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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 07:00

     Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim DODGE
L’Oiseau Canadèche
Titre original
Fup duck
traduit de l’anglais (États-Unis)
par Jean-Pierre Carasso
éditions Cambourakis
collection 10/18, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement : pour ceux et celles qui n’aiment pas connaître la fin d’un livre avant de l’avoir lu, cette analyse dévoile certains événements majeurs de l’œuvre. Alors prenez le risque ou revenez consulter cet article après avoir dévoré L’Oiseau Canadèche.



Ce livre, qui a déjà connu un grand succès lors de sa parution au début des années 1980, a été réédité en 2010 et n’a cessé de séduire les lecteurs. Il m’a été chaudement recommandé par une libraire et il semble en effet posséder toutes les qualités qui en font une œuvre originale : il surprend grâce à une écriture qui mêle humour, absurde et surtout profondeur, parvenant ainsi très vite à retenir notre attention. Si bien, que l’on en vient rapidement à regretter qu’il ne fasse qu’une centaine de pages.


 
Plus qu’un court roman, un conte philosophique – voire métaphysique.

Avec L’Oiseau Canadèche, Jim Dodge nous offre une ode à l’obstination, à la nature, à la marginalité, à la fraternité, à la vie, autant d’éléments qui permettent au lecteur d’en tirer des interprétations multiples et riches de sens.

En effet, ce roman s’attache, à travers la description du quotidien peu banal de Pépé Jake et de son petit fils Titou, à nous interroger d’abord sur des questions existentielles. Au cours de ce texte, l’auteur s’éloigne de toute vision manichéenne grâce au récit de situations variées sur la mort et la vie, qui sont autant de pistes laissées ouvertes à l’analyse et à la réflexion du lecteur. Les morts sont donc accidentelles ou naturelles, tragiques ou humoristiques, banales ou incongrues, le résultat d’une fin inévitable de la vie ou à l’opposé un combat à mort…contre la vie, jusqu’à l’immortalité.


La mort : fin de vie.

Dès l’ouverture du roman, on apprend le décès du père de Titou alors que sa mère est enceinte. Pilote d’essai chez Boeing, il s’écrase en avion deux mois avant la naissance de son fils alors qu’une aile de l’appareil se détache ; cette même aile sur laquelle ses parents s’étaient dit « oui » le jour de leur mariage. Cette première disparition, bien que subite et dramatique, nous est pourtant racontée non sans une bonne dose d’humour.

Dans le même temps, on apprend de quelle façon le jeune Jonathan Adler Makhurst II, plus tard baptisé Titou et alors âgé de trois ans, perd sa mère au cours d’une partie de pêche. Alors qu’ils se sont réfugiés dans la voiture suite à une averse et que l’enfant s’est endormi, la mère aperçoit un canard qui se pose sur l’eau et décide de le nourrir. Voici ce qui arrive ensuite : « Au bout de la jetée, elle glissa sur les planches mouillées, son crâne cogna violemment dans sa chute ; elle bascula dans l’eau et se noya. » Cette deuxième mort, qui tient à nouveau de l’accident, est traitée avec un ton bien plus sobre et dramatique. La scène est violente, brutale, sans appel. De plus, le lecteur comprend que l’enfant est à présent orphelin, ce qui participe au pathétique de la situation. Néanmoins, ces disparitions tragiques sont à l’origine de l’apparition des personnages centraux de l’histoire : d’abord l’oiseau Canadèche puis le fameux Jake Santee, joueur et buveur invétéré, qui va tout faire pour récupérer la garde de son petit-fils et l’élever par la suite.

Ces quelques pages d’ouverture sont à elles seules très riches de sens et d’interprétation ; prétextes à la mise en route de l’histoire, elles nous permettent déjà d’envisager le style complexe de l’auteur qui élabore un récit comportant plusieurs degrés de compréhension.



La mort ? Pas pour moi !

