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5 octobre 2012 5 05 /10 /octobre /2012 07:00

Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

Jim DODGE
L'Oiseau Canadèche
Titre original
« Fup »
1ère éd. 1984
Traduit de l'américain
par Jean-Pierre Carasso
 Cambourakis
Collection Literatur, 2010

 

 

 

 

 

« Traversé d'un agréable souffle libertaire, L’Oiseau Canadèche est un délicieux conte naturaliste moderne, un trésor de malice et de tendresse… »



 

 

 

L'Oiseau Canadèche est un roman d'une centaine de pages écrit dans le courant des années 1980 par l'auteur américain Jim Dodge.

Jim-Dodge.jpgNé en 1945, Jim Dodge est une figure atypique de la littérature américaine, à la fibre nettement écologiste et libertaire. Peu prolifique, auteur de quatre livres, trois romans et un recueil de poésie, l’homme a pris le temps de vivre, a partagé durant quelques années l’expérience d’une communauté autonome de Californie, exercé divers métiers, entre autres bûcheron, berger, joueur professionnel, etc. Il œuvre aujourd’hui pour la préservation de l’environnement dans un ranch de la région de Sonoma. Après Stone Junction, L’Oiseau Canadèche a rencontré un accueil très enthousiaste. (source : http://www.cambourakis.com/spip.php?article179 )

Au cours de ce point sur l'une de mes lectures, nous observerons les différentes parties du roman tout en mettant l'accent sur des thèmes récurrents ce qui me permettra de mieux présenter mon avis.



Pour la petite histoire.Jim-Dodge-Canadeche-2.png

L'Oiseau Canadèche saisit les vies d'un trio atypique et narre la rencontre assez improbable d’un vieil homme, entre le vieux sage et l'alchimiste, de son petit-fils retrouvé et d’une cane sauvée des défenses d'un terrible sanglier.

Jim Dodge nous plonge dans une Amérique verdoyante à l'aube des années 1980 et nous fait vivre une drôle d'aventure au sein d'un ranch perdu au bord de la Russian River (voir carte ci-contre), le long de la côte ouest de la Californie.

Les deux hommes menant leur petit bout de vie sont quelque peu perturbés par l'arrivée d'une cane qui saura imposer son caractère. Petit oiseau devenant grand et l'heure de la migration ayant sonné, les deux hommes se mettent en tête d'apprendre à voler à cette bête aux pieds palmés.... Pourtant, nous sommes loin des histoires d'apprentissage classiques et banales.

Au fil de cette courte leçon de vie entre onirisme et loufoquerie, la plume de Dodge s'envole pour notre plus grand plaisir et nous promet un atterrissage tout en douceur.



Un trio atypique.

Jackson Santee dit Pépé Jake

 

« Pépé Jake avait quatre-vingt-dix-neuf ans ; généralement lucide, il était néanmoins sujet aux accès de bafouillage et de cafouillage de la sénilité. » pages 36-37.

 

Une sénilité que l'on oublie bien souvent étant donnée la vivacité d'esprit de ce personnage proche du centenaire. Jake n'est pas un « pépé » comme les autres, il est très porté sur le jeu, le poker notamment qui lui permettra de s'établir et de vivre heureux dans un ranch sur la côte ouest des USA. Autre passion : le whisky fait maison baptisé « Vieux Râle d'Agonie ».

Il possède un caractère bien trempé et n'hésite pas à remettre à leur place ceux qui tentent de s'opposer à lui ou à un membre de sa drôle de famille :

 


« Si vous ne vous barrez pas aussi sec et nous laissez pas profiter de notre soirée dans ce trou à rats merdique que vous avez le culot d'appeler un Rancho Deluxe, nous serons de retour demain soir avec la camionnette pleine de sangliers et deux auges de bouillie de maïs fermenté. »

 

 

Johnathan Adler Makhurst II dit Titou

 

« Titou avait vingt-deux ans, mais son doux visage arrondi le faisant paraître dix ans de moins, il évoquait encore les balbutiements de l'adolescence. » p. 36.

Il a perdu ses parents très jeune et a été recueilli par son grand-père à quatre ans. Ce dernier, s'est débattu contre l'assistante sociale du coin pour obtenir la garde de son petit-fils.

Titou est de nature moins emportée que son grand-père, il a l'air d'un colosse mais est incapable de la moindre violence. Il veille sur son grand-père.



Canadèche

Colvert femelle « elle était omnivore et dotée d'un appétit immense » (p. 59). « Sa démarche était gracieuse jusqu'au ridicule » (p. 61).

