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18 mars 2012 7 18 /03 /mars /2012 07:00

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Jean-Marie Gustave LE CLÉZIO
Ritournelle de la faim
Gallimard, collection Blanche, 2008
Collection Folio, 2010
 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Jean-Marie Gustave Le Clézio
 
Jean-Marie Gustave Le Clézio est né le 3 avril 1940 à Nice. Il possède une double identité : française pour la langue et mauricienne pour la culture car il descend d’une famille émigrée à l’Ile Maurice. Pour l’anecdote, il a commencé à écrire à l’âge de sept ans, dans le bateau qui le conduit au Nigeria pour rejoindre son père resté pendant la Seconde Guerre mondiale comme médecin. Puis, à 23 ans, il publie son premier roman, Le Procès-verbal, qui obtient le prix Renaudot. Ses premières oeuvres sont marquées par une recherche formelle qui les apparente au Nouveau Roman ; c’est notamment le cas pour Le Déluge et La Guerre, par exemple.

En 1967, il est envoyé en Thaïlande dans le cadre du service de Coopération mais il dénonce la prostitution enfantine. Il est alors muté au Mexique. A cette occasion, il participe à l’organisation de la bibliothèque de l’Institut français d’Amérique Latine et il étudie le maya et le nahuatl (langue parlée par les Nahuas, groupe ethnique dont les Aztèques faisaient partie). À partir de 1970, il partage pendant quatre ans la vie des indiens au Panama ; ce qui va beaucoup influencer sa pensée et son œuvre.

À la fin des années 70, son style change et ses romans sont marqués par la culture amérindienne, les mythes et l’onirisme. Ils deviennent alors plus personnels et autobiographiques.  En 1980, il publie Désert et reçoit le prix Paul Morand décerné par l’Académie Française. Jean-Marie Gustave Le Clézio est d’ailleurs le premier à recevoir ce prix. En 1990, il fonde la collection « L’aube des peuples », chez Gallimard, qui publie des textes mythologiques, traditionnels et anciens.

Le roman Ritournelle de la faim est publié en 2008. Jean-Marie Gustave Le Clézio reçoit le Prix Nobel de littérature la même année. En 2009, la légion d’honneur lui est attribuée et un an plus tard, le ministre des affaires étrangères mexicain lui décerne « l’Aigle aztèque » en tant que « spécialiste des civilisations antiques mexicaines ».

Tout dernièrement, les 4 et 25 novembre 2011, Jean-Marie Gustave Le Clézio était le grand invité au musée du Louvre pour présenter les cultures et traditions absentes du musée telles que celles d’Haïti, de l’Océan Indien, d’Afrique, du Japon et du Mexique. Il vient également de publier un recueil de nouvelles Histoire du pied et autres fantaisies.



Ritournelle de la faim
 
Le roman débute par une épigraphe qui est une partie du poème « Fête de la faim » de Rimbaud.

« Ma faim, Anne, Anne,
Fuis sur ton âne.
 
Si j’ai du goût, ce n’est guères
Que pour la terre et les pierres.
Dinn ! dinn ! dinn ! dinn ! Mangeons l’air,
Le roc, les charbons, le fer.
 
Mes faims, tournez. Paissez, faims,
Le pré des sons !
Attirez le gai venin
Des liserons. »



Le récit est divisé en trois parties nommés « La maison mauve », « La chute » et « Le silence »

« La maison mauve »
 
Éthel Brun, petite fille de dix ans, visite l’exposition coloniale avec son grand oncle mauricien Samuel Soliman. Pendant cette exposition, il lui montre la maison qu’il souhaite faire construire sur son terrain, c’est la maison mauve du pavillon de l’Inde.  Cependant, trois ans plus tard, Samuel Soliman meurt sans que la maison mauve soit construite. L’héritage revient à Éthel mais Alexandre, le père d’Éthel, fait établir des papiers pour gérer l’héritage. Pensant à tort que la construction de la maison mauve va continuer avec l’intervention de son père, Éthel, qui a quinze ans, signe les papiers.

