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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 07:10

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Jean-Luc COATALEM
Le Gouverneur d’Antipodia
Le Dilettante, 2012



 

 

 

 

 

 

 

 
Biographie

Jean-Luc Coatalem est probablement l’un des plus grands écrivains voyageurs de notre temps. Reporter pour « Géo » et « Grands Reportages », il est notamment l’un des neufs signataires du Manifeste pour une littérature voyageuse impulsé par Michel Le Bris en 1992 (au côté de Nicolas Bouvier entre autres). Grand auteur de récits de voyage (Suite Indochinoise), il s’est également illustré dans le genre de la critique avec son ouvrage Je suis dans les mers du Sud, essai sur l’artiste Paul Gauguin. Il signe probablement l’une de ses plus belles réussites avec le roman Le gouverneur d’Antipodia.

http://www.ledilettante.com/fiche-auteur.asp?Clef=122



Une île hostile

Antipodia, comme son nom l’indique, est une île aux antipodes de tout. Au climat impitoyable (bourrasques de vent, pluies interminables, violente houle) s’ajoute une atmosphère sinistre : la désolation et la détresse y sont reines. Île déserte, nommée ironiquement « Terre des espérances », Antipodia vit mais abat tous les humains qui la peuplent ; l’explorateur qui l’a découverte fut tué par les Indiens qui l’habitaient, un navire échoué sur ses côtes vit ses survivants se transformer en cannibales s’entretuant pour survivre. Marquée par la malédiction, l’île ne fera aucune exception pour nos attendrissants robinsons : Jodic et Gouverneur.



Des psychologies opposées

Le Gouverneur

« Dans cette absurdité généralisée, c’est comme si j’étais le maître du jeu et en même temps le joker aux grelots. »

Le Gouverneur est un personnage arrogant, ambitieux, matérialiste, fier et autoritaire mais pourtant très fragile. Personnage détestable parfois, ridicule systématiquement, le Gouverneur est surtout un héros très émouvant. Il arbore un certain penchant pour les activités intellectuelles tandis que Jodic s’occupe des tâches physiques et fait preuve d’un caractère plus terre-à-terre. Tenant tantôt des propos mystiques à la limite de la réflexion métaphysique (« Mais n’être plus rien, n’est-ce pas déjà être immortel ? »), tantôt des propos caustiques et réalistes sur sa situation (« C’est moi qui décide en dernier lieu et Antipodia est bien le lieu dernier habité par les hommes »), le personnage du Gouverneur, empreint d’une humanité sans borne, résonne en nous. À coups de flegme britannique « so british », de références aux grands hommes tels que William Bligh, un administrateur colonial britannique, ou Napoléon, dont il rappelle avec suffisance l’exil sur Sainte-Hélène, le Gouverneur se forge l’image d’un homme aux allures aristocratiques. Sa personnalité le conduit à considérer les autres comme des objets, objets de ses désirs, objets pour parvenir à ses fins. La topographie de l’île nous amène à mieux cerner ce personnage : la « capitale » de l’île appelée « Possession » est son point de chute. Par là-même, nous comprenons que ce dont souffre le plus le Gouverneur est son désir insatiable de possession.


Jodic

« Je suis caché, désintoxiqué de la compagnie des autres »

Jodic est un homme robuste,  pragmatique, au tempérament doux et flexible. Il tente au mieux d’être conciliant avec les autres et de satisfaire leurs attentes. Le désenchantement de la vie lié à la trahison de sa dulcinée le plonge dans un état vertigineux de douleur. Le « Pic de Déception » de l’île symbolise parfaitement la puissance de ses tourments intérieurs : Jodic est au paroxysme du désarroi amoureux.


