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28 mai 2013 2 28 /05 /mai /2013 07:00

Jean Rolin Traverses






 

 

 

 

 

 

Jean ROLIN
Traverses
Nil éditions, 1999
Points, 2011



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean-Rolin.jpg« Transhumance », c'est ainsi que Jean Rolin nomme son périple à travers la France. Des villes oubliées du Nord-Pas-de-Calais aux cafés de Marseille, en passant par Clermont-Ferrand ou encore Tarbes, les Traverses de Rolin refusent le tourisme trop facile et préfèrent les vagabondages attentifs à ce qui « n'intéresse personne ». Journaliste et écrivain, l'auteur mêle habilement reportage et littérature pour nous emmener sur ses traces vers les périphéries désolées, les usines qui disparaissent, la province en hiver.

Traverses est le récit d'une trajectoire de quelques mois, à la fin de l'année 1997, écrit à la première personne, où le narrateur, qui se confond avec l'auteur, s'aventure sans raison explicitement formulée, dans des régions à l'abandon. Le personnage voyage toujours seul, on ne sait ni son histoire passée, ni ses projets futurs.



« un voyage à rebours, un voyage de dé-formation. »

Quel est donc le but du voyage? Quelle est la démarche de l'auteur?

Si le périple de Monsieur Rolin n'a pas d'intérêt touristique au sens strict, le voyage en lui-même suffit à motiver l'écriture. On suit le narrateur au gré de ses déambulations souvent hasardeuses mais, on le verra, toujours rythmées par les mêmes thématiques et une certaine « routine » du déplacement, d'arrivées et de départs, de gare en gare. Jean Rolin ne va pas quelque part mais il va toujours. Le récit est une sorte de mouvement continu et le lecteur n'a d'autre choix que celui d'adhérer à ce non-voyage, qui se refuse à être édifiant ou à véhiculer, en tout cas intentionnellement, une quelconque sagesse.

 

« C'est au cours de cette étape que ma démarche m'est apparue tardivement, mais alors avec une extrême netteté, comme l'exact opposé de ces voyages réputés formateurs que l'on entreprend quand on est en âge de progresser : en somme un voyage à rebours, un voyage de dé-formation. »

 

On entre dans le roman en arrivant dans une gare, celle de Bordeaux. Mais le voyage commence dans le Nord de la France. Ce retour en arrière permet de situer le séjour dans le Nord au cœur du récit. Sa trajectoire suit un mouvement nord (Denain, Roubaix, Thionville, Metz) - sud (Bordeaux, Tarbes) -étape à Clermont-Ferrand- nord (Le Creusot, Dijon ) - étape en Lozère – sud (Montpellier, Marseille).

Le narrateur ne parvient pas à justifier sa présence dans tel ou tel lieu. Il est souvent gêné, et cherche maladroitement une explication, une excuse, à ses pérégrinations, autres que ses intérêts suspects pour les villes en déclin. Il cherche vainement « le sens toujours dérobé, absolument insaisissable, de [sa] démarche littéraire déambulatoire ».

 

 « j'étais muet parce que je ne trouvais décidément, en aucune circonstance, rien à dire, et parce qu'à la question "Qu'est ce que vous faites là?" (question qu'en vérité j'étais le seul à m'adresser), j'étais incapable d'apporter même un début de réponse. Ainsi, au sentiment, plutôt agréable celui-là, d'être un clandestin, se mêlait parfois celui, beaucoup plus préoccupant, d'être un prisonnier, un otage, ou, mieux encore, un paquet. »

 

 

 

« Le type qui courait après le fantôme de la sidérurgie »

L'univers de Traverses est constitué des petites villes de province, de périphéries, de leur activité industrielle en perdition : des choses qui « n'intéressent personne » mais qui le poursuivent avec une nostalgie qui ne dit pas son nom, peut-être une réminiscence de ses années Mao.

 

« j'ai tenté d'emballer cet indéfinissable projet dans de grandes draperies historiques et sociales aux sombres plis, appelant à la rescousse les ruines d'Usinor, les soubresauts de Longwy, le désert d'Hagondange ou la présence occulte et cependant tutélaire des Chœurs de l'armée Rouge lancés à ma poursuite sur les routes de Lorraine [...] ».