A contrario, certains personnages semblent défier la mort. Le charismatique Pépé Jake ne jure que par son « Vieux Râle d’Agonie », un whisky de fabrication artisanale dont il n’hésite pas à user et abuser. Ce dernier tient la recette d’un vieil Indien qu’il trouve, mourant, au détour d’une ruelle. Alors qu’il s’apprête à aller chercher du secours, l’homme l’en empêche et lui tend un papier en lui confiant dans un dernier souffle : « Bois ça. Tiens-toi peinard et tu seras immortel. ». Cette rencontre s’avère décisive pour Pépé Jake qui, d’abord ironique quant au succès du remède au vu de la situation, est finalement bouleversé par « un je-ne-sais-quoi dans le regard vitreux » du vieil Indien et applique ses conseils. Magie ou hasard, le vieux devient finalement centenaire. On suit donc, au cours du roman, les aventures d’un homme au caractère bien trempé, obstiné, qui jouit de la vie et de ses plaisirs : le jeu, les femmes, l’alcool, mais qui sait apprécier les plaisirs simples et savourer le silence. Occupé au bonheur de son petit-fils, il fait tout pour le satisfaire et apprend peu à peu à le connaître alors que ce dernier grandit et affirme une personnalité tout aussi originale que celle de son grand-père.

Pourtant, Pépé Jake reste un homme et finit par s’éteindre. Celui-ci bénéficie néanmoins de ce qu’on appelle couramment une « belle mort » et part au cours de son sommeil. Rien à voir donc, avec les disparitions précédentes. L’auteur met ici en œuvre un passage très poétique qui donne une vision douce de la mort, apparentée à un rêve :

 

« Il tendit l’oreille dans l’obscurité avec un tel effort de concentration qu’il sembla sortir de lui-même et demeurer suspendu dans le vide. Il entendit son propre cœur cesser de battre ; la dernière bouffée d’air qui quitta ses poumons le laissa dans un silence lumineux. »

 

Pépé Jake semble être serein et reste fidèle à lui-même dans ses derniers mots : « Bah, non d’une pipe, j’aurai été immortel jusqu’à ma mort ! »

À travers ce personnage, Jim Dodge met en scène la mort d’un homme qui a bien vécu, conforme jusqu’à la fin à ses principes, à ses choix de vie, à ses amis. Voilà sans doute pourquoi le récit de cette mort diffère grandement des précédentes ; elle est lourde de sens et ouvre, non pas à l’arrivée de nouveaux personnages, mais bien à une réflexion qui continue longtemps encore après avoir refermé le livre.

Un autre personnage s’illustre par sa résistance à la mort : un sanglier baptisé Cloué-Legroin, auquel le jeune Titou mène une guerre sans merci depuis que l’animal a éventré son chien. Plusieurs fois au cours de l’œuvre, Titou part chasser la bête qui se révèle dotée d’une force et d’une ingéniosité hors du commun. Avec l’aide de sa fidèle Canadèche, qui n’est autre qu’une énorme cane apprivoisée, douée dans l’art de suivre des pistes, le jeune homme traque le sanglier afin d’assouvir sa vengeance. Généralement, cette poursuite se solde par un échec et les deux compagnons reviennent en piètre état auprès de Pépé Jake qui a renoncé à convaincre son petit-fils d’abandonner ce duel obstiné. En effet, ce dernier soutient que l’animal est en réalité la réincarnation de son ami Johnny Sept-Lunes, dont il apprécie la sagesse de ses rares paroles. Ainsi, lorsque Pépé Jake se souvient de la déclaration de son ami disparu – « J’aimerais bien devenir un sanglier, un jour… un vieux gros verrat fou. Ce serait fantastique » –, il ne peut s’empêcher de penser que l’Indien s’est bel et bien réincarné en bête sauvage. Or, selon Jake, « quand les gens meurent, ils meurent pour de bon. Ils disparaissent et voilà tout. » Le personnage de Cloué-Legrain semble donc lui aussi profondément chargé de sens. C’est une métaphore qu’il est possible d’interpréter de multiples façons. Il incarne une résistance remarquable à la vie et à la guerre qu’on lui mène, mais dans le même temps c’est aussi un moyen de mettre en valeur l’obstination de Titou, qui ne déroge jamais au but qu’il s’est fixé. Il permet de réfléchir sur la nature, très présente dans l’œuvre, qui engendre cruauté, sauvagerie, bestialité mais aussi intelligence animale. Elle est à l’image de l’œuvre ; la réduire à une seule interprétation reviendrait à se fourvoyer. Finalement comme Pépé Jake, la bête vient à mourir, et cette fin est hautement symbolique.


La mort : une renaissance ?

