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6 juin 2011 1 06 /06 /juin /2011 07:00

Jeffrey-Brown-Clumsy.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jeffrey BROWN
Clumsy
Ego comme X, 2006
Format 15 X 21 cm
232 pages nb



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Have you met my next book ? »
   
  Jeffrey-Brown-1.jpeg

 

 
Par ce simple dessin, tiré de ses carnets personnels, Jeffrey Brown nous livre toutes les clés de son cheminement créatif entrepris en 2002, avec la publication de Clumsy, son premier livre, édité en France en 2006 par l'amicale angoumoisine de la joie de vivre : Ego comme X.
 


    Mes chers enfants, bonsoir.
   
Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler de bande dessinée, et tout particulièrement de bandes dessinées autobiographiques. Car, oui, les auteurs de bande dessinée ont aussi une vie, somme toute banale et le plus souvent dénuée d'intérêt, je vous l'accorde, et comme bon nombre de leurs confrères écrivains, titillés par un égo démesuré, certains d'entre eux, à défaut de dessiner des histoires d'elfes callipyges pourfendant du troll avec leur très très grosse épée, décident de faire partager aux lecteurs les éléments qui constituent leur quotidien, de l'achat d'une baguette de pain, ou de la dégustation d'un yaourt aux fruits aux questionnements existentiels qui les empêchent de dormir.
 
On aurait trop tendance à penser que la bande dessinée autobiographique est un phénomène éditorial apparu il y a une quinzaine d'années. Or, si l'on suit une approche chronologique de la bande dessinée, on peut trouver les premiers récits autobiographiques dessinés au Japon avec Yoshiharu Tsuge qui, au détour de diverses expérimentations pour la revue d'avant garde Garo, réalise en 1966 Chîko, le moineau de Java, un récit fictionnel reposant sur son vécu, introduisant des bribes de son expérience personnelle pour exprimer la réalité. Si la Japon a une forte tradition autobiographique dans sa littérature, Tsuge en est le premier représentant en manga.
 
Durant la même période, en France et en Belgique, si certains auteurs se mettent en scène dans leurs planches (et notamment Marcel Gotlib dans les Dingodossiers scénarisés par Gosciny, et plus largement tout ce qu'il a produit pour le  journal Pilote) c'est – presque – toujours de manière ironique, en composant des personnages comiques, sans souci d'authenticité.

 


 
LIFE IS NOT LOL
   
Vient l'année 1972 et la publication de The Confessions of Robert Crumb de … Robert Crumb et la première parution d’American Splendor d'Harvey Pekar en 1976, pour que soient posées les bases de ce que seront toutes les autobiographies en bandes dessinées à venir : alcoolisme, addiction aux drogues, frustrations et obsessions sexuelles exacerbées, culpabilité et mauvaise conscience, et si possible une calvitie et un embonpoint naissants. Pour les versions gay (Fabrice Neaud) et féminine (Julie Doucet), il vous faudra patienter jusqu'aux années 1990.
 
Durant les années 1980 en France, on trouve aussi des prémices de l'autobiographie dessinée (avec des auteurs comme Baru, Comès et Baudoin) ou bien encore l'auteur espagnol Juan Gimenez, qui sera publié par Gotlib dans la revue Fluide Glacial, avec une série en totale opposition avec la ligne éditoriale de l'époque (Humour avec du poil autour)  : Paracuellos. Dire que cette série n'a pas rencontré son public à l'époque est un doux euphémisme, et l'on peut comprendre aisément que le public, plus habitué à l'humour potache d'Édika, fut décontenancé à la lecture des souvenirs d'enfance de l'auteur qui racontait de façon romancée ses moments passés dans un pensionnat sous Franco.
 
Il faudra attendre la fin des années 1980, et la publication de  Maus d'Art Spiegelman, pour que l'autobiographie en bande dessinée obtienne une forte légitimité.


Refusé par tous les éditeurs français, Maus sera finalement publié par Flammarion (et restera la seule bande dessinée au catalogue de la maison) et recevra le prix Pulitzer en 1992.

Beaucoup de choses ayant été écrites sur cette bande dessinée dont le sujet dépasse le cadre de la simple autobiographie, je ne m'attarderai pas dessus. Maus est une œuvre magistrale mêlant roman familial sous forme d'autobiographie critique, évocation de la névrose de l'auteur et des souvenirs de son père survivant de l'Holocauste. Outre le travail de mémoire et l'immense qualité littéraire et graphique de Maus, c’est l'ŒUVRE qui a permis à la bande dessinée d'acquérir ses lettres de noblesse et qui fera éclore de nombreuses vocations.
 
La France des années 1990 est marquée par l'apparition de plusieurs maisons d'édition de bande dessinée alternative, le plus souvent montées par et pour des auteurs.

