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8 juillet 2012 7 08 /07 /juillet /2012 07:00

echenoz des eclairsEchenoz courir  Echenoz Ravel

 

 

 

Jean ÉCHENOZ
Les biofictions :

RavelCourirDes éclairs
Minuit



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'auteur, son écriture

Jean Échenoz est né à Orange, dans le Vaucluse, en 1947. Il reçoit le prix Médicis en 1983 pour Cherokee et le prix Goncourt en 1999 pour Je m'en vais. On parle de lui comme d'un héritier du nouveau roman, mouvement littéraire des années 50 aux années 70 dont quelques-uns des représentants sont Claude Simon (prix Nobel 1985, auteur entre autres de La Route des Flandres), Alain Robbe-Grillet (considéré comme le chef de file du mouvement, a écrit Les Gommes) ou encore Nathalie Sarraute (autre figure de proue, auteure de Enfance). L'écriture d'Échenoz, qualifiée à la fois de romanesque et de minimaliste, bouscule donc un peu les conventions. Romanesque parce qu'elle retourne aux fondamentaux du roman qui sont de raconter une histoire, celle d'un personnage principal. Cette histoire, Échenoz nous la narre dans son style bien particulier, avec des figures de style très repérables et abordables, dont on peut voir un merveilleux exemple dans le tout premier chapitre du roman Des Éclairs lorsqu'il évoque les « fenêtres écarquillées » par le vent de l'orage qui a eu lieu pendant la naissance de Gregor, personnage central.

Ravel, Courir et Des Éclairs sont des biofictions. « Biofiction » est un terme inventé par Alain Buisine (écrivain français spécialiste de Marcel Proust – entre autres – et auteur de nombreux ouvrages publiés chez Zulma, comme Nudités de Venise par exemple), qui se rapporte aux œuvres biographiques à forts traits fictionnels. Ravel est paru aux éditions de Minuit en 2006, et raconte les dix dernières années de la vie du célèbre compositeur né en 1875 et mort en 1937. Courir est le second titre, sorti en 2008, qui se focalise sur le coureur polonais plusieurs fois médaillé d'or aux Jeux-Olympiques, Emile Zatopek (1922-2002). Le dernier, Des Éclairs, est « une fiction sans scrupules biograhiques, un roman qui « utilise cependant la destinée de l'ingénieur Nikola Tesla (1856-1943) ». On voyait déjà les prémices de ce triptyque dans le très court livre que Jean Échenoz avait écrit suite à la mort, en 2001, de Jérôme Lindon (dont le nom est le titre de l'œuvre). Ce texte retrace les moments que Jean Échenoz avait partagés avec l'éditeur, leur première rencontre, des conversations téléphoniques ; il est une vision de Jérôme Lindon par l'expérience de Jean Échenoz. On se rend vite compte lors de la lecture des biofictions qu'elles sont elles aussi des visions bien particulières de la vie de ces personnages traduites par l'auteur. Les trois ouvrages peuvent se lire indépendamment les uns des autres.



Résumé de Des Éclairs

Gregor naît « quelque part en Europe du Sud-Est, loin de tout sauf de l'Adriatique », lors d'un orage violent. Il ne saura jamais quel jour exactement, le vent ayant cette nuit-là soufflé toutes les lumières qui auraient pu permettre de voir les pendules. Le garçon traduit cette naissance tourmentée par un caractère orageux, sombre, qui ne l'empêchera pas pour autant d'être un élève studieux voire surdoué. Après des études d'ingénieur, il est envoyé à Paris, puis, considéré comme trop doué donc trop encombrant par ses collègues français, il est expédié aux États-Unis avec une lettre de recommandation pour Thomas Edison. Ce personnage se révèle être un bonhomme particulièrement désagréable pour qui Gregor va travailler pendant un an, avant de claquer la porte, n'en pouvant plus.

Pendant une dizaine d'années, c'est sur des chantiers de construction qu'on retrouve la haute silhouette de l'ingénieur, jusqu'à ce qu'un hasard de relations le mène à se mettre au service d'un grand financier concurrent d'Edison pour ce qui concerne la distribution de l'électricité aux particuliers. C'est donc pour cet homme que Gregor met en place son système de courant alternatif, ce qui rend son premier employeur jaloux au point d'aller jusqu'à inventer la chaise électrique pour tenter de discréditer son invention. Pour réhabiliter le formidable progrès que représente l'électricité aux yeux du public, Gregor est envoyé sur les routes, se mettant en scène ville après ville dans des sortes de colloques où il va user de son charisme, devenant bientôt le scientifique le plus en vogue.

Il est rapidement invité aux dîners des riches, des plus riches et des richissimes. Richissime lui-même, il mène désormais un train de vie exubérant : logeant à l'hôtel le plus somptueux de New-York – donc de l'Amérique – et s'habillant avec une rare élégance qui accentue sa grande taille – environ deux mètres –, coiffant celle-ci avec un haut de forme huit reflets, la cintrant dans des redingotes taillées sur mesure, en protégeant les extrémités avec des gants en cuir de veau et soutenant sa démarche par une canne au bois d'une essence rare, surmontée d'un pommeau d'argent. Avec sa moustache fine et son regard sombre et mystérieux, Gregor est aux yeux de nombreuses dames un parti plus qu'intéressant ; seulement il s'en fiche, comme de la plupart de ses congénères par ailleurs. Seul un jeune couple, Ethel et Norman Axelrod, réussit à gagner l'amitié capricieuse de ce misanthrope.

