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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 07:00

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José Carlos SOMOZA
Clara et la pénombre
Titre original
Clara y la penumbra
  


Edition originale
éditorial Planeta SA
à Barcelone en 2001


 Traduit de l’espagnol
par Marianne Millon
Pour la traduction française
Actes Sud, 2003
Actes Sud-Babel, 2005
J’ai Lu, 2006


 

 

 


José Carlos Somoza est un auteur contemporain d’origine cubaine installé en Espagne qui a suivi des études de médecine et de psychiatrie. Après avoir exercé comme psychiatre, il se consacre à sa véritable passion, la littérature. Il est auteur de  nombreux romans ayant des sujets variés, comme la Grèce antique dans La Caverne des idées, Shakespeare dans son nouveau roman L’Appât ou alors la poésie dans La Dame n°13.

Dans Clara et la pénombre, Somoza choisit de parler de deux des sujets qui lui tiennent à cœur : tout d’abord l’art, et ensuite « les hommes ». Dès les premiers mots de la quatrième de couverture on découvre ce qui sera « notre monde » pour le reste du roman. L’action se déroule en Europe, pendant l’année 2006 ; le lecteur doit donc considérer l’histoire dans un  futur proche puisque le livre a été écrit en 2001. Comme les représentations picturales classiques ne sont plus prisées dans le monde de l’art, apparaît une nouvelle forme artistique, la représentation sur toiles humaines. Les toiles sont peintes puis exposées au regard de spectateurs pour être ensuite louées ou vendues pour une période définie à des amateurs d’art ou des collectionneurs. Bruno Van Tysch, le peintre à l’origine de cette nouvelle forme d’art, l’art hyperdramatique, est un personnage apprécié et reconnu pour son talent dans les plus grands cercles européens et propose de nombreuses collections. Il s’agit d’un courant artistique qui fait l’unanimité totale, ce qui n’est d’ailleurs pas le cas de notre art contemporain actuel.

La jeune héroïne de l’histoire, Clara Reyes, est «un modèle » qui pose au début de l’ouvrage dans une galerie espagnole où elle est Jeune fille à son miroir du peintre Alex Bassan. Elle se rend donc chaque matin à la galerie où elle revêt une sorte de combinaison poreuse imprégnée des couleurs préparées par le peintre qui se fixent ensuite à sa peau qui a été auparavant «apprêtée » pour pouvoir recevoir la peinture. Elle passe ensuite sa journée, dans la position souhaitée par l’artiste, nue, sans bouger ou alors animée selon des codes très précis indiqués par celui ou celle qui la « signera» pour cette œuvre originale. Un modèle travaille en tant qu’œuvre d’art, et gagne même beaucoup d’argent pour faire ce travail-là.

On est donc confronté à un monde de l’art où les jeunes adultes mais aussi les enfants sont utilisés comme œuvres d’art originales mais où l’on trouve aussi des personnes qui ne peuvent pas servir d’œuvres d’art et donc qui servent de décorations ou même d’objets. Dans les pièces des musées ou des fondations artistiques, les protagonistes sont servis sur des tables « construites » avec des adultes mis dans des positions au préalable réfléchies par des artistes qui ne les considèrent pas assez aptes à devenir « modèle » et donc « toile ». Les lampes, les cendriers, les chaises sont des humains soumis au bon vouloir des personnes qui les utilisent. Ils sont équipés de cache-oreilles ainsi que de lunettes noires pour ne rien capter des conversations.

Se côtoient donc deux mondes artistiques dans l’art  hyperdramatique : les œuvres qui, si elles sont de grands maîtres et font partie d’expositions ou de collections prisées dans le monde entier, bénéficient d’un traitement de faveur et sont considérées comme extrêmement précieuses. Mais, de l’autre côté, on trouve des décorations humaines, de simples objets à la disposition complète de leurs acheteurs. Somoza tend même à proposer une forme dérivée de l’art hyperdramatique mais aussi interdite par les institutions de ce mouvement, les « art-shocks » et « art taché » allant jusqu’à l’extrême, démantelant et torturant des corps pour « les besoins de l’Art ».

L’intrique du roman est fondée sur la disparition mystérieuse d’une des toiles les plus prisées, Défloration, pièce maîtresse de la collection Fleurs du maître Bruno Van Tysch. Tout au long de l’histoire, on suit l’enquête réalisée par le service de sécurité des œuvres d’art, en vivant l’intrigue au côté d’un ancien policier hollandais, Lothar Bosch. Ce dernier tente au nom de la fondation Van Tysch, et en collaboration avec sa patronne, Melle Wood, de comprendre les scènes de meurtres très violentes auxquelles ils sont confrontés mais surtout de trouver pourquoi  l’une des plus belles œuvres du patrimoine artistique mondial a été détruite. En effet, il s’agit essentiellement de protéger les pièces principales des collections du maître de l’hyperdramatisme, Bruno Van Tysch, alors que planent dans l’air des menaces de destruction. Les mises en scène des corps massacrés sont, en quelque sorte, l’expression d’une forme d’art ; ainsi les « toiles » ont vécu et sont mortes en tant qu’œuvres et une sorte de déshumanisation, un détachement, presque obligatoire s’impose aux yeux de ceux qui sont confrontés à ces scènes d’horreurs. Hache, couteau et même acide sont utilisés pour les meurtres de celui que l’on nomme « l’Artiste ».

