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6 octobre 2013 7 06 /10 /octobre /2013 07:00

Larcenet-Ferri-Le-sens-de-la-vis-01.gif

 

 

 

 

 

 

Jean-Yves FERRI
et Manu LARCENET
Le Sens de la Vis
1-La Vacuité
Les Rêveurs, 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Manu Larcenet et Jean-Yves Ferri signent avec Le Sens de la Vis une œuvre multi-facettes étonnante, en ayant eu l’audace de croire que leurs petites joutes amicales personnelles pouvaient être aussi délectables pour le grand public qu’elles l’étaient pour eux-mêmes. Jamais ils n’avaient eu autant raison.
Larcenet-Ferri-Correspondances-01.gif
Un an plus tôt, les deux auteurs s’étaient déjà essayés à publier chez les Rêveurs leurs  Correspondances, composées d’une suite de dessins envoyés et renvoyés par fax comme une balle sur un court de tennis. Bribes, croquis, caricatures et travaux préparatoires avortés ou non formaient le gros de l’ouvrage, avec pour seule trame la complicité évidente entre Ferri et Larcenet, jamais à court de blagues et de petites piques bien senties. Le Sens de la Vis est un renouvellement de cette expérience, mais dans un seul sens : Larcenet a envoyé une certaine quantité de croquis seuls et sans lien les uns avec les autres, que Ferri a scénarisés. Larcenet a ensuite dessiné le reste de l’histoire. L’œuvre parvient donc à un résultat plus abouti et qui tient moins du domaine de la « private joke » que Correspondances.

Attardons-nous sur ce qui constitue le point de départ de l’ouvrage, à savoir les croquis de Manu Larcenet. Grotesques, absurdes, presque toujours assombris par des traits obstinés remplissant les formes et matérialisant les ombres et les reliefs, ils apparaissent familiers à ceux qui fréquentent  le blog de l’auteur. On y retrouve nombre de crayonnés similaires, esquisses pour un travail en cours (notamment ces derniers mois pour  sa série Blast) ou simples gribouillages, à peine légendés. On pourrait classer ces dessins dans le style « avec plein de petits traits » comme il le définit lui-même.
Larcenet-Ferri-Supermickey.JPG
À partir de cette série de dessins autonomes, Ferri va construire un scénario axé sur les interactions entre l’élève et le maître (avec peut-être encore à l’esprit leur correspondance passée). En guise de « private joke », l’élève, appelé « Demi-Lune », est représenté par un petit homme à l’embonpoint certain, avec un bouc comme pilosité faciale et une casquette vissée sur le crâne, tandis que le Maître est chauve (à l’exception d’un cheveu dressé) et porte la moustache. Il s’agit bien respectivement de représentations caricaturales de Larcenet et de Ferri, chacun prenant un malin plaisir à jouer son rôle dans son registre sans que jamais l’un ou l’autre prenne le dessus.

Car tout au long du livre, on perçoit bien la dimension bicéphale derrière sa création, comme le suggère l’illustration de la couverture, qui pourrait faire penser à deux gros cerveaux reliés par quelques synapses et gravitant au-dessus de leurs corps fragiles. Deux façons de penser et d’être au monde contrastent en permanence avec les personnages de l’élève et du maître. L’un, occidental, vit en banlieue dans un appartement étriqué et peu ordonné, fréquente seul des bistrots et réfléchit de manière très terre-à-terre. L’autre, oriental, semble vivre à la campagne, dans de grands espace d’où émane une sérénité certaine, et semble s’être élevé par la pensée bien au-delà des considérations matérielles. L’élève va donc partir à la recherche de la sagesse atteinte par le Maître.

Cette quête est mise en forme par une narration toute en contraste, quiproquos et double-sens. Le début de l’ouvrage voit l’élève cheminer d’un pas décidé vers la demeure du Maître, en pénétrant dans un cadre de plus en plus solennel. Arrivé devant la demeure, il frappe le gong faisant office de sonnette, puis entre, invité par la voix du Maître lui parvenant d’une ouverture. Celui-ci est en train de monter un banc Ikéa, et lutte particulièrement avec une certaine vis. À partir de ce moment, tout l’ouvrage va user de cette idée du meuble en kit pour symboliser la vie et les problèmes que l’on peut y rencontrer, ce qui va entre autres donner lieu à de savoureux dialogues de sourds et quiproquos.

Larcenet-Ferri-Ikea.JPG

Après avoir échoué à suivre la notice Ikéa pour monter le banc :

 

L’élève : « Nous n’obtenons pas un banc, Maître… »

Le Maître : « C’est exact Demi Lune. Le Hasard Changeant se rit de nous et façonne le Grand Réel à sa convenance… »

Après être tous deux tombés du banc à cause d’une vis défectueuse :

L’élève, parlant de la vis : « D’après moi, elle est trop courte… »

Le Maître : « La vis est courte, mais rien ne vaut la vis. »

 

Mais une des phases de dialogue illustrant le mieux le contraste et l’incompréhension entre les deux personnages reste celle-ci :

 

Le Maître : « Te plairait-il, à présent, de voir mes carpes ? »

L’élève : « Ce serait pour moi une fête, Maître. »

            « J’aime bien les carpes. »

Le Maître : « Vois comme le Grand Hasard a déposé sur elles ses rayures abstraites… »

L’élève : « …Mais je n’en ai mangé qu’une fois, à la communion de mon neveu. »

Le Maître : « Entends-tu le murmure continu de l’eau ? »

L’élève : « Avec une sauce à l’oseille. La sauce est nécessaire pour faire passer ce léger goût de vase… »

Le Maître : « Ainsi en va-t-il de nos pensées qui, sans cesse, murmurent à nos oreilles… »

L’élève : « Si j’ai le choix, ma préférence va au poisson grillé. »

Le Maître : « Nous devons être capables d’arrêter ce murmure pour goûter la fraîcheur du silence. »

L’élève : « Sans compter que le poisson grillé est beaucoup moins calorique. »

 

 

Un lecteur pourrait vouloir tirer de nombreuses leçons du Sens de la Vis : la vie est à monter soi-même, il faut se laisser envahir par la vacuité pour en comprendre le sens, le hasard est maître de toutes choses, etc., mais ce serait là risquer de s’attirer les moqueries des deux auteurs qui, loin de l’idée de passer pour des donneurs de leçons, ont plutôt eu l’intention de jouer avec des styles et des registres avec humour sans jamais toucher à des problèmes de fond. Le calembour qui compose le titre est d’ailleurs là pour nous rappeler de ne pas prendre au sérieux les pérégrinations  de Larcenet et Ferri et de leurs alter ego de papier. En guise d’ultime pied de nez aux lecteurs du premier degré, l’ouvrage se termine en queue de poisson : croyant suivre un conseil du Maître l’orientant vers la recherche de la Vacuité, Demi Lune se retrouve au bistrot d’où il venait :

 

« I M’A DIT VACUITE… VACUITE !

Alors j’y suis allé… me cuiter… »

 

Voilà qui a le mérite de répondre à beaucoup de questions.


Paul, 2ème année Bibliothèques 2012-2013

 

 

Manu LARCENET sur LITTEXPRESS

 

Manut Larcenet Le Combat ordinaire 01

 

 

 

 

 

 

Articles d'Elise et d'Emeline sur Le Combat ordinaire.

 

 

 

 

 

 

 

Larcenet Blast 3 01

 

 

 

 

Article de Nico sur Blast.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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