Parallèlement à cela, Éthel rencontre Xénia à l’école et les deux petites filles deviennent amies. Xénia est issue d’une famille russe dans la misère et souhaite ne pas devenir mendiante. Elle prend également le dessus dans leur amitié. Alexandre organise des conversations de salon avec des membres de sa famille tels que sa femme Justine ou la tante mauricienne Willelmine, avec son entourage et avec des industriels. Alexandre souhaite qu’Éthel soit présente même si elle n’aime pas cela. Les sujets de conversation tournent autour du quotidien, du voisinage ; des propos à la gloire du personnage d’Hitler,  parfois antisémites, sont  tenus. Lors de ces conversations, Éthel rencontre Laurent Feld, Anglais d’origine juive et fils d’un ami de son père.



« La chute »

À dix-huit ans, Éthel apprend qu’un immeuble va être construit sur le terrain de son grand oncle. C’est donc la fin de son espoir de voir construire la maison mauve. Elle décide alors de prendre le projet en main pour enlever tout le superflu et toute décoration. L’immeuble est alors vendu car la famille est ruinée. Les conversations de salon révèlent des arnaques. C’est donc la chute sociale de la famille Brun.

Éthel et Laurent tombent amoureux mais le jeune homme doit partir à la guerre. C’est en quelque sorte, la chute de leur amour naissant. En revanche, Xénia se marie avec un homme riche prénommé Daniel. 


« Le silence »
 
En 1942, Éthel conduit ses parents à Nice car ce sont des réfugiés. Ils connaissent la faim et tentent de récupérer des feuilles de légumes afin de préparer de la soupe mauricienne. La famille doit ensuite se réfugier dans la montagne. Éthel aide ses parents malades dans cette quête. Le silence sur la faim et la pauvreté suit la chute sociale de la famille. Il n’y a plus de conversation de salon. Alexandre mais aussi Justine sont réduits au silence. Le premier va mourir.
 
Plus tard, Éthel revoit Laurent qui lui demande de vivre avec lui. Ils se marient et retournent à Paris pour leur lune de miel avant de partir s’installer à Toronto. À Paris, Éthel reprend contact avec Xénia. Elles se revoient lors d’une entrevue à la terrasse d’un café. Xénia a changé, elle est arrogante et méchante. La conversation est pleine de silences et ce silence va s’imposer dans leur relation car Éthel sait que c’est la dernière fois que les deux anciennes amies se voient.
 
Éthel attende un enfant mais comme elle n’en est pas certaine, elle ne l’a pas annoncé à Laurent. C’est une sorte de silence momentané sur l’heureux événement qu’attend le couple.



Extraits du prologue
 
« Je connais la faim, je l’ai ressentie. Enfant, à la fin de la guerre, je suis avec ceux qui courent sur la route à côté des camions des Américains, je tends mes mains pour attraper les barrettes de chewing-gum, le chocolat, les paquets de pain que les soldats lancent à la volée. Enfant, j’ai une telle soif de gras que je bois l’huile des boîtes de sardines, je lèche avec délices la cuiller d’huile de foie de morue que ma grand-mère me donne pour me fortifier. J’ai un tel besoin de sel que je mange à pleines mains les cristaux de sel gris dans le bocal, à la cuisine.
[…]
Cette faim est en moi. Je ne peux pas l’oublier. Elle met une lumière aiguë qui m’empêche d’oublier mon enfance. Sans elle, sans doute n’aurais-je pas gardé mémoire de ce temps, de ces années si longues, à manquer de tout. Être heureux, c’est n’avoir pas à se souvenir. Ai-je été malheureux ? Je ne sais pas. Simplement je me souviens un jour m’être réveillé, de connaître enfin l’émerveillement des sensations rassasiées. Ce pain trop blanc, trop doux, qui sent trop bon, cette huile de poisson qui coule dans ma gorge, ces cristaux de gros sel, ces cuillerées de lait en poudre qui forment une pâte au fond de ma bouche, contre ma langue, c’est quand je commence à vivre. Je sors des années grises, j’entre dans la lumière. Je suis libre. J’existe.

