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20 mai 2013 1 20 /05 /mai /2013 07:00

Zama.jpg







Jean-Jacques VITON
Zama
Editions P.O.L






 

 

 

 

 

 

L’auteur

Jean-Jacques Viton est né en 1933. Après avoir beaucoup voyagé tout au long de sa vie (Angleterre, Maroc, France et au cours de sa carrière dans la Marine), il est aujourd’hui très actif dans le monde de la culture, notamment par son activité dans différentes revues.



Zama

Le Zama de Jean-Jacques Viton, c’est avant tout un poème en trois parties (ou trois poèmes) publié fin 2012. Dès les premiers mots, le ton est donné : « n’importe où mais n’importe où / contient un vague goût de quelque part ». Ces vers, comme un leitmotiv tout au long du poème, annoncent sans ambages que Viton a la ferme intention d’emmener le lecteur aussi loin que celui-ci le suivra.

Zama, en arabe, c’est aussi une expression traduisible par « tu parles » ou « allez ça va ! ». Dans ce livre, c’est également le nom d’un personnage candide et aliéné que l’on retrouve au fil des pages.

Ce poème en prose en trois actes, dénué de toute ponctuation, sème la confusion et crée l’ambiguïté. Le lecteur ne peut que s’en remettre à son libre-arbitre pour progresser dans les dizains et en saisir le sens, à coup de plusieurs relectures.



Une épopée poétique

À la manière d’un aède du XXIème siècle, Viton nous conte l’épopée poétique de Zama, personnage vague et incarnation tantôt de l’auteur, tantôt du lecteur mais surtout Zama semble être une illustration universelle de chacun.

Dans un rythme à nous faire perdre haleine, les mots et les idées s’enchaînent dans le cadre d’un voyage débordant autour du monde et faisant fi de la temporalité. L’univers de Zama est sans frontière. La poésie narrative faisant toujours écho à la poésie imagée, on ne peut que se laisser transporter dans cet ailleurs qui est pourtant ici et là.

Sans aucun doute, le fil conducteur de Zama est le voyage. Un voyage qui défie le temps et l’espace pour mieux déambuler à travers tout ce qui compose le monde. Viton énonce avec justesse les mouvances d’un univers qui ne cesse d’alterner entre bouillonnement et placidité.

La poésie est le porte-parole de ce voyage mais se retrouve aussi ancrée en tant que telle, comme une lueur qui flotte au-dessus de la tête des hommes sans que ceux-là soient capables de la saisir.

 

« de l’arc d’un pont en fer sur boulevard
pendent des lanières de papiers écrits »

 

Le voyage de Zama est une odyssée à travers sens et sensations, tout interpelle le lecteur, qu’il s’agisse de ses goûts ou de son imagination. Bon gré, mal gré, l’attention du lecteur devient vite totale.



Une fresque artistique

Comme le poème a fait appel à nos sens, il requiert aussi notre sensibilité artistique d’un bout à l’autre du voyage. Lire Zama, c’est comme avoir l’œil dans l’objectif d’une caméra en travelling. Pourtant, cela va même plus loin. Les arts sont enchevêtrés, Viton va au-delà des cadres de chaque art pour n’en faire plus qu’un au sein de son poème. La poésie est-elle ici cinéma ? photographie ? tableau ?

Les représentations d’un autre art dans le poème sont parfois évidentes, notamment lorsque qu’au cours de la promenade, le lecteur se retrouve plongé dans le western :

 

« Zama entre dans une ville de l’ouest
arrête son cheval devant le drugstore
n’attache pas les rênes
deux tours libres suffisent
autour d’une barre horizontale
une autre vie commence »

 

 

Mais le lecteur peut aussi se retrouver facilement projeté dans le cadre d’un tableau urbain :

 

« accumulations de lignes avenue boulevards
Impasses en rouge ponts et carrefours en pointillés
traits jaunes pour les corniches et les plages
créneaux pour les quais et bassins
aucun mur indiqué mais le rebut n’est pas rien »

 

Alors que dans la première partie, intitulée « Zama ne va pas souvent à la campagne », l’art à l’honneur et le plus en concordance avec ce voyage jusqu’alors plus effréné, c’est l’art cinématographique, alors que c’est plutôt l’art de la photographie qui s’impose dans la deuxième partie, « Zama dit que son existence lui échappe ». Ces deux arts ont en effet leurs caractéristiques propres et le poète semble ici s’en servir comme symbole d’un rythme de ce qui est capté à travers les procédés de travelling ou bien de prise instantanée.

De fait, dans la deuxième partie plus orientée vers des souvenirs, la photographie (« clic ») est cette image qui conserve de façon vive et instantanée la furtivité et la netteté d’un moment. Elle se révèle même substitut de la mémoire. Elle est l’arme qui permet de lutter contre sa propre désorientation afin de mieux se retrouver, quand bien même le souvenir serait douloureux et persistant.

