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8 septembre 2012 6 08 /09 /septembre /2012 07:00

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Jonathan FRANZEN
Freedom
traduit de l’anglais
par Anne Wicke
éditions de l’Olivier, 2011
Points, 23 août 2012



 

 

 

 

 

« Un grand roman sur l’amour, la famille, le couple, le vieillissement de l’Amérique qui frappe par sa portée universelle. » Livres Hebdo.

 

 

 

 

Cette parution tant attendue, par les lecteurs comme par les libraires, a été à la hauteur des espérances. Neuf ans après Les Corrections, Franzen a désormais acquis le statut de star des lettres américaines et fait partie des écrivains majeurs de la scène internationale. Dès son arrivée en France, il suscite l’intérêt des libraires et devient rapidement le coup de cœur de nombre d’entre eux.

Mais pourquoi cet engouement pour ce pavé de 700 pages qui en effraie pourtant plus d’un ? À dire vrai, les avis sont mitigés. Ennuyeux, sans intérêt, trop fade, trop long pour certains, intriguant, riche, épuré, fluide pour d’autres.

Le titre Freedom choisi par l’auteur a pour but de faire réfléchir sur la notion de liberté. Dans une interview accordée au Point, Franzen explique sa tentative de rétablir la vraie complexité de ce concept. Il cherche à élargir le champ de réflexion de son lecteur. Ce n’est pas une lecture passive puisque ce dernier retrouve un univers qu’il connaît, qui l’entoure et sur lequel il peut enfin prendre du recul.

Franzen cherche à montrer au lecteur la difficulté de grandir dans cette société consumériste dans laquelle il vit. À travers des personnages multiples aux facettes diverses et complémentaires, il nous dépeint la vie d’une famille américaine. J’aime beaucoup ce terme d’« anatomie » qu’utilisent les éditions de l’Olivier pour qualifier l’analyse subtile, mais en même temps poignante de vérité et de profondeur, de cette famille qui a l’air tout à fait paisible et anodine de l’extérieur. C’est en utilisant un style épuré, des phrases simples mais longues car ponctuées de détails et une construction très ingénieuse que Franzen nous permet de comprendre la psychologie de la plupart de ses personnages. C’est ainsi que l’on comprendra leur détresse, leurs difficultés à grandir et surtout à trouver leur place dans ce monde trop complexe. Franzen a ce génie de toucher des sujets délicats et d’en parsemer son récit, cela conférant à son roman cet aspect si réaliste tout en permettant la réflexion. Le lecteur n’est pas lassé par toutes les interrogations que formule Franzen. Les critiques concernant le gouvernement Bush, les questions écologiques comme la surpopulation ou l’avenir des oiseaux sont insérées dans le récit de manière si subtile que l’on prend plaisir à ces petites parenthèses sur des interrogations actuelles parce qu’elles nous concernent. Ce n’est plus seulement de la fiction. On pourrait très bien imaginer cette famille Berglund vivant paisiblement de l’autre côté de l’Atlantique tellement cela semble plausible. Cette histoire pourrait être celle de n’importe quelle famille américaine.

Patty veut être la mère de famille modèle. N’étant pas très proche de ses parents, elle leur reproche d’avoir fait passer leur travail et ses sœurs avant elle. Son mari, Walter, est un fervent écologiste, très engagé. Son enfance difficile avec un père alcoolique et une mère très effacée lui a permis d’apprendre à se débrouiller seul. Leurs deux enfants, Jessica et Joey, sont très différents. Patty ne peut s’empêcher de préférer son fils au caractère rebelle à sa fille trop parfaite, qui ressemble tant à son père. Leur vie de famille semble bien tranquille dans leur petit quartier résidentiel. Mais voilà qu’on découvre une Patty dépressive, qui étouffe son fils et ne cesse de ressasser son adolescence. Elle ne peut s’empêcher de penser au « bad boy Richard Katz », qui est pourtant le meilleur ami de Walter.

