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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 07:00

Jean-Pierre-Ohl-Redrum.gif 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Pierre OHL
Redrum
éditions de l’Arbre Vengeur, 2012.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 





Une mystérieuse île écossaise noyée dans la brume, une vieille femme édentée et des fantômes surgis du passé… L’œuvre de Jean-Pierre Ohl aurait pu être un roman gothique. Mais déjà son titre, Redrum, nous emmène vers une toute autre destination. Chez les cinéphiles, il fera immédiatement écho à une des scènes les plus connues de Shining de Stanley Kubrick, lorsque Wendy Torrance découvre dans un miroir le mot MURDER écrit au rouge à lèvres sur une porte. En effet, le réalisateur américain et son œuvre sont au centre du roman de Jean-Pierre Ohl.
 

 
Stephen Gray, historien du cinéma et spécialiste de Kubrick, se rend sur l’île de Scarba au large de l’Écosse, afin de participer à un colloque consacré au cinéaste. Terre de ses ancêtres, Scarba est la propriété d’Onésimos Némos, un scientifique milliardaire qui y vit reclus, se consacrant au mécénat culturel. Némos doit sa fortune à une invention révolutionnaire, la « Sauvegarde », un procédé permettant de conserver l’âme des morts et de leur rendre visite. Un lien étroit existe entre l’ex-scientifique et Stephen Gray puisque le père de ce dernier était un employé impliqué dans la conception de la Sauvegarde. Ce n’est donc pas sans appréhensions que Gray débarque sur Scarba pour rejoindre d’autres spécialistes du cinéma, personnages hauts en couleurs, aux côtés desquels il va vivre des expériences totalement novatrices. Cependant, l’atmosphère qui règne sur l’île et à l’extérieur – une troisième guerre mondiale se profile –, les exubérances de ses compagnons vont rapidement faire douter Gray des véritables raisons de sa présence….

 

Dans ce roman d’anticipation, Jean-Pierre Ohl retrouve quelques-uns de ses sujets de prédilection. Libraire de formation, il est déjà l’auteur de deux romans publiés chez Gallimard,  Monsieur Dick ou le Dixième Livre (2004) et Les Maîtres de Glenmarkie (2008). Le premier est centré autour de l’œuvre d’un artiste, en l’occurrence Charles Dickens (auquel Jean-Pierre Ohl a consacré une biographie parue chez Folio Gallimard en 2011), tandis que le deuxième se déroule dans un sombre manoir écossais, autour de la figure d’un écrivain fictif cette fois-ci. Jean-Pierre Ohl aime donc les hommages, ses deux premiers romans étant consacrés à la littérature et à un jeu savant sur les codes du roman policier et du roman d’aventure.

 
Redrum.jpg
Redrum ne déroge pas à la règle, mais la figure du cinéaste remplace ici celle de l’écrivain. Trop en dire sur la présence de Kubrick au sein du roman ou sur les nombreuses autres références cinématographiques (et également télévisuelles) serait en gâcher la lecture. Néanmoins, les citations sont omniprésentes – Shining y figure en bonne place –, faites par les personnages eux-mêmes, ou bien dans la façon dont se déroule le récit. Jean-Pierre Ohl s’amuse sur le principe de mise en abyme : les personnages rejouent les films tout en y faisant référence. Un des exemples les plus frappants est peut-être cet épisode qui met en scène Monsieur Trinh, probable déclencheur d’une guerre nucléaire :

 

« “Cher monsieur Trinh, vous avez étudié la théorie du cinéma à Columbia. Quel est votre film préféré ?” Et l’autre, souriant, détendu dans son costume trois-pièces impeccable, se penche discrètement vers le décolleté de la pulpeuse journaliste : “Docteur Folamour. Indiscutablement.” » (p. 44).

 

Les références au cinéma et à la science-fiction sont multiples, certaines plus subtiles que d'autres. Toutes servent à créer une atmosphère familière, dans laquelle le lecteur n’est jamais perdu. De même, le monde que décrit Jean-Pierre Ohl n’est pas si lointain du nôtre. La technologie futuriste n’est plus de l’ordre de l’imaginaire : les tablettes numériques pliables, les hologrammes ou encore les androïdes feront sans doute partie de notre quotidien d’ici quelques années. Même la Sauvegarde, invention qui concrétiserait notre quête d’immortalité, est scientifiquement envisageable : les recherches sur le « téléchargement de l’esprit » se multiplient ; conjointement aux avancées de la science et de l’informatique. De manière très réaliste, l’auteur détaille également les utilisations commerciales qui succèdent à l’invention :

 

« les Sauvegardes coûtaient à peine plus cher qu’une voiturette électrique. BackupTM avait installé des antennes dans tous les grands hôpitaux. Elles Sauvegardaient des malades gravement atteints, et lorsqu’ils mouraient, proposaient aux familles une version de démonstration gratuite. » (p. 68).

