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19 février 2011 6 19 /02 /février /2011 07:00

John-Fante-Demande-a-la-poussiere.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

John Fante
Demande à la poussière
Ask It the Dust,

traduction de

Philippe Garnier

Préface de

Charles Boukovski

Christian Bourgois,1996

10/18, 1999 et 2002

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Articles de Florent et de Blandine

 

 

1. Fiche de lecture de Florent

 

John-Fante.jpgS'il est un genre littéraire propre à l'expression du « moi », du « je », c'est bien le roman. Or depuis que celui-ci a acquis ses lettres de noblesse (inutile de citer une production romanesque écrasante comme celle du XIXe siècle) les auteurs n'ont eu de cesse de questionner l'écriture du moi et d'en rechercher de nouvelles formes d'expression : de Rousseau à Proust il y a un monde.

John Fante est un auteur américain du début du XXe siècle. Né en 1909 dans le Colorado d'une famille d'immigrés italiens, croyante et conservatrice, il se consacrera dès son plus jeune âge à l'écriture. Ce Colorado paysan et étriqué l'étouffant bien vite, Fante prend la route de Los Angeles dès ses vingt ans, se nourrit de littérature (Joyce, Huysmans, London, Dostoïevski, etc.) et assez vite attire l'attention de H.L. Mencken, auteur célèbre et rédacteur de la revue littéraire The American Mercury , dont il est inutile de préciser la référence au Mercure de France. Ses premières nouvelles seront publiées en 1932, même si son premier roman, La Route de Los Angeles, né de ce voyage en quelque sorte initiatique, ne sera publié qu'après sa mort (censure des éditeurs le jugeant trop cru, trop brut). Sa première publication romanesque a lieu en 1938 avec Bandini où déjà Fante se crée un alter ego et développe un prose teintée d'autobiographie. A son image, Arturo Bandini est un personnage manipulateur, joueur, grande-gueule, fort en tête et au caractère bien trempé (raciste, lâche, contradictoire..., par certains aspects même totalement névrotique) qui cherche sa place au soleil tout en tenant en sainte horreur ces milliers d'Américains venant s'échouer dans la cité des anges. En un certains sens la dédicace qu'adresse Dan Fante, son fils, dans l'un de ses recueils nouvelles semble tout à faite justifiée : « à mon père, ce sublime fils de pute... »

En 1939, lors de la publication de Demande à la poussière, Fante est encore un jeune homme impulsif et torturé, installé dans un hôtel miteux à Los Angeles. Il y oscille entre deux abîmes : les femmes et la littérature. Abîmes moribonds qui suintent de chacune des lignes de ce roman. Mais l'on ne peut à proprement parler de roman autobiographique. Fante est un joueur qui travestit sans cesse la réalité, qui rejette les conventions et refuse la moindre parcelle de normalité, et bien que l'oeuvre soit écrite à la première personne, l'on ne peut parler d'autobiographie au sens générique.

Encore une fois John Fante remet le couvert avec son alter ego Arturo Bandini, double imaginaire logeant lui aussi dans un hôtel miteux de L.A. Et vivotant tant bien que mal de l'argent que lui envoie sa mère ou que ses rares publications engendrent. Âgé de 20 ans, Arturo n'a qu'un objectif en tête : écrire et prouver à la face du monde l'incroyable talent qu'il possède. Déjà publié par Hackmuth (double évident de Mencken), il dégaine à chaque occasion un exemplaire du magazine où sa nouvelle Le Petit chien qui riait a été publié. Or Arturo cherche à écrire, et très vite se rend compte qu'il va devoir se frotter à la vie pour sortir quelque chose de sa machine à écrire, et plus particulièrement se frotter aux femmes (c'est du moins une certitude qui l'habite).