Ainsi lors de leur ultime face à face, alors que Titou s’apprête à tirer sur Cloué-Legrain, son fidèle compagnon Canadèche s’interpose. C’est donc le volatile qui est tué, au grand malheur du jeune homme : « Quand il put enfin toucher une aile brisée et que le sang de l’oiseau eut fumé entre ses doigts, il entendit très loin un grand cri déchirant arraché à son propre corps. Assis sur son cul, Titou pleura. » Encore sous le coup de l’émotion, il décide d’en finir avec le sanglier. En s’approchant, il constate que celui-ci est déjà mort. Pourtant, il entend un battement dans le corps du sanglier qui ne vient pas de son cœur. Il se met alors à l’ouvrir afin de découvrir ce qui s’y cache. Il y trouve un caneton qui grandit à vue d’œil pour redevenir Canadèche. Lorsque Titou tente de le toucher, l’oiseau explose et disparaît définitivement. Dans cette scène, l’auteur reprend clairement l’image du phénix qui renaît de ses cendres. Néanmoins, il n’existe pas de seconde vie pour le canard. C’est plutôt le jeune homme qui semble entamer une seconde existence. C’est peu après qu’il perd son grand-père.

Ces deux morts, hautement symboliques, peuvent être analysées comme une renaissance de Titou, déjà marqué par la mort pendant son enfance. Elles sont le symbole d’une vie nouvelle, d’un passage à l’autonomie, à l’âge adulte. C’est une sorte de rite initiatique qui illustre le cycle de la vie, l’éternel recommencement ; à la fois une fin pour Pépé Jake et Cloué-Legroin et le début d’une nouvelle histoire pour le jeune Titou, qui doit à présent vivre seul. À nouveau, l’auteur pose la question du sens de la vie : quel avenir lorsqu’on a perdu sa famille, ses amis, son but ? Peut-être que la réponse est dans la (re)construction et que tout reste toujours à bâtir.

 

« La mort est lente à la détente mais elle est là, constamment en ligne de mire, comme tapie en chien de fusil : au bout de la jetée ou au fond de la cruche. […] Nonobstant, pour le candidat au grand saut (principe fixe), qu’il soit vieillard presque centenaire ou sanglier têtu, le trépas sera feu d’artifice, ultime gerbe hallucinée (principe volatil). » Nicolas Richard, postface.

 

Si nous avons choisi de commencer par le thème de la mort dans cette analyse, c’est parce qu’il est lié aux événements majeurs de l’histoire et qu’il permet d’en saisir la chronologie. Toutefois, la vie est elle aussi bien présente au cours de l’œuvre et la vision que nous en présente l’auteur donne lieu, de la même manière, à une profonde réflexion.


La vie : une absurdité ?

Absurde :

1- Qui est contraire à la raison, au sens commun, qui est aberrant, insensé.

2- Qui parle ou agit d'une manière déraisonnable.

3- Pour les existentialistes, se dit de la condition de l'homme, qu'ils jugent dénuée de sens, de raison d'être (source : www.larousse.fr).

À elle seule, on constate que cette œuvre illustre ces trois définitions. En effet, ce sont d’abord les personnages et leurs rencontres qui semblent « contraires à la raison, au sens commun ». Personne n’a, semble-t-il, déjà vu de cane domestique de dix kilos, omnivore, réfractaire aux échecs et éprise de films d’amour. Pourtant, c’est bien l’histoire que choisit de nous conter Jim Dodge, mettant en scène des personnages atypiques, si originaux considérés séparément que leur vie en commun semble d’autant plus absurde. Pépé Jake l’immortel, le jeune Titou passionné par la construction de clôtures, Canadèche la cane qui ne rechigne pas à boire du whisky, ou encore le malin Cloué-Legroin, voilà l’équipée dont les aventures rythment le roman. Autant dire que le lecteur a de quoi être surpris par l’histoire qui lui est racontée.

De plus, cette opposition au « sens commun » peut être considérée sous un angle différent. Dans cette œuvre, l’auteur propose une philosophie de vie qui n’est pas partagée par la majorité. Le personnage de Pépé Jake, puis plus tard le duo qu’il forme avec son petit-fils, mènent une existence marginale, loin des pratiques communes et parfois à la limite de la loi. Ainsi, Pépé Jake qui n’a jamais payé ses impôts, se voit menacé d’être dessaisi de sa propriété. C’est grâce au jeu et à des dessous de table habilement distribués qu’il va parvenir à conserver sa ferme. Plus tard, l’altercation entre le vieil obstiné et le gérant d’un cinéma, un soir, prouve bien la scission entre le monde de la petite troupe et celui de la majorité des hommes. « Nous refusons absolument tout ce qui sort de l’ordinaire » déclare le gérant prévenu que deux hommes sont accompagnés d’une énorme cane, tous trois bien décidés à voir un film. L’homme est repris immédiatement par Pépé Jake qui s’exclame, sans aucune gêne : « Eh ben, ça doit vous faire une petite vie bien merdeuse et salement étroite, non ? » Avec L’Oiseau Canadèche, l’auteur nous pousse donc notamment à nous interroger sur ce qu’est la « normalité » ; ce qui peut paraître absurde pour certains ne l’est peut-être finalement pas tant que ça en définitive.