 

Le narrateur ne cache pas son plaisir à trouver une usine sidérurgique encore en fonctionnement (aux alentours de Longwy) ni l'affection qu'il porte à l'ancienne solidarité de la classe ouvrière. Il est presque fasciné par les lieux les plus miteux, les cités à l'abandon, ces « lieux où il n'y a rien à voir », « tout ce qui avait essaimé autour d'elles [des usines], et qui était de la même façon voué à disparaître ». C'est certainement une part importante de son projet et un des enjeux de son écriture, que cette tentative de fixation de ce qui bientôt ne sera plus. Sauver les choses est une démarche qui passe par le langage, et Rolin égrène les noms comme une litanie, par nécessité, mais aussi avec une certaine tendresse : des noms d'hôtels (hôtel de la Marne, hôtel du Nord, hôtel Providence, le Sauvage, hôtel des Pins), de cafés (le moderne, le Chambord, la Polonez, le Café-crème, le Pantin, le Cristal, le New-York, le Caravelle), de journaux (la Voix du Nord, Le Républicain Lorrain, Le Progrès-Le Courrier), etc.

On peut penser à un premier sens du titre, celui de chemin de traverses : c'est à dire un chemin transversal, en dehors de la route habituelle.

Cette sorte de pèlerinage dans les régions sinistrées ou les périphéries occultées, est aussi prétexte à la rencontre. Toujours éphémères – rencontres fugaces d'inconnus, retrouvailles avec de vagues connaissances, rendez-vous avec des amis d'amis – les rencontres doivent être incongrues et accentuer encore la solitude, choisie, du narrateur. Les personnages sont nommés par une simple initiale, ils sont décrits grossièrement, n'ont pas souvent de visages précis et on préfère évoquer à leur sujet des anecdotes cocasses.

 

« À Clermont, j'ai débarqué presque sans crier gare chez un couple que je connaissais si peu que pendant toute la durée de mon séjour, heureusement bref, c'est en vain que je me suis efforcé de retrouver le prénom du type. D'ailleurs il est en voyage, et il ne rentrera qu'après mon départ. Quant à son amie, elle est presque toujours absente de la maison, au point qu'il m'arrive d'éprouver le sentiment assez vertigineux d'y être chez moi, mais contre mon gré [...] ».

 

 

 

« Tout cela manque un peu de sexe, je m'en rends bien compte. »

Ces « portraits » sont aussi un moyen de renvoyer l'image même du narrateur. Car la rencontre ne témoigne pas toujours d'un réel intérêt pour l'autre (« Lorsque tout à coup l'idée me vint d'adopter une attitude courtoise et de céder la parole à mon interlocutrice, ne serait-ce que pour la forme, je n'étais déjà plus guère en état de l'entendre. »). La discussion avec ces presque inconnus est difficile, souvent coincée ou déséquilibrée. Le narrateur a du mal à renoncer à sa solitude, à ses habitudes de vagabond, aux soirées dans les hôtels. Ces rencontres sont donc l'occasion de donner un point de vue sur lui. Rolin imagine comment on le perçoit, lui l'homme seul, râleur, exigeant, maussade, tour à tour totalement muet ou bavard insupportable. Au fil du texte, le narrateur parvient ainsi à dresser un semblant d'autoportrait, une ébauche de sa personnalité, de ses goûts : l'alcool de poire, les serveuses, ses lectures (Ernst Jünger, la saga moscovite d'Axionov, un livre de Manchette), la recherche du sommeil, les cabines téléphoniques, son goût pour l'anecdote, son travail d'écrivain jamais pris au sérieux et tourné en ridicule.

On apprend à supporter ses maniaqueries, ses humeurs, mais surtout à savourer son humour. Celui qui nous insupporte au début par ses caprices, ses critiques, son goût pour les choses grises, tristes, laides, finit par nous attacher à lui, à son regard désabusé et piquant. On apprécie particulièrement son sens de l'ironie, toujours à propos et sa manière narquoise de se regarder en face.