Les femmes

Cause de l’exil
 
Un élément fondamental différencie Jodic du Gouverneur : à la différence de Jodic, le Gouverneur n’a pas décidé de son exil sur Antipodia. En effet, la retraite de Jodic sur l’île, son isolement, est l’objet de sa propre volonté. Suite à un amour déçu avec sa bien-aimée Virginie (elle qui a préféré l’uniforme militaire à son pathétique bleu de travail d’ouvrier), Jodic choisit de quitter la ville et de s’embarquer au plus loin de la société humaine. Il coupe alors tout lien avec la civilisation pour se fondre entièrement dans la vie sauvage. Les normes de conduite en société, le poids du système des classes sociales ne sont bientôt pour lui que de vagues souvenirs.

« Avec encore de la patience, j’aurais fini par dissoudre la dernière molécule du souvenir de Virginie, ne plus souffrir de son absence comme un amputé de son bras fantôme ».

En ce qui concerne le Gouverneur, les femmes sont aussi la cause de son expatriation. Le Gouverneur semble souffrir d’hypersexualité. Fidèle à son image d’aristocrate arrogant qui se croit tout permis, il assume le « satyriasis » dont il est atteint. Ainsi ne ressent-il aucun remords quand il évoque ses actes. Alors qu’il se trouvait à Singapour dans le cadre de son travail, il s’était payé la prestation de deux jeunes filles prépubères âgées d’environ quatorze ans. Mais n’était-il pas dans son droit vu qu’il les avait rémunérées, et soit dit en passant grassement, se défend-il ? Inconscient du caractère répréhensible de ses agissements que l’on qualifierait actuellement à juste titre d’« abus sexuels sur mineurs », le Gouverneur semble être lourdement touché par des problèmes concernant sa sexualité. Il ne peut s’empêcher de désirer un contact sexuel. Alors que les pensées de Jodic ne sont focalisées que sur une femme, Virginie, son amour déchu, le Gouverneur s’éparpille, évoquant tour à tour les jeunes « fées jaunes » de Singapour, son ex-femme Solange, Babetta, reine d’Antipodia.


Babetta

Babetta est la seule et unique figure féminine qu’ils « côtoient » sur l’île. Alors qu’au début, elle nous est décrite de manière à ce que nous ne doutions pas de sa véritable existence, bientôt les indices s’accumulent et son image se craquelle. Babetta est, en effet, un personnage fictif. Actrice dans le seul film pornographique dont disposent nos deux protagonistes, elle s’impose, bien évidemment, comme une figure excitante aux yeux des deux mâles.

Babetta incarne pour Jodic l’inaccessible. Tout comme Virginie, Babetta n’est que le spectre d’un amour fantasmé. En revanche, pour le Gouverneur, Babetta symbolise l’interdit. Tout comme pour sa bavure (ses rapports sexuels avec de jeunes mineurs), le Gouverneur évoque peu Babetta si ce n’est afin de renvoyer à l’intensité du sentiment de solitude sur l’île. Il s’interdit bien vite de regarder le film de Babetta qui devient ainsi l’objet pour lui d’une règlementation rigoureuse. Il envisage également d’appliquer cette prohibition à Jodic afin de qu’il prenne conscience de la gravité de l’état dans lequel il se trouve.



Un dénouement tragique

 Des rapports singuliers à Antipodia

Dans son malheur, le Gouverneur tente de minimiser le mal-être, la déconsidération, la disqualification et le dégoût liés à son envoi forcé sur Antipodia dont il est désormais l’objet. Pour cela, il s’est attribué lui-même le titre de « gouverneur » d’Antipodia. Il use avec emphase et délectation d’un ensemble confus de termes les plus techniques et flatteurs possible pour décrire sa mission. Employant le jargon administratif, il se désigne « officier légiste de l’île ». Malgré ce statut protocolaire, sérieux, il nuance sa fonction, il y ajoute une touche poétique, évoquant son rôle d’« administrateur de ses terres désolées ». « Conservateur de la faune et de la flore », il a aussi pour tâche de sauvegarder la vie sur l’île, ce qui lui permet d’endosser le masque du protecteur, du bienfaiteur.

