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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 07:00

 

John-Dos-Passos-Manhattan-Transfer-01.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

John DOS PASSOS
Manhattan Transfer, 1925

Gallimard, 1929

Folio, 1973

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dos_passos2.jpgJohn Dos Passos fut un peintre et un écrivain du XXe siècle, que l'on considère comme appartenant à la « Génération Perdue » des auteurs américains. C'est ainsi que Gertrude Stein, créatrice de cette expression, désignait le groupe qu’elle formait avec ses collègues écrivains partis pour l'Europe, notamment aux côtés des Républicains lors de la Guerre d'Espagne. Scott Fitzgerald en était le chef de file, et derrière lui venaient Steinbeck, Hemingway, Ezra Pound ou encore T.S. Eliot.

Mais Dos Passos connaissait déjà l'Europe : en 1907 il en fait le tour avec un tuteur et y étudie la peinture, l'architecture et la littérature durant six mois. De plus, il retourne encore une fois, après l'obtention de son diplôme en 1916, en Espagne où il continue d'étudier ce qui à l'époque était sa passion, la peinture. Il s’engage enfin, en 1917, dans les ambulanciers.

Cependant on peut dire qu'il s'est tout autant consacré à la recherche de son propre style en littérature : il est adepte d'une technique littéraire dite du « courant de conscience » : l'auteur écrit en suivant les pensées du personnage, il se révèle donc assez difficile de comprendre le tout car, on le sait, les pensées fonctionnent par analogie, association ou dissociation : on passe donc du coq à l'âne sans raison, la ponctuation se fait parfois désirer... Cela ressemble beaucoup à du Faulkner.

Le titre, une fois qu'on a cherché sa signification la plus terre-à-terre possible, se révèle on ne peut plus pertinent. Manhattan Transfer était en effet à l'époque une gare dernier cri, devenue très populaire : on venait de creuser deux tunnels sous l'Hudson pour accéder à l'île, où se trouve encore le centre économique et culturel de la ville. La station n'était pas accessible à pied, elle servait aux passagers à changer de train pour emprunter le tunnel. De plus cette station faisait la jonction entre toutes les voies venant de l'extérieur de la ville pour y entrer. Le transfert vers Manhattan s'y faisait, et cette station était donc la porte d'entrée vers le cœur de la ville.



L'importance de la ville

Tout d'abord, on peut dire que Manhattan ou même New York canalisait à l'époque toutes les ambitions des gens.

Ainsi, le premier qu'on surprend à vouloir y gagner son pain est le pauvre Bud, un paysan américain qui a marché seul sur des miles et des miles pour échapper à sa campagne et trouver du travail : mais cela s'avérera plus difficile que prévu ; il est loin d'être le seul à croire que la ville lui apportera fortune et femme facilement. Il ne vivra tout au long du livre que de petits jobs, et restera ouvrier.

Mais il n'y a pas que les Américains qui s'y précipitent : deux de nos compatriotes, respectivement nommés Émile et Congo, voient en la belle expansion de New York l'occasion de trouver une vie nouvelle et aisée. Ils la croient pleine d'opportunités, de places libres où ils pourront installer leur petite affaire, pour prospérer sans gêner personne. Cependant c'est une profonde désillusion qui les attend : sans jamais trouver ce qu'ils cherchaient à atteindre, ils feront avec et se fraieront un chemin : pour Émile ce sera l'anonymat très vite, une vie transparente et sans goût ; Congo quant à lui va accepter les nouvelles « lois » des hors-la-loi, il se fabriquera une identité et gagnera trop bien sa vie grâce à la contrebande d'alcool sous la Prohibition.



Ensuite cette ville perverse et généreuse pour ceux qui l'acceptent est avant tout la trame de fond du roman, elle en est l'atmosphère qui pousse les personnages à agir de façon cupide et avide de pouvoir et de femmes, de célébrité et d'affection aussi (ce ne sont que des hommes après tout).

Dans sa grandeur, elle impose sa vision des choses : avoir toujours plus, croître et ronger la place des autres. Sa devise devient celle des hommes.

À chaque début de chapitre on trouve une description mêlant architecture et développement humain de la ville, comme une didascalie fixant le décor et l'ambiance dans lesquels évolueront Ellen Thatcher, Jimmy Herf, George Baldwin, Gus McNeil, John Oglethorpe ou encore Ruth Prynne...

Ces didascalies témoignent même de la transformation qu'ils subissent tout au long du livre : ainsi les titres des chapitres de la première partie sont mécaniques, ils portent le nom d'un élément physique et matériel de la ville tandis que dans la seconde, les noms s'humanisent, la ville perd le dessus car les personnages sont enfin lucides à propos de leurs souhaits et de leurs ambitions dans Manhattan.



Ce roman est celui d'une femme

Il l'est plus que celui de la ville ; c'est elle en effet qui prend le dessus quand l'autre la trahit : quand Dos Passos décrit la ville c'est la féminité d'Ellen Thatcher qu'il dépeint. Les couchers de soleil y sont « gorge de pigeon », les coassements des plus vilains batraciens sonnent comme des « clochettes de traîneaux », la lumière y est « rose », le ciel « bleu de flamme », le parquet a même droit à son heure de gloire poétique. « Les lueurs violettes de l'aube » nous surprennent, puis le « soleil doré » se lève sur une « houle dédaigneuse » de cheveux blonds, les chapeaux ne sont pas gris mais «  gris rosâtre » et même une pluie incessante passe pour une «  frange de perles sur les vitres »... Sans parler des descriptions des costumes de l'époque, qu'on aimerait bien reconstituer rien que pour en apprécier la couleur exacte. On constate donc qu'il y a une omniprésence de la poésie de la peinture, où tout est plus beau une fois représenté, recadré... Toutes les descriptions de l'auteur se rapportent à des couleurs aux dénominations lyriques, à des odeurs sucrées... C'est un roman très féminin, délicat et poétique alors qu'il se déroule dans une ville sordide et pourrie, où les gens sont corrompus !

Et Ellen ne serait-elle pas Manhattan ? Elle personnifie les deux aspects de la ville : d'un côté elle appâte les hommes, les attire et les rend fous et de l'autre ne leur offre rien de ce qu'ils attendaient. Pour gagner avec elle il faut vouloir de l'argent, de la gloire... Ce qu'elle désire elle-même d'ailleurs.

De plus l'héroïne est au centre de toutes les relations nouées dans le livre, elle fait le lien, elle en est le rouage central, qui explique la présence de tous les autres. Elle joue surtout avec les hommes, un peu avec les femmes pour mieux se moquer de ces derniers et surtout elle se cherche elle-même : à chaque période de sa vie correspond une orthographe différente de son prénom. Elle ne sait qui elle est (à peu de choses près) qu'à la fin...

dos_passos_schema.jpg


Manhattan Transfer raconte la ville et les instincts qu'elle réveille, la difficulté d'y vivre et de s'y retrouver soi-même avant qu'elle ait dévoré nos principes et nos envies d'honnêteté, de nature ou de vérité.

Et même si l'héroïne en est Ellen, tout est vu à travers l'œil d'un jeune homme naïf au début, très sensible, plein de questions existentielles, qui aimerait encore croire à l'amour qu'il lui porte : c'est Jimmy Herf et si on y réfléchit bien Dos Passos a mis beaucoup de lui dans ce personnage. À l'écart comme l'auteur, témoin de tout, ce sont ses pensées qu'on entend, et son expérience de la ville telle que l'a peut-être vécue John Dos Passos.


Anne, 1ère année Éd.-Lib.

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