 

« Tout cela manque un peu de sexe, je m'en rends bien compte. Peut-être cela tient-il au fait qu'à cette époque je m'étais en quelque sorte absenté de mon corps, lui refusant quant à moi tout concours, au point d'y laisser croître comme une moisissure, un lichen, cette barbe dont il s'avérait chaque jour un peu plus qu'elle n'était pas mon genre, en dépit des illusions dont je m'étais bercé tout d'abord à ce sujet, et qui d'ailleurs fut cause qu'en me croisant dans une rue de Dijon, G., une amie de S., au lieu de me reconnaître, crut avoir rencontré mon "sosie". »

 

Le style de Rolin est caractéristique de sa mauvaise humeur, paradoxalement enjouée. Il y a dans son écriture un refus marqué de se laisser aller à une poésie trop fraîche et facile. L'écrivain ne s'autorise jamais à l'émotion convenue, devant de beaux paysages par exemple :

 

« […] des bœufs blancs, étalant si grassement leur destin de viande de boucherie qu'il n'y aurait rien de très choquant – et pour eux, peut-être, rien de très douloureux – à s'y découper de larges steaks à l'aide d'un couteau de poche, de même qu'on prélève un peu de beurre d'une motte. »

 

La nature n'est pas le lieu romantique de l'exaltation poétique et le bucolique n'a pas sa place dans le récit. La phrase est longue et rythmée, toujours tranchante, souvent drôle par son cynisme permanent. Le tout offre un ensemble réjouissant par sa manière de « saborder » les choses. Les descriptions sont intentionnellement sabotées – le brouillard est un « gaz de combat », le village de la Bastide est « assez bosniaque » – grâce à l'utilisation riche et maîtrisée de métaphores décalées et un vocabulaire choisi. Le tout donne des morceaux de prose assez croustillants :

 

« Lorsque je la rencontrai pour la première fois sur une route de Lorraine, l'armée rouge était loin de mes pensées : comme tout le monde, je la croyais même plus ou moins abolie, décimée, rayée de la carte, ruinée par le changement de régime et achevée par ses revers en Tchétchénie, réduite désormais à une immense cohorte de gueux aux pifs écarlates, toujours entre deux cuites, la chapka de travers, remorquant parmi les étendues glaciales de Sibérie ou dans la boue des villes de vieilles casseroles brinquebalantes dont des pièces se détachaient à chaque secousse, et dans lesquelles il était impossible de reconnaître cette flamboyante quincaillerie qui avait frappé l'Occident de stupeur pendant près d'un demi-siècle ».

 

 

« le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins »

Le voyage évoqué dans Traverses semble être un épisode à part, incongru dans la vie du narrateur. Parti on ne sait trop dans quelles circonstances (quel était son point de départ ?), poussé par une nécessité obscure ; le salut, la rédemption, la fin du voyage semble se situer au sud. Après une première, et vaine, tentative (« Quelques semaines plus tard, […], j'avais redéployé tout mon dispositif afin de franchir les Pyrénées et de pénétrer en Espagne, mais le semi-échec essuyé devant Tarbes me conduisit à différer ce projet et à me replier momentanément vers le Nord »), le narrateur parvient enfin à atteindre le Sud de la France, puis de l'Europe, objectif qui constitue pour lui la promesse d'une renaissance : « J'avais décidé de ne raser ma foutue barbe que lorsque j'aurais la mer sous les yeux, et ne fût-ce que pour retrouver mon aspect habituel, il me tardait d'atteindre Marseille ».

La conclusion de l'œuvre est assez étrange. Elle tranche avec le reste du récit par son décalage spatial (Croatie) et temporel (six mois plus tard). Le narrateur fait enfin une « vraie » rencontre, celle d'une femme, qui a un nom complet, le seul de l'œuvre : Lili Suleimanovitc. Cette dernière scène effectue une reconnexion avec le « réel », ou simplement avec une légèreté retrouvée. On a le sentiment que quelque chose s'opère, se résout, pour le narrateur, peut-être des retrouvailles avec lui-même. Il a cette phrase qui peut apporter un dernier éclairage sur l'œuvre :

 

« [...] il me sembla non seulement que le Ciel, après quelques traverses, se décidait à favoriser mes desseins, mais qu'il le faisait avec une prodigalité dépassant toute attente ».

 

On a ici l'unique occurrence du mot « traverses » de l'œuvre. Il a là le sens (ancien) de difficulté, d'obstacle qui se dresse en travers du chemin de quelqu'un. La conclusion de l'œuvre signe donc la fin d'un moment pénible, et le début d'une renaissance.


Fanny G., A.S. Bib.

Jean ROLIN sur LITTEXPRESS

 

 

 

Jean Rolin Joséphine

 

 

 

 

 Article de Céline sur Joséphine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Traverses

 

 

 

Article de Margaux sur Traverses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jean Rolin Zones

 

 

 

 Article de Lionel sur Zones.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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