Lorsque le récit commence, nous découvrons grâce à un chapitre court intitulé « 2004 » la vie des Berglund à travers le regard d’une famille voisine. On nous présente une Patty acariâtre, mesquine, qui mène la vie dure à ses voisins comme à sa propre famille. Franzen utilise ici un incipit intéressant, qui nous immerge petit à petit dans la vie des Berglund. L’auteur donne ainsi le ton du livre et nous fait ressentir, dès le départ, le mal-être du personnage de Patty.

Dans un nouveau chapitre, un autre point de vue : Patty écrit sur sa vie dans un but thérapeutique, ce qui nous permet de nous plonger dans son adolescence sur un campus universitaire des années 70 et de faire connaissance avec Walter. C’est ainsi que l’on va découvrir ses soucis d’adolescente et son attirance pour Richard. Qui choisir entre le timide Walter si attentionné, sensible, fou amoureux d’elle, et le ténébreux Richard, mystérieux, instable, et passionné seulement par sa musique. On subit ses échecs, ses doutes, ses réflexions sur l’avenir et une interrogation sur un monde en constante évolution. Elle va évoquer ensuite son choix de mener sa vie avec Walter, son mariage avec lui, la mise au monde de ses enfants et sa vie trop ennuyeuse. Le constat : elle n’est pas heureuse…

Retour au présent, en 2004 : c’est ainsi que commence une alternance dans la prise de parole des protagonistes, ce qui nous permet d’appréhender les pensées de certains personnages comme Joey, Walter, ou encore même Richard, personnages secondaires. L’intrigue est nouée autour du trio amoureux Patty, Richard et Walter. On va connaître leur vision des choses par rapport à leur relation sentimentale, par rapport au monde qui les entoure, tout en découvrant leurs doutes et leurs choix, qu’on les respecte ou non. On s’adapte à leur caractère, on les aime puis les déteste, les juge, mais on subit leurs choix et leur désespoir. Le lecteur se retrouve plongé dans un roman psychologique où se mêlent les récits rétrospectifs de personnages récurrents, enrichis de nouveaux visages qui viennent ponctuer ces vies et leur permettent d’avancer. Je vous parle ici d’Elisa, la meilleure amie de Patty adolescente, junkie, qui lui permettra de rencontrer Richard et Walter, ou encore Lalitha, la secrétaire de Walter, qui deviendra sa compagne durant quelque temps lorsqu’il est séparé de Patty et qui le pousse à défendre ses convictions écologiques. On découvre chaque membre de la grande famille Berglund, un à un, tout au long du livre, jusqu’aux dernières pages. On aborde quand même leurs personnalités et on apprend à les connaître en seulement quelques lignes, parfois… Franzen joue avec ses protagonistes en reprenant les mêmes scènes pour les voir sous différents angles. Il a cette force de « savoir doser l’importance qu’il donne à ses personnages, en effaçant certains, avant de les remettre au premier plan, et leur redonner enfin de l’éclat. »

Ce que Franzen veut accentuer c’est bien cette remise en question de soi, avec des personnages qui cherchent un équilibre dans leur vie, et qui, chaque jour, continuent à en apprendre davantage sur eux-mêmes. Il est évident que tous les personnages, autant qu’ils sont, manquent de confiance en eux, ne se comprennent pas, s’ignorent et se jalousent. C’est comme s’ils avaient besoin de se faire souffrir pour sentir à quel point finalement ils s’aiment.

Il est vrai que certains lecteurs évoquent leur déception quant à la traduction, assez médiocre, qui rend difficile la retranscription du style de Franzen, et peut gâcher cette fresque de l’Amérique moderne. Il ne faut pas nier que cette lecture ne peut être qualifiée de « facile » et certains la déclareront même parfois « indigeste ». C’est pourquoi d’aucuns hésiteront à conseiller ce livre, car il risque de décevoir certains, friands de lectures plus divertissantes qui n’ont pas la prétention d’éveiller leur sens critique ou leur curiosité. Cependant, si vous souhaitez prendre du plaisir à une lecture intéressante et très riche, qui pose des questions sur le monde actuel et les relations familiales, alors ce livre est fait pour vous. Il conviendra seulement de prendre le temps de le savourer en raison de sa densité littéraire…

 

 

Élodie Lapierre, 2e année édition librairie

 

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