On pourrait aussi le qualifier de rêveur, d'antipathique, de colérique, d'égoïste, d'utopiste et d'obsessionnel. Obsessionnel par sa constante préoccupation des inventions, mais aussi parce qu'il compte le nombre de pas qui séparent son hôtel de son laboratoire, le nombre de nuages, de voitures qu'il voit, de petits pois qui ornent son assiette, parce qu'il descend dîner tous les jours à heure fixe pour consommer un menu composé par ses soins, parce qu'il a besoin quotidiennement d'une trentaine de serviettes propres à usage unique pour essuyer ses mains et ses couverts et parce qu'il ne supporte pas la vue des bijoux, morceaux de métal dont il ne voit pas l'utilité et dont pourtant les femmes qui tentent de lui faire du charme se parent abondamment. Il invente cependant toute une foule de choses dont « la radio. Les rayons X. L'air liquide. La télécommande. Les robots. Le microscope électronique. L'accélérateur de particules. L'internet. Et j'en passe. »

Le problème de Gregor est d'avoir l'esprit tellement accaparé par le fait d'inventer qu'il passe rapidement d'une idée à l'autre sans avoir eu le temps de développer la première et surtout sans avoir correctement fait ses dépôts de brevets. C'est ainsi qu'il se fait emprunter ses principales idées et que petit à petit se succèdent échecs, discrédit et mauvaise fortune. Son mécène principal décède. À partir de cet événement, la vie de Gregor s'apparente à un lent déclin. Il comble sa solitude et son obsession par une dévotion incompréhensible envers les pigeons, qu'il va nourrir, soigner, loger, s'en entourant. Ce sont eux qui seront les témoins des derniers instants de cet inventeur génial.



Analyse

 « Ainsi on s'est enivré de Ravel, on a couru avec Zatopek, on s'électrise avec Nikola Tesla. » Ces trois « vies » sont vues par Échenoz comme une suite, un triptyque plutôt qu'une trilogie, car on voit à travers elles une évolution plutôt qu'une même constitution. La structure des ouvrages de Jean Échenoz doit beaucoup au cinéma, entre autres à travers des interventions langagières qui font entrer dans ses livres des sons, des images et des façons de penser très identifiables. Ainsi, dans le premier chapitre, lorsque l'éclair est figuré, on parle de lui comme d'une « torve colonne d'air brûlé en forme d'arbre, de racine de cet arbre ou de serres de rapace », le grondement du tonnerre étant merveilleusement bien suggéré par l'allitération en « r » et la forme de l'éclair par l'image de l'arbre. On n'assiste pas à un récit purement chronologique et linéaire mais à une mise en lumière, un zoom, de certains événements qui ont attiré l'attention de l'auteur. Roland Barthes appelait ces moments particuliers des « biographèmes » ; pour Ravel ce sont ses dix dernières années de vie et pour Zatopek ce sont les moments où il court. En ce qui concerne Gregor, l'auteur est allé jusqu'à changer le nom de la personne dont il s'est inspiré (Nikola Tesla) pour s'approprier son histoire.

Les trois personnages – un artiste, un athlète et un scientifique – ne sont pas si éloignés les uns des autres : autant Ravel que Gregor traduisent une grande solitude et sont vus comme des génies inventifs ; le contexte socio-historique est une toile de fond inoccultable pour Courir comme pour Des Éclairs et ils sont tous trois « habités par une passion dévorante jusqu'à l'obsession, leur dévotion à leur art se transformant en dévoration ». On voit en effet que Gregor, incapable de penser à autre chose qu'aux inventions qu'il conceptualise dans leur entier en son esprit, vit asservi à ces visions, à ce point accaparé qu'il se saborde lui-même, ne protégeant pas ses idées comme il le devrait. « Comme Ravel et Zatopek, Gregor est un homme qui révolutionne son monde, tout en n'arrivant jamais à le prendre d'assaut. » Les trois hommes sont donc hors-normes, avec des personnalités bien particulières, voire antipathiques en ce qui concerne Ravel et Gregor, mais cependant attachants car, ni gentils ni vraiment méchants, ils sont après tout très humains. L'humour d'Échenoz accentue les manies, met en lumière les caractères et l’auteur partage son point de vue avec le lecteur qui est régulièrement apostrophé, comme on peut le voir au sujet des pigeons dans Des Éclairs : il avoue l’ ennui quelui inspirent ces animaux et devine que son lecteur est lui aussi dégoûté, avant de se lancer dans un portrait férocement acerbe contre ces porteurs de parasites à plumes.



La lecture des biofictions d'Échenoz est prodigieusement fluide, son écriture provoquant le syndrome du lecteur qui ne peut poser le livre tant la fin d'une phrase en appelle une autre. Malgré des personnages issus de territoires bien définis, on n'a besoin d'être ni musicien ni sportif ni scientifique pour s'immerger dans leurs univers. Pour résumer cette ambiance, on pourrait dire que même « quand il rêve ou galèje, quand il ironise ou éprouve de l'angoisse, Jean Échenoz ne perd pas de vue cette vie concrète, la sienne, la nôtre, celle du premier venu surtout, de l'homme sans qualité. »



Léanne Noilhac, AS Édition-Librairie

 

 

 

 

 

Jean ÉCHENOZ sur LITTEXPRESS

 

 

echenoz ravel

 

 

 

 Articles d'Anne-Claire et de Jean sur Ravel

 

 

 








Article de Samantha sur L'Équipée malaise







Jean-Echenoz-Lac.gif


Article de Maude sur Lac














Article de Marlène sur Je m'en vais.

 

 

 

 

 

Jean Echenoz Jerome Lindon

 

 

 

Article de Claire sur Jérôme Lindon.

 

 

 

 

 

 





Article de Quentin sur Courir

 

 

 

 

 






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