Cette cane possède son propre caractère et adopte un code pour se faire comprendre des deux hommes :

« Son langage était moins compliqué, si, par langage, nous entendons une réaction somatique, ou sonore, à l'environnement. Son vocabulaire était restreint mais vif. Un couac indiquait l'accord ; deux couac, l'établissement d'un rapport. Trois couac, une approbation du fond du cœur (…) » (p. 62)

 

 « Un roman canard »

« En référence au comportement de l'oiseau aquatique palmipède à large bec jaune et particulièrement à son amour de l'eau, on nomme « bois canard » un morceau de bois qui, au cours du flottage, va au fond de l'eau ou s'arrête sur les bords du cours d'eau, et peut-être... peut-être... L'Oiseau Canadèche en mettant en scène des bribes de parcours formidablement attachants fondés sur des analyses et des raisonnements en apparence farfelus, peut-être, L'Oiseau Canadèche, est-il en ce sens un « roman canard » : il s'immobilise par instants sur les berges du temps qui coule, il va au fond de l'âme d'un caneton, et il place la conviction intime au cœur des préoccupations des protagonistes, rappelant que les événements improbables ne sont jamais tout à fait impossibles. » Extrait de la postface de Nicolas Richard.



L'histoire est composée de quatre parties

Brève histoire de famille. (p.11 à 31)

Ce premier chapitre est un retour aux origines de l'histoire, une construction généalogique s'ensuit. En effet, tout commence par le mariage de Gabrielle Santee (enceinte de trois mois) avec le jeune et riche pilote Johnny Makhurst dit « le Supersonique » : « Le mariage eut lieu sur le terrain d'aviation de Maffit, dans un hangar festonné de papier crépon » (p.11). La  mise en scène particulière du mariage annonce le destin tragique de l'un des deux époux :

 

« les jeunes mariés prononcèrent le ''oui'' fatidique debout sur l'aile d'un chasseur à réaction de type X-77. Cette aile, très précisément se détacha de l'avion (…) deux mois avant l'accouchement de Gabrielle. »

Une ellipse narrative nous permet de retrouver la jeune Gaby et son fils en train de pique-niquer au bord d'un lac. Ce bref repas étant interrompu par la pluie, les deux personnages se réfugient dans leur voiture. Son fils endormi, l'innocente mère aperçoit un canard près de l'eau et décide de l'attirer pour lui donner du pain quand soudain : « Au bout de la jetée, elle glissa sur les planches mouillées, son crâne cogna violemment dans sa chute ; elle bascula dans l'eau et se noya ». L'accumulation de ces verbes d'action rendent l'accident plus brutal mais n'empêche pas l'esquisse d'un sourire ; cela est dû à la parataxe, aucune conjonction de coordination ne fait le lien entre les actions.

En deux pages, les parents de Titou sont expédiés, ils ne sont que des éléments déclencheurs de l'histoire et semblent inutiles à sa suite. Nous laissons alors le jeune Titou seul au bord du lac et effectuons un autre retour en arrière pour suivre quelques épisodes de la vie de son grand-père qui lui est pour l'instant inconnu.

Le narrateur s'attarde sur Jake car c'est ce personnage qui va en quelque sorte structuer le récit. Jake est un bon vivant ayant un sérieux penchant pour la boisson, les femmes (il se marie cinq fois), le vagabondage et le jeu. C'est d'ailleurs grâce son habileté qu'« il gagna 17000 dollars et le titre de propriété de 940 arpents au nord de Russian River, le long de la côte » et c'est avec simplicité « qu'il s'installa et se sentit chez lui » comme si la vie n'était qu'un long fleuve tranquille.

La rencontre avec un Indien dans le Nevada va stabiliser la ligne de vie de Jake. L'Indien en train d'agoniser dans une ruelle lui donne la recette d'un whisky et lui confie tel un sorcier :  « Bois-ça. Tiens-toi peinard et tu seras immortel » (p. 18).

Il faut dire que le whisky agit comme une potion :

« le whisky l'aida beaucoup à se tenir peinard. Un petit coup de ce Vieux Râle d'Agonie aurait suffi à mettre à genoux la plupart des êtres humains ; deux lampées suffisaient à produire une catatonie doucement hallucinatoire. »

Le récit s'accélère ensuite et l'on apprend que Jake, ne payant pas ses impôts, est sur le point de perdre sa maison et comme si cela ne suffisait pas, le décès de sa fille est annoncé. Jake doit alors prendre ses responsabilités de grand-père ce qui le laisse rêveur :

 

« quand il vit son petit-fils pour la première fois, il sentit une chaleur dans son sang. Il voyait des parties de pêche en perspective (...) il vit quelqu'un à qui il pourrait apprendre à jouer aux cartes, quelqu'un qui boirait avec lui... » (p. 26).

