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21 mars 2013 4 21 /03 /mars /2013 07:00

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Joël EGLOFF
Libellules
éditions Buchet-Chastel, août 2012














Les libellules et leur auteur

Joël Egloff est un auteur français, né en Moselle en 1970. Après des études de cinéma et une expérience de de scénariste, il se lance dans l'écriture de romans. Il conserve de sa formation une goût particulier des détails, une narration suffisamment riche pour laisser le lecteur se croire dans une scène, tout en ne révélant que très peu de choses. Il est l'auteur de cinq romans, ainsi que d'un recueil de nouvelles, Libellules, élu grand prix SGDL (prix de la Société des gens de lettres) de la nouvelle en 2012. Ce recueil, d'un surprenant ton décalé et dans lequel on sent une implication toute particulière de l'auteur, regroupe vingt-cinq nouvelles faisant entre une vingtaine de lignes et cinq ou six pages.



Légèreté d'un « livre-mosaïque »

Définir Libellules se révèle un exercice compliqué. Recueil de courts textes, promenade à travers la vie de personnages atypiques mais parfois récurrents, cette œuvre n'est ni un roman, ni un véritable recueil de nouvelles : on y suit un narrateur unique, un auteur en quête d'inspiration, qui raconte tantôt des souvenirs de sa propre enfance, tantôt des aventures de son quotidien ou de celui des gens qui l'entourent. Ce narrateur, dont on peut se demander s’il n'est pas directement inspiré de l'auteur lui-même et de ses propres difficultés à exercer ce métier, est pour ainsi dire le véritable fil d'Ariane de l’œuvre. Il assemble, rassemble, donne au texte une unité tout en éclairant chaque parcelle de manière différente. Selon les propos de Joël Egloff lui-même, on peut voir Libellules comme un « livre-mosaïque », où chaque nouvelle vient se poser, délicatement, à la manière d'une libellule, sur un support vierge et léger. Légèreté : voilà l'image que suggère le titre. Comme ce choix l'indique, les textes de ce recueil évoquent cet insecte volant et libre, effleurant la surface de l'eau pour s'y poser à peine et puis repartir aussitôt. Des textes courts, trop souvent pour s'y plonger vraiment. Comme une libellule, on y pose une patte et aussitôt, on en repart pour voler vers un autre texte.

Dans ce recueil les textes semblent donc éphémères, presque anecdotiques, destinés à être aussi vite oubliés que lus. Pourtant ils restent. Grâce aux personnages de Joël Egloff et à sa plume qui toujours avec légèreté traite parfois de gravité, qui survole de nombreux sujets de la vie .



Un mélange d'expérience et d'humour

Le secret de Libellules, c'est d'apporter un véritable regard de dérision sur des tracas quotidiens. Egloff dit, à propos des histoires de cet ouvrage :

 

«  J'ai voulu qu'au départ de chaque texte, il y ait un moment de réalité. Un peu comme si j'avais été un peintre ou un photographe et que je partais d'un cliché, d'un moment, d'une situation, d'un lieu […] L'imaginaire venant seulement dans un second temps. »

 

La contrainte était donc celle là : comment exprimer le réel, la vie de tous les jours qui, n'étant pas forcément la vie de tout le monde, paraît pourtant souvent banale aux yeux des lecteurs ? Joël Egloff semble avoir trouvé la solution dans un style propre à toutes ses œuvres : l'art de la dérision, voire ici, avec le narrateur-auteur, de l’auto-dérision. Le texte est la plupart du temps écrit à la première personne du singulier, quelquefois à la première personne du pluriel lorsque le narrateur est en présence de son fils. La narration quant à elle alterne des évocations de scènes présentes et passées, résultant d'observations d'autres personnes où de l'observation propre du narrateur dans sa vie d'auteur qui rencontre de nombreuses difficultés.