Clara est choisie pour être peinte par celui qu’elle considère comme « le dieu de l’hyperdramatisme », Bruno Van Tysch, pour sa nouvelle exposition consacrée à Rembrandt. En plus de rendre hommage à l’artiste du XVIIe siècle, par des références aux tableaux du maître du clair-obscur, Van Tysch en propose des interprétations personnelles. Il choisit de présenter au monde ses nouvelles toiles lors d’un immense et spectaculaire vernissage à Amsterdam, ayant pour but d’exciter le voyeurisme des gens par la sacralisation totale de l’art. En effet, mais encore plus dans l’œuvre, l’art permet de révéler les perversions tout en les masquant de manière à contenter les spectateurs.

 

 Pour pouvoir devenir l’œuvre du maître, la jeune Clara doit d’abord effectuer un apprêt, qui consiste à une préparation en quatre phases : « cutanée, musculaire, viscérale et mentale ». Cet apprêt a pour but la correction des imperfections du corps (épilation totale des cils et des sourcils, coloration de la peau …). Après la phase d’apprêt, Clara est transportée, comme un objet, vers l’un des ateliers du maître où elle pose pour des essais réalisés par des disciples et des stagiaires qui tentent diverses positions, couleurs ou matières avec elle. Elle subit ensuite une phase de «tension» longue et humiliante, destinée à la préparer mentalement à devenir une œuvre originale de Van Tysch (elle doit attendre des heures au téléphone avant que quelqu’un réponde, elle subit des  intrusions nocturnes qui la terrifient…) Il existe donc une véritable relation entre l’artiste et son œuvre mais aussi entre l’artiste et le modèle qui deviendra l’œuvre.

Lors du vernissage de l’exposition Rembrandt, l’histoire de Clara et l’enquête de Wood et Bosch se rejoignent. On vit heure après heure, minute après minute avec Bosch, les événements qui se déroulent et s’explicitent au fur et à mesure aux yeux de tous jusqu’à l’apothéose du dénouement !

Le fait que Clara considère comme la chose la plus importante à ses yeux d’être peinte par Van Tysch, qu’elle soit prête à tout pour cela et à le laisser faire d’elle n’importe quoi nous montre l’état d’esprit dans lequel se trouvent les œuvres. En plus d’un véritable désir de s’exposer aux regards des spectateurs, on se rend compte que les jeunes œuvres sont en recherche de l’immortalité, de la reconnaissance universelle de leur importance en tant que toiles. Cependant elles ne sont considérées que comme des marchandises et le principe fondamental de Bruno Van Tysch, « l’art est de l’argent », explique bien le rapport de cette société à l’art. On est face à une société uniquement mercantile, où l’éthique est bannie et la question des œuvres réalisées avec des mineurs étouffée par les génies hyperdramatiques. Pour eux, la valeur des œuvres d’art est bien plus importante que celle des êtres humains : « Ce n’est pas une fille ! C’est une toile ! ». Pour les artistes, la toile est avant tout une marchandise qui génère des flux monétaires, pour le créateur de l’œuvre et pour ceux qui ont fondé leur travail sur cette nouvelle tendance. On voit en effet de nombreux  ateliers d’apprêt qui fleurissent dans le monde, mais aussi la mise en place d’un étroit réseau des gardiens d’œuvres d’art chargés de leur transport et de leur protection.

Somoza nous propose donc dans ce roman une véritable réflexion. Par la création de cet univers particulier, si proche mais encore relativement éloigné artistiquement, il nous amène à réfléchir aux limites d’une société où tout devient marchandise. Celui pour qui « le roman doit être farouche, ne pas avoir d’étiquette » signe ici d’une plume magistrale une histoire à couper le souffle, issue d’une imagination époustouflante, qui reste un objet inclassable. Entre l’ode à l’art et à la création artistique visible dans de très nombreuses références et le suspense haletant de l’enquête liée à la recherche de « l’artiste »,  il est difficile de revenir au monde réel après avoir dévoré le livre, et vécu, quelques heures auprès de ces personnages hauts en couleur. Quant au titre … cela vaut le coup d’attendre jusqu’aux dernières pages pour pouvoir enfin en découvrir le sens !


Chloé B., 1ère année édition-librairie

 


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