 

L'arrivée de Titou nous permet de voir le personnage autrement.



La grande partie d'échecs de 1978. (p.33 à 54)

Nouvelle ellipse narrative grâce à laquelle on retrouve Titou animé d'une passion pour l'élévation de clôtures. « La passion de Titou, c'était les clôtures » (p. 43). Il entreprend de clôturer la propriété de son grand-père mais une période d'intempéries interrompt son travail et tient Pépé Jake au lit.

Pour faire passer le temps, les parties d'échecs s'enchaînent et les défaites de Jake aussi. Titou se rend compte qu'il ne quittera pas le lit tant qu'il n'aura pas gagné :

 

« ils étaient lancés dans une série de 999 parties, à charge pour le vainqueur de gagner les 500 premières. Le score était de 451 à 12 quand Titou comprit que Pépé Jake ne guérirait jamais s'il ne gagnait pas .»

 

Ces parties suspendent le temps et c'est l'occasion de donner un portrait des deux personnages construit tout en contraste . en guise d'exemple on peut se pencher sur le passage suivant :

 

« Titou buvait modérément, en général une petite gorgée avant d'aller au lit afin de tenir la bride à ses rêves. Pépé Jake buvait comme une outre, souvent une chopine par jour pour donner du fouet à ses rêveries » (p. 38).

 

Le portrait de chacun est esquissé avec humour.

Les beaux jours revenants Jake n'étant plus malade et Titou voulant retourner à ses clôtures, il décide de perdre la dernière partie d'échecs. Une fois à l'extérieur, il découvre sont travail saccagé. L'on doit ce « vandalisme délibéré » à Cloué-Legroin, sanglier farouche.

 

 

« Pour Titou, la fatalité s'incarnait dans les sangliers. Avec leur groin, leur garrot puissant et leur gloutonnerie obstinée, les sangliers sont les ennemis naturels des clôtures. » (p. 46).

 

 

Cependant, ce saccage n'est pas sans surprise :

 

 

« il découvrit, à demi enfoui, aux trois quarts noyé, un caneton à peine éclos dont le duvet était tout entier collé par la bouillasse .
 

 

    Qu'est-ce que c'est que cette saloperie-là ? grinça Jake quand Titou déposa le caneton encroûté de boue sur la table de la cuisine.

 

    Un bébé canard, je pense, dit-il. » (p. 50).

 

 

Seulement voilà, ce caneton est sur le point de sombrer et rien de mieux qu'un peu de whisky en guise de remontant :

 

« Les effets furent instantanées : le caneton, les yeux jaillissant de la tête, se mit à tourner sur la table comme une toupie, en piaillant comme un possédé. »

 

Vient ensuite le temps de donner un nom à cet oiseau qui se fondera sur un jeu de mots :

 

 

« On ferait mieux d'y donner un nom, à cette mocheté, qu'on sache au moins de qui on parle, dans l'avenir.

Titou sourit :

    J'y ai déjà pensé. Je crois que j'en ai trouvé un de bon.

    Il s'interrompit, ménageant ses effets.

    Trou-de-pieu, annonça-t-il.

    Disons que c'est pas mal, dit Grand-papa. Mais j'en ai un meilleur, moi, misère de misère ! Canadèche !…

    Canadèche ? Répéta Titou sans comprendre.

    Cane à dèche, tu piges? Canne à pêche : cane à dèche ! Qu'est-ce que t'en dis ? L'oiseau Canadèche !… »

 

 

Allez comprendre l'humour…



Canadèche (p.59 à 77).

Dans cette troisième partie, peu de choses sont à relever. Nous suivons l'évolution « volumétrique » de l'oiseau et la petite routine qui s'installe entre les trois personnages. Chacun d'entre eux prend ses marques. Pépé Jake médite, Titou construit toujours ses clôtures accompagné de Canadèche qui se conduit comme un canard domestique.

 

 

« Les seules exceptions à la routine quotidienne, qui s'inscrivaient dans le cadre d'une harmonie plus vaste, étaient les films du vendredi soir et la chasse au sanglier du dimanche matin. » (p. 65).

 

 

Le cinéma leur permet de se détendre tandis que la chasse au sanglier est une traque du vieux Cloué-Legroin.



Le deuxième cœur (p.79 à 106).