Une nouvelle, brillante par son humour décalé et sarcastique, démarre précisément sur ce sentiment d'impuissance face au manque d'inspiration que peut rencontrer un auteur, ainsi que sur sa lassitude de devoir parfois forcer les lignes à apparaître : elle s'intitule « Kate. » Cette nouvelle raconte comment le narrateur voit au détour d'une lecture une petite annonce pour un poste de plombier en Antarctique. Las d'essayer d'écrire sans y parvenir, il s'imagine alors répondre à l'annonce et tout quitter pour partir sur la banquise s'occuper du chauffage et de la plomberie d'une base scientifique. Là-bas, il rencontrerait Kate, une jeune et jolie spécialiste du réchauffement climatique. Il se lierait avec elle et lorsqu'un jour le chauffage lâcherait, il voudrait se battre pour elle et le réparer, en vain. Avec beaucoup d'humour, le narrateur raconte donc ses rêveries quotidiennes, dont voici la clôture dans les dernières lignes de la nouvelle :

 

 «  Mais à quoi bon leur écrire que j'ai toujours rêvé de faire de la plomberie, et que je regrette, maintenant, sincèrement, de ne pas avoir appris le métier, que je m'en mords les doigts, et que je préférerais mille fois être plombier en Antarctique plutôt que de rester assis là, toute la sainte journée dans mes pantoufles à essayer de faire des phrases. À quoi bon ? Peine perdue, me suis-je dit. Adieu, Kate. Adieu les manchots. » (p. 45-46).

 

D'autres textes sont quant à eux plus strictement observateurs, racontent avec un ton plus détaché des histoires de vie, des petites tranches d'existence dont l'auteur fait parfois partie, parfois pas, comme la nouvelle « Seul au monde », nouvelle très rapide où en quelques lignes, le narrateur décrit un homme qui, assis à la terrasse d'un café, évoque ses amis morts, tandis que le narrateur passe devant lui, comme un coup de vent sur la page d'un livre, vers une autre page, une autre histoire.



L’absurde omniprésent

Dans la majorité des textes du recueil, l'humour employé par l'auteur se fond vite dans une absurdité travaillée. L'absurde est partout, dans les situations, les personnages. L'absurde, dans Libellules, se traduit d'abord par une figure récurrente, qui est celle de l'enfant, le fils du narrateur très vraisemblablement. Cet enfant, qui n'est pas nommé, doit avoir dix ou onze ans, un âge de remises en question et d'interrogations poussées sur le monde. À travers ses questions incessantes à propos de la mort, de la durabilité de la vie, de l'humanité, de la race humaine et ses questions sur la spiritualité, cet enfant reflète toutes les interrogations absurdes et angoissantes de l'homme. Obsédé par l'idée de mourir un jour, il est le symbole de l'absurdité de l'existence face à une mort inévitable, souvent évincée des pensées mais omniprésente, notamment dans la nouvelle « Tout dépend de la girafe » dans laquelle l'enfant voit, alors qu'il est en voiture avec son père, une famille de renards, et qu'il apprend que les renards sont destiné à vivre moins d'une dizaine d'années. Il se met alors à questionner son père sur la longévité, celle de l'homme, celle de tous les animaux qu'il connaît. La nouvelle termine sur cette phrase, qui donnera le titre : « Tout dépend, bien sûr, de la girafe » (p.149).

Mais la présence de l'absurde ne s'arrête pas là. Dans l'écriture même de l'auteur, il y a un côté incompréhensible : certains de ses textes font rire, sourire, par leurs situations grotesques, leurs personnages décalés, ou souvent par l'énergie absurde et obsessionnelle que place le narrateur dans de petites choses sans importance, comme dans « La Lettre », où il va s'employer plusieurs jours de suite, avec une minutie précisément décrite, à trouver un moyen de récupérer le courrier tombé dans une fente au fond de sa boîte aux lettres, ou encore dans « Problème de sablier », où la découverte d'un sablier dont le temps d'écoulement n'est jamais le même va le plonger dans une frénésie risible.

C'est donc sur ce procédé même d'une écriture absurde, où les situations débutent de façon réaliste, puis divaguent parfois vers l'imaginaire, celui-là même du narrateur-auteur qui imagine des situations qu'il pourrait, peut-être, transcrire que Joël Egloff fonde son recueil et son écriture. L'ensemble de ces textes, liés et pourtant si différents les uns des autres, a apporté à la dernière rentrée littéraire (parution le 30 août 2012) une brise de fraîcheur, toute en lumière douce, en regard tendre et amusé sur un quotidien parfois triste ou gris, en humour subtil sur des situations très simples ou très déjantées. On s'y retrouve un peu, mais on préfère ne pas trop s'y voir, car on a peur de paraître parfois aussi absurde que toutes les petites libellules de cette belle œuvre : on préfère rester au bord de la berge, à observer d'un œil attendri ces histoires, « le temps d'un battement d'aile de libellule » (p.186).


Louise P., 1ère année bib.-méd.

 

 

 

 

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Published by Louise - dans Nouvelle
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