 

Tous ces éléments forment un monde complexe et vraisemblable qui sert de support à un véritable exercice de style autour du réel et de la fiction.

 

Le thème aurait pu être « lynchien » : où se situe la frontière entre réel et fiction ? À quoi tient notre perception de la réalité ? Stephen Gray, traumatisé par la mort de sa mère, s’est réfugié dans le cinéma, lorsqu’il découvre 2001, l’Odyssée de l’espace adolescent. Il trouve dans l’œuvre de Kubrick un sens, qui semble absent de sa propre existence :

 

« - Nous sommes des segments. […] – Des segments ? – Oui. Nous allons simplement d’un point à un autre, sans jamais faire un pas de côté, ni nous arrêter, ni savoir à quel point du trajet nous sommes rendus. Le film, lui, est un cercle. […] Il a un sens. Il veut dire quelque chose. Pas nous. » (p. 52).

 

Adulte, il continue de chercher vainement dans le cinéma un échappatoire : toutes les femmes qu’il fréquente ont, par exemple, une ressemblance avec une star hollywoodienne.

Son arrivée à Scarba va marquer pour lui un point de rencontre entre le réel et la fiction. Les lieux de fusion se multiplient : les souvenirs se confondent avec les hallucinations, les êtres humains se mêlent aux hologrammes et aux androïdes, les films deviennent des expériences neurosensorielles. Cette confusion entre réel et fiction trouve son ultime concrétisation dans le procédé de la Sauvegarde, amélioré par Némos, et à laquelle s’ajoutent des considérations métaphysiques liées à la Kabbale. 
 
 Bioy-Casares-L-invention-de-Morel.jpg

Ces thèmes, réel, fiction, immortalité ont été déjà largement traités par le cinéma et la littérature fantastique. L’invention de Morel d’Alfonso Bioy Casares, publié en 1940, semble être d’ailleurs une référence majeure de Jean-Pierre Ohl pour Redrum. Néanmoins, l’œuvre trouve sa singularité dans l’écriture simple et concise du romancier. 

Le récit est ponctué de belles descriptions, mais présente surtout une véritable légèreté. La langue du romancier est très imagée :

 

« Ruth était Ruth, encore une fois : une tautologie pareille à un rocher sur lequel venaient mourir, vagues sans force, les questions, les récriminations, les protestations, les ruminations qui occupaient mon esprit un instant plus tôt. J’avais adhéré à ce rocher pendant trente-quatre mois et demi, au mépris de tout ce qui faisait de Stephen Gray quelque chose d’un peu plus sophistiqué, d’un peu moins visqueux qu’une huître ou une palourde. » (p. 67).

 

L’humour est omniprésent. Les personnages secondaires, presque caricaturaux, nous offrent une satire du monde intellectuel : 

 

«  — J’appelle « œuvre personnelle », […] toute œuvre intellectuellement honnête qui mène une réflexion approfondie, et sans concession, sur un sujet donné, par le biais d’une remise en question esthétique radicale. […]

— Exemple ?

 —Rivette. Straub et Huillet. Fassbinder.

—Hum ! très bien… Maître d’hôtel ! Apportez-moi mon verre de ciguë tout de suite… Finalement, je vais le boire avant le dessert. » (p. 119-120).

 

Par de nombreux dialogues comparables, Jean-Pierre nous offre la possibilité de lire son œuvre au second degré.

 

Néanmoins, les qualités de Redrum pourront devenir ses défauts aux yeux de certains lecteurs. Le récit peut paraître presque trop léger pour un roman d’anticipation. Une certaine frustration peut être ressentie face à des thèmes et des idées dont la richesse ne semble pas avoir été exploitée jusqu’au bout et une fin qui arrive (un peu trop ?) rapidement. Enfin, la révélation finale ne surprendra pas réellement les amateurs du genre.

Aussi faut-il voir Redrum pour ce qu'il est : un exercice de style, une « variation » autour de grandes références du cinéma et de la littérature fantastique, dans la juste lignée de ce que nous a déjà offert Jean-Pierre Ohl avec ses deux précédents romans.
 

Emmanuelle B., AS Bibliothèques


Pour les plus courageux, cet article de Wikipédia donne les principes  du « téléchargement de l’esprit » : http://en.wikipedia.org/wiki/Mind_uploading

 

Lien vers l’Arbre Vengeur : http://www.arbre-vengeur.fr/

 

 

 

 

Jean-Pierre OHL sur LITTEXPRESS

 

ohl.jpg


 

 

 Article de Théophile sur Monsieur Dick.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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