Mais bien plus puissant que ce que le simple caractère écologique et législatif de sa mission laisse supposer, le Gouverneur est avant tout le père spirituel de l’île. Cet être insulaire dépend en tout de lui. En véritable osmose avec son territoire, devenu en quelque sorte sa  compagne, la seule qu’il puisse désormais toucher, le Gouverneur, bien que brisé par la solitude, la lassitude et le désespoir rencontre de grandes difficultés à envisager son avenir sans elle.

En réalité, Antipodia  semble plus assujettir le ridicule mais néanmoins émouvant Gouverneur que l’inverse. L’exil l’attaque au plus profond de son être, le ronge et le ravage. Il souffre de la solitude, du manque d’effervescence citadine. Les bruits, le rythme de la ville, le frôlement des corps, le babillage inconsistant des dialogues, tous ces éléments d’un passé révolu revêtent un nouveau visage, un visage qu’il pare d’un halo doré, qu’il idéalise et convoite. Il se raccroche aux noms donnés aux différentes composantes paysagères de l’île (le « Bois Joséphine », l’anse « Possession » …) afin de conserver un semblant de lucidité et d’emprise sur la réalité. Les horaires, les rapports, les saisons, la « routine » sont autant d’éléments  qui lui permettent également de garder un cadre, de codifier sa vie sur l’île, lui évitant de sombrer dans la folie et la sauvagerie à l’instar de Jodic. De plus, le Gouverneur est animé par une certitude, à la différence de Jodic : il sait que son contrat de travail lui impose une durée de deux ans à passer sur l’île.

En effet, Jodic quant à lui est présent sur l’île pour une durée indéfinie. Il n’a de comptes à rendre qu’ à lui-même, lui seul a décidé de s’engager pour ce travail dont l’arrêt ne dépendra que de lui. Tandis que le Gouverneur est en transit sur l’île, Jodic semble ancré dans l’Histoire et le futur d’Antipodia. Ayant déjà vu passer deux prédécesseurs du Gouverneur, il semble désormais avoir intégré le paysage d’Antipodia. À l’image d’un rocher sur sa côte, Jodic voit défiler les hommes et les saisons, impassible, inébranlable. Si le Gouverneur est l’époux d’Antipodia, Jodic en est alors l’amant. Spontané, bestial, Jodic adopte peu à peu des attitudes semblables à celles des Indiens. Il vénère cette terre et celle-ci le lui rend bien puisqu’elle lui fournit tout pour le satisfaire. Il y chasse les animaux sans pitié, malgré les menaces proférées par le Gouverneur, et surtout il se concocte de mystérieuses boissons à l’aide d’une plante cueillie sur son sol.


Un équilibre précaire

La docilité première de Jodic conforte le Gouverneur dans son rôle de chef et permet aux deux personnages d’instaurer et d’entretenir un équilibre dans leur relation. Le suivi d’une certaine routine et ce rapport de domination soudent leur relation. Ainsi, tout bascule lorsque Jodic se désolidarise totalement de ce schéma préétabli.

Écorché à vif par un chagrin d’amour, Jodic plonge peu à peu dans un océan de folie, aidé en cela par l’absorption de plantes hallucinogènes trouvées sur l’île : « le reva-reva ». Bientôt, il se met à être l’objet de visions plus ou moins réalistes. Pour combler sa solitude et son désir inassouvi, il projette tout d’abord l’image de Babetta, la matérialisant dans ses fantasmes. Puis, bientôt, ses illusions empirent et prennent une tournure dramatique. Il s’abandonne totalement à l’attrait de la vie sauvage et son absence va conduire le Gouverneur à éprouver une solitude d’autant plus forte qui lui inspire de la rancœur à l’égard de ce méprisable Jodic, cet insignifiant électro-mécanicien égoïste et démuni de toute conscience professionnelle.