Personnage paradoxal, dont les névroses soulèvent le texte (racisme, schizophrénie, mégalomanie, etc.), il oscille sans cesse entre deux pôles : candeur naïve et folie, espoir et désespoir. Et chacun de ses écrits, chacune de ses « envolées » lyriques n'ont lieu que lorsque le personnage est au plus mal ! Les mêmes abîmes que ceux de Fante animent le roman : femmes et littérature, et leur incompatibilité profonde. S'ensuivent donc diverses expériences, tantôt grotesques (fuite devant une prostituée par un surprenant sursaut de foi), tantôt glauque (meurtre d'un veau pour un steak). Malgré tout peu d'événements ont lieu, le récit tendant à l'introspection et à l'autofiction (Arturo adorant se mettre en scène en tant que célèbrissime auteur), et tout le roman va se cristalliser autour de l'amour-haine qui va naître entre Bandini et Camilla, une serveuse d'origine mexicaine, débraillée et fière.

Sans vouloir verser dans le cliché universitaire classique, le roman s'entache alors des thèmes mythiques d'Éros et Thanatos : pulsion de vie (de passion) et pulsion de mort (révulsion réciproque). Peut être pourrait-on même voir dans Arturo une relecture d'Orphée... Le narrateur n'atteint un réel degré de poéticité que lorsque la dépression le gagne ou lorsqu'il tente vainement d'arracher Camilla, son Eurydice, sa « princesse maya » aux griffes de la drogue et de Sammy. Véritablement, ce n'est que dans ces moments-là que la brutalité de cette prose mise à nu atteint un degré supérieur, opérant par là même une sorte de retour inattendu à une forme de poésie. Plusieurs leitmotive révèlent ces crises littéraires et humaines, et ce dans les deux élans que subit le narrateur (Eros et Thanatos) : au « ni homme, ni vache, ni veau, ni baiseur » s'oppose le « aimant hommes, bêtes et femmes tout pareil ».

Cette œuvre se révèle tout à fait marquante. D'un point de vue historique, elle préfigure la prose beatnik, les Bukowski et les Salinger des années 1950-1960, et n'a cependant absolument perdu aucune fraîcheur. Les histoires de paumés et losers ont cela de triste et vibrant qu'elle sont intemporelles... et ce d'autant plus que le narrateur, double fantasmé (ou fantasmant) de l'auteur crache ses poumons sur le clavier de sa machine à écrire avec une rage froide dont chaque ligne, chaque mot, chaque virgule porte le texte. A tel point que l'on serait tenté de comparer le tout au jazz américain des Roaring twenties... L'auteur joue sur la « blue note » (modulations de la mélodie, d'où dans ce texte modulations introspectives oniriques et crues) et serait même dans la recherche du « hit » tel que décrit par Kerouac : une note parfaite faisant vibrer à l'unisson l'interprète et la musique. Au final, une œuvre à l'image de la fatalité humaine où chaque être est désespérément seul et renvoyé à sa propre médiocrité, où seule la littérature semble offrir une échappatoire (oserais-je encore une fois lancer un concept fumeux et passe-partout....du registre de « la seule vie par conséquent vécue c'est la littérature ».

Florent, A.S. Éd.-Lib.

 

 

2. Article de Blandine

Demande-a-la-poussiere-John-Fante.gif« Un jour j'ai sorti un livre, je l'ai ouvert et c'était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l'or à la décharge publique. J'ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d'une semblable et la vraie substance de chaque ligne donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n'avait pas peur de l'émotion. L'humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J'avais une carte de la Bibliothèque. Je sortis le livre et l'emportai dans ma chambre. Je me couchai sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu'il y avait là un homme qui avait changé l'écriture. Le livre était Ask the dust et l'auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m'influencer dans mon travail.»
Charles Bukowski,1979.