Auteurs, qui à côté d'un travail fictionnel traditionnel, se spécialisent dans l'autobiographie sous différentes formes : journaux, autofiction, reportages intimes, souvenirs d'enfances, mémoires, carnets, autobiographies au sens strict du terme, carnets de croquis, etc.

La publication quasi simultanée de trois livres, Approximativement de Lewis Trondheim, le Journal d'un album de Dupuy & Berberian, et le Livret de Phamille de Jean-Christophe Menu, gravera dans le marbre les règles de l'autobiographie dessinée.
 
Tout au long de la décennie,  des fanzines et des maisons d'éditions vont éclore, portés par les succès éditoriaux de l’Ascension du Haut Mal de David B et  Persepolis de Marjanne Satrapi.

Cette multiplication des récits autobiographiques, entraînant des modifications éditoriales radicales (utilisation quasi systématique du noir et blanc, disparition du format album de 48 pages cartonnées couleurs, etc.) va faire émerger dans les consciences des lecteurs et sur les mètres linéaires des librairies une nouvelle étiquette, celle de Roman Graphique, qui permettra de décomplexer les lecteurs de Télérama qui pourront, enfin, sans honte, lire autre chose qu'une vulgaire bédé ... 
 
La confirmation de cette tendance se fera sentir en 2004, lors de l'assertion démagogique de Régis Loisel, alors président du festival d'Angoulême, qui dans la Charente Libre déclara : « Les BD qui racontent des histoires autobiographiques ou des histoires sociales, ce n'est pas ce qu'attend le public. Il se fout de lire des trucs où on discute de savoir qui baise qui ... » et viendra scinder le petit monde de la bande dessinée en deux catégories : celle qui a un super scénario, avec plein de péripéties servies par un dessin bien fait, et celle qui creuse son sillon vers quelque chose d'autre ... Vous saurez rapidement de quel côté se situe Jeffrey Brown.

 

 

    YOU GOT ME TRIPPIN', STUMBLIN', FLIPPIN', FUMBLIN', CLUMSY 'CAUSE I'M FALLIN' IN LOVE
   
    Jeffrey Brown 2

   
Avec Clumsy, Jeffrey Brown nous livre un journal intime décousu, de 224 pages dessinées sur un carnet en trois mois, et dont les pages auraient été mélangées et réunies sans souci chronologique. Récit d'une relation à distance d'un an, entre le Michigan et la Floride, parsemée de retrouvailles et de séparations, de coups de téléphone, de disputes, de complicité et de jeux sexuels, de maladresses (clumsy, donc) et de tendresse, décrivant sans pudeur les moindres détails de sa relation avec Thérésa, l'œuvre de Brown tend à l'universalité en renvoyant le lecteur aux échos de ses propres expériences amoureuses. 
 
Né en 1975, Jeffrey Brown grandit dans le Michigan qu'il quitte à 25 ans pour aller suivre des études d’Art à Chicago. Suite à une rencontre avec Chris Ware dans une convention, il abandonne la peinture pour se lancer dans la bande dessinée.
 
Il conçoit alors son premier livre, Clumsy, qu'il autopublie en 2002 (tout d'abord photocopié à une centaine d'exemplaires, il le fera imprimer à 2000 exemplaires), et sera publié en 2004 par Top Shelf, et traduit en français par Jimmy Beaulieu en 2006.

Clumsy va s'inscrire dans une trilogie amoureuse et autobiographique dans laquelle il raconte ses histoires sentimentales et ses relations avec les femmes, et dont les deux autres ouvrages Unlikely et Any Easy Intimacy Of Us, qui complètent Clumsy, ont été publiés en France par Ego comme X.
 
    Jeffrey-Brown-3.gif
 
D'un style volontairement malhabile, en réaction à l'académisme et aux niveaux de conceptualisation et de détachement qui imprègnent les écoles d'art et qui n'ont rien à voir avec la vie, ici plus proche de l'écriture que du labeur habituel réservé au travail du dessin. Traits maladroits, tremblotants, sans règles ni couleurs, loin de tous les canons esthétiques de la bande dessinée traditionnelle, tout cela pourrait faire passer l'œuvre de Jeffrey Brown pour de l'Art Brut si il n'y avait pas là dedans une force et une détermination incroyablement attachantes, et qu'il juge suffisantes pour faire passer les informations qu'il a envie de transmettre.
   
Chris Ware, Paul Hornschemeier et James Kochalka ne s'étaient pas trompés en encourageant Jeffrey Brown à persévérer dans la Bande Dessinées, vous ne pourrez que leur rendre grâce après la lecture de ce livre. 

 

 

 Sylvain, A.S. Éd.-Lib.

 

 

 

 


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Published by Sylvain - dans bande dessinée
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commentaires

Patricia 15/02/2015 17:02

C'est un peu drôle comme bande dessinée. Où peut-on se le procurer?

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