C’est d’une autre faim qu’il sera question dans l’histoire qui va suivre. »



La dimension autobiographique

La dimension autobiographique est perceptible juste après le récit dans une partie nommée « Aujourd’hui ». On y retrouve le « je » du prologue. Le narrateur se rend au Vel d’Hiv car il en a entendu parler par sa mère. Ainsi, un parallèle est établi d‘une part entre l’auteur Jean-Marie Le Clézio et le narrateur et d’autre part entre sa mère et Éthel. Ce parallèle est souligné par le fait que le personnage d’Éthel attend un enfant.

Avec ce roman, Jean-Marie Gustave Le Clézio rend hommage à sa mère comme l’indique la dernière phrase : « J’ai écrit cette histoire en mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à 20 ans ». Ritournelle de la faim rappelle le roman  L’Africain publié en 2004 en hommage à son père. De plus, le « je » narratif du prologue renvoie à l’auteur et « l’autre faim » à celle que sa mère et sa famille ont connue pendant la Seconde Guerre mondiale.
 
Malgré cela, il y a un décalage dans la chronologie car l’auteur est né en 1940 et l’enfant d’Ethel serait né après 1942. Cependant, des éléments de similitude sont à noter. C’est le cas de lieux tels que Nice et l’île Maurice présente à travers la culture et les origines mauriciennes de la famille. De plus, le père de Jean-Marie Gustave Le Clézio était chirurgien au Nigeria pendant  la Seconde Guerre mondiale. Le personnage de Laurent Feld est quant à lui engagé dans l’armée de terre britannique.



L’épilogue et le thème de la musique

« Les dernières mesures du Boléro sont tendues, violentes, presque insupportables. […] Ma mère, quand elle m’a raconté la première du Boléro, a dit son émotion, les cris, les bravos et les sifflets, le tumulte. […] ma mère m’a confié que cette musique avait changé sa vie. […] Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim. Quand il s’achève dans la violence, le silence qui s’ensuit est terrible pour les survivants étourdis. »

L’épilogue concerne donc les dernières mesures du Boléro de Ravel. Ce compositeur est également présent dans une conversation de salon lors de laquelle Éthel participe vivement et indique ainsi l’affection qu’elle porte à son œuvre musicale.
 
« Willelmine : Ah non, ne mélangez pas ! Mozart, Schubert et Hitler, ça ne va pas ensemble ! (Rires.)

Talon : Pourtant vous avez lu comme moi dans la presse l’accueil qu’on lui a fait lors de la représentation des Maîtres chanteurs à Nuremberg, le chancelier a été ovationné, ce n’est pas à Paris que ça arriverait, je n’invente rien !


Chemin : Parce que nous sommes en pleine décadence, Debussy, Ravel, et cætera.
 
Ethel a bondi : " Ce n’est pas vrai, vous n’y connaissez rien, Ravel est un génie et Debussy… " Elle a des larmes dans les yeux, et Laurent lui serre la main pour lui dire son soutien. »
 
Le Boléro dit la colère et la faim. Or, Éthel connait la colère lors de la construction de l’immeuble sur le terrain de son grand oncle ainsi que la faim pendant la période de guerre. De plus, le roman évoque la fin violente du Boléro, suivie du silence, ce que reprend la composition du roman et les histoires des personnages à travers la chute qui précède et entraîne le silence.

Le thème de la musique est également présent dans le titre Ritournelle de la faim car une ritournelle est une courte phrase musicale dont on fait précéder chaque couplet d’une chanson. Le lien entre le Boléro et la ritournelle est que, dans le Boléro, une ritournelle est présente en introduction, à la séparation de chaque thème et en conclusion ; soit environ vingt fois dans tout le morceau dont huit en arrière-fond musical. La ritournelle est donc la clé de voûte du Boléro. Dans le roman, ce sont les thèmes de la guerre et de la faim qui sont à l’arrière-plan du récit.

 

 


La guerre

La préparation de la guerre apparaît dans les conversations de salon avec des propos antisémites et à la gloire d’Hitler prononcés notamment par les industriels Chemin et Talon.
 
