roman traditionnel, les actions des personnages ne sont pas toutes compréhensibles, le comte de V. reste par exemple très mystérieux pour le lecteur qui développe peu d’empathie pour les personnages du roman. L’auteur aborde également un point de vue assez moderne sur des sujets comme l’homosexualité et la prostitution.

L’auteur accorde une importance particulière aux sens dans ses descriptions ; il dépeint la ville de Paris en se focalisant sur les odeurs, les couleurs et les bruits. Il s’agit d’un roman du contraste, entre la misère du peuple et le luxe de la noblesse, entre l’impudeur de la rue et la pudibonderie de la Cour, le beau et le laid, la vie et la mort. On peut par exemple voir l’opposition entre cette description de la rive droite de Paris, page 16 :

 

« Cette odeur d’homme flottait et rendait l’horizon incertain, c’était l’odeur même de Paris, son parfum estival. Paris suait, ses aisselles abondaient, coulaient dans les rues, dans la Seine. Paris, hébétée par cette incandescence, offrait ses chairs grasses à la liquéfaction. »

 

et celle de la rive gauche, page 98 :

 

« Les dames s’éventaient, saturaient la pièce de parfums lourds, relents de bergamote, d’eau de Cologne, d’eau de rose et de lavande. Gaspard, immobile dans un coin de l’atelier, observait le bal des courtisanes, le cœur au bord des lèvres tant l’odeur saisissait le nez de stupéfaction, contractait l’estomac. »

 

Jean-Baptiste Del Amo joue également sur les références et l’intertextualité. L’écriture fait énormément penser à celle du Parfum de Patrick Süskind, on y retrouve une France du XVIIIe sale et sordide et une omniprésence des odeurs. L’auteur ne se cache pas de cette référence, le personnage de Billod – perruquier sans inspiration qui copie ses modèles sur les autres – dira page 100 qu’« il avait bien connu un parfumeur du nom de Baldini usant dans son art de procédés similaires », Baldini étant le nom du parfumeur qui prendra Jean-Baptiste Grenouille comme apprenti dans Le Parfum.

Le titre Une Éducation libertine rend hommage à L'Éducation sentimentale, roman d’apprentissage  de Flaubert. Pour certains, le Comte de V. ressemble aux libertins du marquis de Sade, il est affranchi de tout dogme ou morale et est mû par le vice, l’égoïsme et l’intérêt, utilise les autres comme des objets afin de servir ses propres intérêts. Il peut également être rapproché du personnage de la marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Laclos, par sa capacité à manipuler les autres et par son ambition de faire de Gaspard son semblable, un être à son image (ce que la marquise recherche aussi chez le duc de Valmont). Le perruquier Billoddira de lui, page 119 :

 

« C’est un homme sans vertu, sans conscience. […] Les mères mettent en garde leurs filles, de peur qu’il ne les dévoie. […] Il est arrivé, on le soupçonne, que des dames se tuent pour lui. […]On chuchote qu’il aurait perverti des religieuses et précipité bien d’autres dames dans les ordres. »

 

Cette description fait étrangement penser au duc de Valmont, qui dépravera Cécile de Volanges, la précipitera dans les ordres, et sera à l’origine du tourment et de la mort de la présidente de Tourvel. L’on peut alors se demander si  le nom du comte de « V. » ne serait pas une référence à ce personnage.



Avis

J’ai découvert ce livre lorsque ma classe a participé au Goncourt des lycéens. Bien que l’œuvre n’ait pas obtenu le prix, c’est celle de la sélection qui m’a le plus marquée. Je suis tombée il y a peu sur l’édition de poche de ce livre et ai donc décidé de le relire. J’ai eu beaucoup de mal à me plonger dans le roman, la première partie m’a laissé une impression mitigée, car elle contient peu de dialogues et présente des descriptions très longues utilisant parfois un vocabulaire précieux. Ces descriptions sont toutefois très bien écrites et nous replongent dans l’ambiance des romans du XIXème siècle, ce qui est plutôt rare pour des œuvres contemporaines, souvent orientées vers l’introspection.  J’ai trouvé le reste de l’œuvre plus intéressant ; on y suit davantage l’évolution psychologique de Gaspard et, même si l’on ressent peu d’empathie pour ce personnage, une sorte de suspense s’installe et l’on veut savoir jusqu’où il va aller et comment cela va finir, même si l’on se doute que la fin sera tragique. Ce livre me semble donc être une très bonne lecture, que je déconseillerai toutefois aux âmes sensibles, car il contient de nombreux passages laissant une impression de malaise voire donnant la nausée, que certains des personnages sont malsains et que la fin est vraiment très sordide. À sa sortie, le livre a été encensé par certains, détesté par d’autres, mais n’a laissé personne indifférent et l’on peut trouver des critiques très divergentes à son sujet sur Internet.


Anaig Trebern, 2ème année bib.-méd..

 

 

Lire également la fiche de Marie.

 

 


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