À l’inverse de ces arts indélébiles car matériels, le poète évoque aussi l’art vivant : le théâtre. Il en reprend une caractéristique première, soit le miroir de l’agissement des hommes. Du cauchemar au castelet, la frontière semble mince. Le théâtre de marionnettes est un spectacle cauchemardesque. Spectacle vivace dans ses souvenirs, il l’est tout autant aujourd’hui car c’est toujours la même histoire que les hommes reproduisent. « Zama n’évolue pas ».



Souvenirs et persistance

De façon récurrente, le thème de la Seconde Guerre mondiale est abordé par le biais d’images souvent succinctes qui apparaissent au détour d’un vers. Le poète semble hanté par ces souvenirs de guerre, ces visions de camp de concentration ou de trains de déportation.

 

« fin de jardin
on reste immobile devant le grillage
où s’accroche le portant d’une fenêtre cassée
nappe enveloppante fatigue et désarroi
une odeur mélangée poussière et sueur
campagne en plein soleil silence moiteur
vision du train arrêté dans une gare vide »

 

Dans la partie « Zama dit que son existence lui échappe », il se remémore les souvenirs comme si cela n’avait été qu’un rêve. Ici, il alterne et associe vision cauchemardesque et souvenirs de guerre en entrant dans la confusion lui-même. Tout semble souvent désorienté, les événements sont saccadés et sont l’expression de l’horreur. Ces réminiscences semblent bloquer la continuité de la vie, ramenant sans arrêt le lecteur aux images de guerre. Viton, ou Zama, cherche par l’évocation de tout cela à raconter l’ineffable, comme s’il s’agissait de la condition sine qua non pour que l’homme puisse avancer et se libérer de son passé.

Cependant d’autres souvenirs, propres à ce que semble avoir vécu Viton, transparaissent. De la guerre au premier fantasme sexuel, tout semble devoir être dit. Pour cette dernière image, le poète ne laisse pas longtemps de répit au lecteur et sous forme de chute ironique, on se rend vite compte que « le premier corps nu d’une femme » entr’aperçu « c’était celui de sa sœur ».

Dans son cheminement à travers l’espace et le temps, l’auteur ne s’en tient pas à ces souvenirs de guerre. Comme il le répète inlassablement, « Zama n’évolue pas ». Ainsi, à quelques reprises dans le poème, Jean-Jacques Viton s’attache à dénoncer sous forme de brève déclaration ce qu’il se passe de nos jours. Dès les premiers vers, il évoque des faits qui ne peuvent que susciter chez le lecteur une interrogation quant à leur légitimité aujourd’hui. Malgré la persistance des souvenirs, l’existence de photographies ou de bandes cinématographiques, rien n’empêche l’histoire de se répéter. L’homme est ancré dans un cercle vicieux. À travers ces dénonciations et accusations lapidaires faites aux hommes, Viton ne peut se résoudre à faire de ces brefs pamphlets un manifeste pour la condition humaine. Il nous apostrophe et nous appelle à réfléchir. Il commence par citer le classement édité par Reporters sans Frontières : « au classement mondial 2009 Liberté de la Presse / 43 est le rang de la France sur 175 classés », et jusqu’au bout il critique toute sorte d’anomalie :

 

« pourquoi choisir prélèvement mot de laboratoire
pour dire abattu mot de boucherie
comment à l’approche d’une côte parler
des roches couvrant et découvrant
ou d’une épave qui ne couvre jamais
ou d’une épave dont seul le mât découvre
que dire des caisses entières de coupe-faim
déversées en Afrique par nos laboratoires »

 

Tout peut être sujet à critique. Ici, le poète s’insurge contre la faiblesse des mots en comparaison de ce qu’ils désignent. Vraisemblablement, il met en avant ces euphémismes ridicules pour dénoncer les actions vaines et discutables de certains hommes aujourd’hui.



Avis

Dès les premiers dizains, Viton nous happe dans un rythme effréné au travers du temps et de l’espace. Une fois la lecture commencée, il est difficile de s’y arracher. Si toutefois cela vous arrivait, vous prendriez le risque, en reprenant votre lecture plus tard, de perdre le fil de la pensée aiguisée de Jean-Jacques Viton avec laquelle il enlève son lecteur dans les recoins les plus extatiques et lointains de son univers.

On se laisse transporter à dos de cheval, à bicyclette ou par des bonds proches du zapping télévisuel dans un tableau mouvant et critique auquel on adhère ou non, mais qui pousse à réfléchir quoiqu’il arrive.

Liens vers une lecture de Zama par Jean-Jacques Viton : http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=e7JpjHt0ePo


Mathilde, 1ère année bibliothèques

 

 

 

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Published by Mathilde - dans Poésie
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