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27 décembre 2012 4 27 /12 /décembre /2012 07:00

Jean-Rolin-Josephine.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean ROLIN
Joséphine

Gallimard, 1994
Points, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jean-rolin.gifUn mot sur l’auteur

Jean Rolin est né en 1949. C’est d’abord un journaliste qui a réalisé beaucoup de reportages pour des journaux comme Libération, Le Figaro, L’Événement du jeudi ou Géo. Il est connu comme un homme solitaire et voyageur. Petit, il a vécu entre la Bretagne et le Congo, suivant son père qui était médecin militaire. Il a donc toujours été dans une démarche de voyage et d’observation. Il est ainsi devenu surtout reporter et c’est ce travail qui lui a rapporté le prix Albert Londres en 1988.

Il est aussi connu pour son activité d’écrivain ; il est auteur d’essais, de chroniques, de nouvelles et de romans. Il a obtenu le prix Médicis en 1996 avec L’Organisation.

 Il est souvent dans une démarche descriptive de sociétés, de groupes humains, de paysages urbains et portuaires…  Par exemple Terminal frigo, en 2005, ou Traverses en 1999. Dans son dernier roman, paru en 2011, il raconte l’hypothétique kidnapping de Britney Spears par des groupes terroristes et s’interroge sur les conséquences que ce genre d’événement aurait sur le monde (Le ravissement de Britney Spears). La démarche est donc toujours un peu journalistique.

C’est ce qui fait que Joséphine est un récit particulier sans son œuvre.

 

Résumé

Joséphine est publié en 1994. La jeune femme dont il est question est celle avec qui il a passé trois ans de sa vie avant qu’elle ne décède d’une overdose dans la nuit du 25 au 26 mars 1993, à l’âge de 32 ans. C’est dans un texte très court, quatre-vingts pages, avec des chapitres très courts eux aussi, qu’il nous livre des fragments de cette relation, en dévoilant l’image de celle qu’il a aimée, une femme dévorée par une fragilité extrême qui la pousse toute entière dans la drogue, instable et en déséquilibre constant. Il raconte leurs années communes par scènes, de façon parfois très objective, et c’est un peu ce qui est déroutant au début car il jongle entre des scènes totalement ordinaires et d’autres pleines de poésie. On peut parler de « scènes » parce que, en même temps, on retrouve le journaliste qui raconte tout en détail et de façon totalement neutre. Le récit fait un peu l’effet d’un album photo. Ce n’est pas écrit en continu, c’est plein de moments qu’il faut relier sans arrêt les uns aux autres comme un fil de souvenirs.

 

Des souvenirs tendres

Pendant tout le récit, Jean Rolin décrit Joséphine comme une femme-enfant fragile et éphémère. D’un soir où elle danse sur la piste du casino de la Rochelle « comme un petit enfant », il écrit :

 

 « Jamais peut-être je ne l'ai vue aussi belle, aussi déchirante, si légère, et comme embarrassée de cette légèreté, qu'elle donnait en même temps l'impression d'être près de tomber et de ne tenir à la terre que par un fil. » (p. 22).

 

 Le caractère enfantin de la jeune femme est attendrissant, et il évoque des souvenirs d’elle qui l’ont touché par leur innocence, comme ce petit moment sur une plage de Saint-Martin de Ré :

 

 « Dans ce souvenir […], Joséphine est insouciante et gaie – les jambes de son pantalon retroussées jusqu’au-dessus du genou, à la limite de l’eau, elle touche du bout du pied, avant de le retirer aussitôt avec des cris perçants, les gélatineuses coupoles d’énormes méduses échouées dont je viens de lui assurer qu’elles ne sont pas venimeuses, et elle court de l’une à l’autre, chaque fois reproduisant les mêmes gestes et criant pour que je lui renouvelle l’assurance que ces méduses échouées sont inoffensives […] » (p. 60).

 

Joséphine c’est un « lutin extraterrestre », trop maquillée, trop habillée, avec de trop grosses boucles d’oreilles, un manteau bleu et de trop hauts talons. Elle est tout le temps en demande d’amour et va jusqu’à filmer son compagnon pour avoir une image de lui disant qu’il l’aime et  pourquoi il l’aime.

 

Une écriture lucide et objective

On comprend vite que Joséphine n’a le côté charmant de l’enfant que lorsqu’elle est de bonne humeur. Le reste du temps, cette jeunesse se déclare par une hypersensibilité, à cause de laquelle elle fait des dépressions passagères mais violentes, où elle tombe dans la drogue. Dans ses moments de lucidité elle déteste sa faiblesse :

 

« Ce jour-là, caressant la saignée de ses coudes marquée de traces déjà estompées de piqûres, elle me fit part de son projet de subir une opération bénigne afin de les faire disparaître, tant elle était décidée à bannir jusqu’au souvenir de s’être jamais droguée. » (p. 19).

 

Le fait qu’elle continue alors qu’elle veut s’en sortir, c’est quelque chose que lui a du mal à comprendre. Rolin se soumettait lui-même à l’héroïne avec elle dans les premiers temps.