L’arrivée sur Antipodia de Moïse, jeune Mauricien naufragé, concrétise le pressentiment funeste qui surplombe la seconde moitié du récit. Accusé par le capitaine Raymond d’avoir la « poisse », il démontre avec justesse la véracité des propos de ce dernier, car c’est lorsqu’il s’échoue sur l’île que l’issue fatale survient. Nommé avec beaucoup d’ironie Moïse, notre jeune mousse échappe certes à la colère des mers, mais ne sauvera en aucun cas le peuple d’Antipodia qui se résume ici à nos deux misérables Jodic et Gouverneur. Sa venue provoque un déversement de catastrophes sur l’île. Les malentendus s’enchaînent l’un après l’autre et voici que Moïse, attaqué par Jodic (toujours aux prises avec ses hallucinations), tue ce dernier. Cependant, lui-même est mortellement touché lors de la bataille et ,agonisant, à la recherche d’un quelconque secours, il croise le Gouverneur. Dans un quiproquo fabuleusement tragique, le Gouverneur, enragé à l’idée de voir revenir Jodic couvert d’une peau de bête (ce qu’il prend comme un affront puisque s’occuper de garder les chèvres en vie constitue l’une de leurs missions), tente d’assassiner notre infortuné Moïse. Moïse, bien que grièvement blessé, parvient à le jeter dans le vide.

Jubilatoire et émouvant, ce dénouement magistral vient clore un GRAND roman.



Emprunts au genre de la robinsonnade

La robinsonnade est un genre littéraire (qui s’étendra également à la cinématographie), né à partir du roman Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe. Elle est souvent d’ailleurs définie comme un sous-genre du roman d’aventure. La principale caractéristique de ce genre consiste en la mise en situation d’un homme ou groupe d’hommes (souvent un homme faillible) isolé de sa civilisation d’origine à la suite d’un accident. Généralement, le récit se déroule sur une île déserte mais d’autres décors sont envisageables. Le héros doit alors déployer toute son ingéniosité pour survivre dans un environnement souvent hostile.  L’existence solitaire qu’il mène lui permet notamment de remettre en cause son mode de vie antérieur (coup de projecteur sur ses péchés, ses erreurs, ses bassesses). À la lumière de cette expérience, le protagoniste adopte une nouvelle philosophie de vie.

Dans ce récit, Coatalem s’inspire du genre de la robinsonnade et s’en éloigne avec beaucoup de subtilité et d’intelligence. Dans Le gouverneur d’Antipodia, le principe d’une survie solitaire dans un environnement hostile est pleinement présent. L’histoire est d’ailleurs truffée de clins d’œil au roman de Defoe (des références les plus explicites aux plus fines : évocation des chèvres ; Robinson élevait des chèvres tout comme nos héros, évocation de cannibales…) Cependant, Coatalem détourne certains éléments de la robinsonnade. Avec beaucoup d’humour, il va notamment rappeler aux lecteurs la signification du nom de l’île, Antipodia, la « Terre des espérances », en écho au nom que Robinson Crusoé donne à son île : « Désespoir ». Ainsi, ironiquement, alors que Robinson parvient à s’enfuir de « Désespoir », nos deux complices eux ne sortiront jamais de la « Terre des espérances ». Dans ce conte, nul remords et nulle pitié pour le gouverneur. Nos deux personnages excessifs, chacun dans son domaine (Jodic dans sa souffrance amoureuse, le Gouverneur dans son arrogance et sa luxure), ne mettent nullement en doute leur personnalité. Ils se remémorent tous deux avec dépit leur passé sans pour autant tenter de le comprendre et d’évoluer à partir de son analyse. Le fait qu’ils ne désirent pas changer, l’inexistence d’un processus de questionnement personnel explique sans doute leurs fins tragiques.


Lucie V, 2nde année éd-lib.


Autres robinsonnades
Michel Tournier, Vendredi ou les Limbes du Pacifique
 Robert Merle, Malevil
 

Définition de la robinsonnade
http://www.robinson-crusoe.fr/la-robinsonnade/
 http://fr.wikipedia.org/wiki/Robinsonade
 http://earlyamericanbestsellers.blogspot.com/2011/02/robinsonade.html
 
Lien sur l’ouvrage
http://www.ledilettante.com/fiche-livre.asp?Clef=1100
 

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