« Chemin : Il faut dire qu’avec lui [Hitler] le pays a changé, j’ai un ami qui est allé à Berlin dernièrement, il dit que, depuis l’arrivée du chancelier, l’Allemagne est devenue propre et agréable, il y a des fleurs partout, même dans les fermes et les petits villages…
[…]
Talon : Tout de même, il a ouvert des plages sur la Baltique à un million de travailleurs, c’est mieux que ce qu’ont fait les socialistes, non ?
[…]
Chemin : En attendant, il emploie des termes que Blum n’a jamais osé dire à ses électeurs, il leur parle du progrès, de l’honneur du travail qu’il leur a rendu, vous imaginez un homme politique qui dirait cela chez nous !
[…]
Chemin : Il ose même dire des choses que les bolcheviks et les socialistes n’ont jamais dites, qu’il faut rendre leur dignité aux travailleurs manuels, que pour lui un ouvrier spécialisé fait un travail cérébral et un comptable à la banque un travail machinal.
[…]
Talon : En attendant, l’Allemagne se porte mieux que la France, elle s’est redressée ! »



Quant à la période de la guerre, elle est visible à travers ses conséquences qui sont la faim et la pauvreté. De plus, la famille Brun doit se réfugier en zone libre pendant la période d’occupation. Le texte insère également les décrets et lois antisémites interdisant la plupart des métiers aux juifs.
 
« Article premier, est regardée comme Juif toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents si le conjoint est juif. Article deux : l'accès et l'exercice des fonctions publiques et mandats sont interdits aux Juifs, comme suit : 1°) chef d'État, membre du gouvernement, du Conseil d'État, du Conseil de la Légion d'honneur, de la Cour de cassation, des corps des mines, des ponts et chaussées, des tribunaux de première instance, des juges de paix ; 2°) agents des Affaires étrangères, préfets, sous-préfets, fonctionnaires de police nationale ; 3°) résidents généraux, gouverneurs et administrateurs des colonies ; 4°) corps enseignant dans son ensemble ; 5°) officiers de l’armée de terre, de l'air et de la marine ; 6°) agents de l’administration et des entreprises publiques. Les Juifs ne pourront en outre exercer les professions suivantes : rédacteurs ou administrateurs de journaux, de revues (sauf scientifiques), producteurs de films, metteurs en scène, scénaristes. Gérants de salles de cinéma ou de théâtre. Le décret est applicable sur l’ensemble du territoire, ainsi qu’en Algérie et dans les autres colonies.

    Signé : Pétain, Laval, Alibert, Darlan, d’Huntziger, Belin. »

La Seconde Guerre mondiale n’est pas omniprésente dans le récit mais elle est toujours en toile de fond et de plus en plus présente.



Éthel
 
Éthel Brun est donc issue d’une famille mauricienne bourgeoise. Elle aime peu ses parents mais tient beaucoup à son grand-oncle.  Tout au long du récit, le lecteur suit dix ans de la vie d’ Éthel. On la voit passer de l’enfance à l’adolescence où elle s’oppose à la construction de l’immeuble sur le terrain de Samuel Soliman et où elle connaît ses premier émois amoureux avec Laurent. Cependant, Éthel grandit plus vite que prévu avec la spoliation qu’elle subit, la guerre et la chute sociale de sa famille qu’elle doit alors aider. Puis, malgré tout ce qu’elle a vécu, Éthel passe à l’âge adulte où elle construit sa vie avec un mariage et un enfant à venir,  et l’exil à Toronto avec Laurent.



Le style
 
Le style de Jean-Marie Gustave Le Clézio est clair, sans surcharge. On se laisse porter par le texte. Le récit est intense avec des moments sombres mais le personnage d’ Éthel apporte une touche de lumière. Ritournelle de la faim est un très beau texte qui véhicule une émotion particulière.


Laetitia, 2e année Bib.-Méd.

 

 

 

 

LE CLÉZIO sur LITTEXPRESS

 

 

Le Clézio, La Guerre

 

 

Article de Marion sur La Guerre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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 Article de Marion sur Onitsha.

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Gwenaëlle sur L'Africain.

 

 

 

 

 

 

 

 

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