Dans son récit, la mort de Joséphine est en grande partie de sa faute :

 

« Il m’était difficile de comprendre pourquoi elle retombait aussi régulièrement dans quelque chose qu’elle redoutait et détestait autant que l’héroïne, si ce n’est peut-être parce que, dans sa peur panique d’être abandonnée, ou de n’être pas assez aimée, il lui fallait sans cesse éprouver jusqu’au fond de quel abîme l’homme qu’elle aimait irait la rechercher […]. Je suis convaincu que c’est là l’une des causes de sa dernière rechute, et que peut-être elle est morte d’avoir cru que j’avais interrompu mes recherches […] ». (p. 36-37)

 

On sent une grande culpabilité.

Par ailleurs, il ne décrit pas du tout une relation parfaite car outre l’évidente difficulté de vivre avec l’héroïne, c’est une liaison assez conflictuelle et souvent pour des malentendus. Joséphine ressent la moindre dispute comme une agression. Quant à Jean Rolin, il dit ceci de lui-même :

 

 « Je n’ai jamais pu lui en vouloir très longtemps. Mais c’était toutefois tout de même assez pour la laisser parfois toute pantelante, affolée – ce qu’attestent certaines notes que j’ai retrouvées dans ses carnets – tandis que, de mon côté, j’étais assez assuré de ses véritables sentiments, et aussi des miens, pour ne plus souffrir de ces querelles sitôt qu’elles avaient pris fin […]. » (p.14).

 

Ils se disputent pour des bêtises et Rolin ne cache pas qu’il s’emporte souvent pour une question d’orgueil. Il évoque par exemple un souvenir au moment de Noël où ils dînent tous les deux dans une brasserie, et Joséphine fait des remarques par rapport à la cuisine, au service et au décor. Il le prend très mal et fait une scène, alors qu’il écrit lui-même que la nourriture était médiocre.

 

 

Un récit journalistique

L’auteur égrène ainsi un flot de souvenirs, agréables ou pas, et il n’y a aucune idéalisation de Joséphine. Il la décrit exactement telle qu’elle était et n’hésite pas à dévoiler des petites choses de leur quotidien qui n’ont pas vraiment de valeur pour nous, mais ce sont des souvenirs que lui a d’elle, et qui ne sont pas forcément très valorisants :

 

« À la Rochelle, où je n’étais pas revenu depuis le dernier séjour que j’y fis avec elle voilà près de deux ans, j’ai retrouvé dans un placard un vieux pull qu’elle portait pour dormir, un jean dont la taille […] évoque ses mensurations délicieuses de jeune fille, deux tubes d’une crème décolorante qu’elle utilisait, selon l’expression consacrée entre nous, pour "faire sa moustache" (et comme l’application de ce produit coïncidait généralement avec un lavage de cheveux, elle vaquait ensuite aux autres soins de sa toilette un turban noué sur la tête, ce qui faisait ressortir la longueur et la minceur de son cou, et sa lèvre supérieure soulignée d’un trait bien épais de crème blanche, car c’était un de nos points de divergence que sa manie d’user avec prodigalité de tous les produits onctueux – qu’il s’agît de dentifrice, de beurre ou de crème hydratante – dont elle me reprochait toujours de n’user quant à moi qu’avec une ridicule parcimonie) […]. » (p.11).

 

Puis y a toujours ces descriptions « à la Rolin » de paysages urbains et portuaires qu’il adore.

Il évoque le « charme lugubre des quais déserts, des rails luisants, des enchevêtrements de poutrelles ou de l’éclairage au sodium » du port de la Pallice. En fait il en fait presque des tableaux : « La lumière était magnifique, et le port animé d’une activité inhabituelle : un cargo gabonais déchargeant des grumes, un vraquier soviétique déchargeant des grains, un navire auxiliaire de la Royal Navy en escale technique. » (p.18).

 

Mon avis

J’ai adoré ce livre, parce qu’il est plein de poésie, sans être larmoyant, reste très simple et totalement sobre, voire presque froid à certains moments, et notamment envers lui-même puisqu’il n’hésite pas à donner une image de lui qui n’est pas forcément  très reluisante.

Mais au final on sent au travers de toutes ces disputes inutiles et de la détresse de Joséphine qu’il se sent coupable, et ce livre apparaît un peu comme une sépulture, destinée à laisser une trace d’elle. Et pour finir, ce dernier passage, qui reflète à mon sens toute la beauté de l’écriture d’un Jean Rolin amoureux :

 

« Dans le petit carnet à couverture bleue – sur laquelle elle avait collé deux décalcomanies d'abeilles jaune et noire – Joséphine, sous la date du mardi 28 avril 1992, a écrit ceci : "Je peux définir l'amour : l'amour, c'est la possibilité de se dissimuler dans un être, d'oublier qu'on existe […]. Je deviendrai normale pour garder son corps. Je garderai son corps. Il ne le perdra jamais complètement. J’en prendrai soin. Je crois que je peux y arriver, je peux me fixer ça comme objectif." Je ne sais pas au juste pourquoi je reproduis ces notes, convaincu que le déchirement qu'elles me causent, nul ne peut s'en faire la moindre idée. Et je les reproduis pourtant comme si quelqu'un qui ne l'a pas connue, qui ne l'a pas perdue, pouvait en les lisant être transi d'amour pour Joséphine au point de vouloir comme elle "oublier qu'il existe". » (p.63).
 

 

Céline C., AS bibliothèques 2012-2013

 

 


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