Dans cette dernière partie, l'environnement se fait plus présent, on assiste à une sorte de 'surgissement du wild qui nous invite à accorder plus d'attention au monde qui nous entoure :

 

« Ah ! Là là. Vous autres, les blancs, vous avez beaucoup fait pour nous prendre tout ça. Mais vous n'avez rien fait pour le mériter. Votre désir, c'est de tout domestiquer. Si vous vouliez bien demeurer immobiles un instant et laisser vos sensations agir au fond de vous-mêmes, vous comprendriez combien toute chose désire être sauvage. »

 

Jake se met aussi en tête d'enseigner le vol à Canadèche.

Titou et Canadèche finissent par affronter Cloué-Legroin et l'issue du combat laisse quelque peu songeur.

La fin du roman signe de nouveaux départs tant sur terre que dans les airs.



De la loufoquerie à la leçon de vie.

Est loufoque ce qui amuse par son extravagance, l'extravagance visant l'excentricité et le déraisonnable. Avec Canadèche nous ne sommes pas loin de ce grain de folie. Plusieurs éléments y contribuent, entre autres :

 

–  les ficelles propres au comique tels que le comique

 

de situation : Canadèche poursuivant un chien (p.61),

de geste : la façon dont le grand-père boit sa cruche de whisky,

de parole : « Bah, nom d'une pipe, j'aurai été immortel jusqu'à ma mort ! »,

 

 

– l'exagération : beaucoup de détails semblent amplifiés de manière démesurée pour notre plus grand plaisir. Citons par exemple l'épisode du cinéma :

 

« – Que fait ce canard dans mon établissement ?

Elle veut voir le film, dit aimablement Titou, devançant son grand-papa qui commençait à écumer.

– Nous refusons absolument tout ce qui sort de l'ordinaire.

Jake explosa :

– Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ? Alors voilà : il se trouve que vous avez ici un canard d'attaque, dréssé pour le kung-fu et spécialement élevé pour nous par la société Tong. Nous la laisserions bien à la maison mais elle massacre tous les coyotes. » (p. 68).

 

 

‒un style enjoué : tout au long du roman on se laisse très facilement emporté par l'action, il n'y a pas de longueurs.

‒ le wild, le nature writing* : harmonie environnementale, un appel à la tranquillité.

‒ peut-être une légère moquerie vis-à-vis du mode de vie américain.

 

Ces pointes d'humour mènent aussi bien au rire qu'à la réflexion



Avis

Un peu surprise par le début expéditif de l’œuvre, je suis allée de surprise en surprise au fil des pages. Chaque petit détail fait sourire, le lien qui unit les trois personnages, le plaisir de vivre simplement au fil du temps émeut, pousse à l’exil et à la découverte ce grand-ouest américain où il fait bon vivre. Plus sérieusement, le style dodgien est léger, pétillant, il nous livre une fable réjouissante qui suspend le temps. Dodge rejoint à sa manière l'atmosphère des écrivains du Montana en renouant avec une écriture naturaliste ce qui fait écrire à Benjamin Berton qu'« il] maîtrise (il a alors 38 ans) à la perfection les codes du roman américain, jouant avec John Steinbeck pour le côté vie à la ferme, lorgnant du côté de Jim Harrison pour son goût des espaces naturels, de Henry David Thoreau pour son sens du défi au pouvoir central, pour transcender le tout en un conte loufoque. »

Nicolas Richard, surprenant auteur de la postface en fait la description suivante :

« Si le distillat obtenu par Pépé Jake, le Vieux Râle d’Agonie (…) est effectivement “à 97 % pur”, alors le petit livre tout aussi spirituel que spiritueux présentement ouvert entre vos mains est à 97 % un coup de génie. Les 3 % qui restent pouvant, selon l’appréciation de chacun, relever du délire animalier, de l’apologie de la clôture, du manifeste anarchiste, de l’éloge de la vieillesse, du manuel de siphonnage à contre-pente, du souvenir de la balle de golf aspirée au bout de 25 m de tuyau d’arrosage, du traité d’échec sous les séquoias, etc. »


N.B : pour plus d'informations vous pouvez consulter les sites suivants :

Site des éditions Cambourakis :

 http://www.cambourakis.com/spip.php?article179

 http://fluctuat.premiere.fr/Livres/News/De-la-metaphysique-du-canard-3174136


Émilie, 1ère année bib-méd. 2011-2012

 

 

Notes

 

*nature writing : http://fr.wikipedia.org/wiki/Nature_writing

* école du Montana :  http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89crivains_du_Montana#Le_Montana.2C_ultime_incarnation_de_l.27Ouest_am.C3.A9ricain

 

 

 

Jim DODGE sur LITTEXPRESS

 

Jim Dodge Stone Junction 1

 

 

 

 

 

 Article de Marine sur Stone Junction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

Article de Sara sur L'Oiseau Canadèche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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