Demande à la poussière met en scène Arturo Bandini, jeune écrivain tâchant de se faire reconnaître, double autobiographique de John Fante. Ce n’est pas la première fois que l’auteur utilise ce personnage : son enfance est décrite dans Bandini et la fin de son adolescence dans La Route de Los Angeles, notamment. C’est un des personnages préférés de Fante. Tout comme lui, Bandini est fils d’immigrés italiens, il a travaillé dans une conserverie de poisson et est découvert par le rédacteur d’un prestigieux magazine littéraire qui publie sa première nouvelle. Demande à la poussière nous plonge dans la vie parfois chaotique de cet écrivain n’ayant publié qu’une seule nouvelle, qui pose ses valises dans une pension moyenne de Los Angeles. Arturo a une vingtaine d’années. Il enchaîne les périodes où il doit voler du lait avec la complicité de son voisin et les périodes fastes dans lesquelles il s’achète des choses qu’il n’utilise finalement pas. Il est ambitieux, arrogant, imbu de lui-même et pourtant sujet aux doutes de temps en temps. C’est une âme torturée par la littérature et les femmes, qu’il rêve, suit et vénère même, pour certaines. Il tombera amoureux : Camilla Lopez, serveuse mexicaine au caractère affirmé, enragée, elle aussi. Arturo rêve des femmes, désire les posséder toutes et lorsque Camilla s’offre à lui, il ne réussit pas à aller aussi loin qu’il le voudrait. En résulte une frustration extrême augmentée par le fait que tout son désir pour elle renaît dès qu’elle s’en va.

« Elle m'a passé le bras autour du cou. Elle m'a tiré la tête et m'a enfoncé ses dents dans la lèvre inférieure. Je me suis débattu pour me dégager parce que ça faisait mal. Elle est restée à me regarder regagner l'hôtel, tout sourire, un bras passé par-dessus le dossier du siège. J'ai sorti mon mouchoir pour m'essuyer les lèvres. Le mouchoir avait du sang dessus. J'ai suivi la grisaille du couloir, jusqu'à ma chambre. À peine j'ai fermé la porte que tout le désir qui m'avait fait défaut juste un moment auparavant s'est emparé de moi. Il me cognait le crâne et m'élançait dans les doigts. Je me suis jeté sur le lit et j'ai déchiré l'oreiller avec mes mains ».

 Leur relation est violente, Arturo étant un homme passionné, il l’aime, la hait, puis l’aime à nouveau, etc. La tension entre eux est extrême. Il croisera également la route de Vera Rivken, qui l’aimera lui, sans retour, et disparaîtra. Il réussira à aller jusqu’au bout avec elle, mais en lui demandant de jouer à être Camilla. Quant à cette dernière, elle se détruira pour un homme sans talent voulant écrire un chef-d’œuvre et demandant des conseils à Arturo. C’est une course effrénée à la reconnaissance de l’autre, un désespoir amoureux, d’où certains sortiront seuls, perdus à jamais. « D'accord elle se fichait de moi et me méprisait, elle en aimait un autre, mais était si belle et j'avais tant besoin d'elle. »

L’écriture de Fante est brute, sans détours. Nous sommes plongés dans les pensées d’Arturo, toutes ses pensées et c’est ainsi qu’il nous est possible de sentir ses failles, ses doutes. L’écrivain galère, angoissé par le fait de devoir un jour retourner vivre dans sa ville natale si il échoue, de croiser le regard des gens auxquels il a si longtemps crié qu’il était le plus doué des auteurs de son époque. Il doute également de la qualité, de l’importance de son écriture. C’est un homme passionné, extrêmement rêveur, capable de s’imaginer une vie en une fraction de seconde. Les pensées d’Arturo, ses fantasmes (d’écrivain reconnu ou de voleur pris en flagrant délit par exemple), ses moments de doutes, de délire, ses interactions avec le monde extérieur… tout se mêle dans l’écriture de John Fante et nous permet le temps d’un livre de vivre en quelque sorte la vie d’Arturo, de s’approcher au plus près de ce personnage tourmenté, au mauvais caractère et bourré de défauts, mais tellement humain après tout.


B.,  2e année Bib.-Med.-Pat.

 

 

John FANTE sur LITTEXPRESS

 

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Article de Céline sur Mon chien stupide

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Published by Blandine et Florent - dans roman urbain moderne et contemporain
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