Être « déraisonnable » constitue un autre élément, signe d’absurdité. Cela symbolise parfaitement le personnage de Pépé Jake qui aime les comportements extrêmes. Sans pour autant être désagréable, il est obstiné et n’hésite pas à dire ce qu’il pense, d’une manière plus ou moins diplomate. Lorsque sa fille par exemple, lui demande une aide financière, voici de quelle manière il répond : «  Marie-toi. Mes différentes épouses s’en sont sacrément bien tirées. À moins que tu ne sois devenue plus moche qu’un sac de betteraves, tu dois pouvoir faire pareil toi aussi. » Sans crainte pour sa santé, il boit son eau-de-vie quotidiennement. Seuls des événements dramatiques comme la mort le poussent à l’abstinence pendant de courtes périodes, preuve pour lui de respect et de tristesse. Pépé Jake est un homme droit, intègre, qui ne dévie pas de ses principes, quitte à choquer le reste du monde.

À travers l’obstination de Titou, on retrouve cette idée d’un caractère qui défie toute raison. Le jeune homme s’obstine dans son combat acharné avec Cloué-Legroin et passe ses journées à bâtir des clôtures en vue de tenir l’animal éloigné. Titou fait preuve d’une détermination inébranlable ; nullement intéressé par la fête ou les filles, il apparaît en décalage avec la majorité des personnes de son âge.

Enfin, on trouve dans cette œuvre non pas l’idée que la vie est « dénuée de sens », mais plutôt que chacun donne à sa vie le sens qui lui convient afin de faire son bonheur, et cela sans qu’il existe de hiérarchie qui vaille plus qu’une autre. Ainsi, malgré son fort caractère, son amour des femmes et de la boisson, sa propension à violer les règles, Pépé Jake semble aborder la mort de façon apaisée, comme un homme qui a « réussi sa vie » selon l’expression populaire. Dans le cas de Titou, il semble qu’il soit un prétexte à réfléchir sur le sens de la vie. À la fin du roman, il se retrouve seul et a enfin atteint son but, mis fin à son obsession. Il lui reste alors à construire la suite de son existence, à lui donner une véritable profondeur. Dans ce conte, la vie ne semble en rien dénuée de raison d’être, tout au contraire. Les personnages savent apprécier les choses simples, les trésors de la nature ; ils ont le respect de valeurs comme l’amitié, la fraternité, la droiture, même si leurs principes sont plus ou moins honnêtes, ils s’y tiennent sans jamais nuire aux autres. Les quelques confrontations qui ont lieu entre eux et le reste du monde paraissent saines : elles sont l’occasion pour chacun de découvrir un autre mode de fonctionnement et de rupture avec les croyances établies.

 

À travers cet écrit, Jim Dodge nous propose une véritable ode à la vie et nous donne à penser la différence comme une source de richesse plus qu’une anomalie. L’excentricité, l’originalité voire la loufoquerie, autant de traits de caractère partagés par ces personnages qui composent une troupe en définitive très attachante. Après avoir lu cet ouvrage, il nous prend rapidement l’envie de le conserver près de soi afin d’en relire des passages fréquemment. Il fait partie des œuvres qui touchent car il mêle profondeur et humilité, gravité et humour débordant. Nul doute que L’Oiseau Canadèche peut se relire tout au long de la vie et qu’à chaque fois on pourra y trouver des réponses à ses questions ou des pistes de réflexion inédites.
 

 
P. L., AS bibliothèques 2012-2013

 

 

Jim DODGE sur LITTEXPRESS

 

Jim Dodge Stone Junction 1

 

 

 

 

 

 Article de Marine sur Stone Junction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jim Dodge L oiseau canadeche

 

 

 

 

 

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