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27 novembre 2010 6 27 /11 /novembre /2010 19:09

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José Carlos SOMOZA
La Dame N°13
Traduit de l’espagnol
par Marianne Million
Éditions Par ailleurs 
J’ai lu, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Somoza est un psychiatre et écrivain d’origine cubaine. Il doit quitter son pays et vivra la majeure partie de sa vie en Espagne pour des raisons politiques. Son œuvre la plus connue date de 2003 et s’intitule Clara et la pénombre. Somoza décidera par la suite d’abandonner la psychiatrie pour s’adonner entièrement à l’écriture.

Somoza, ce nom ne vous dit peut-être rien… Moi-même, lorsque mon professeur de littérature m’a vanté ses mérites il y a deux ans, j’ignorais tout de lui. Si je m’attendais à lire cela ! Ce livre m’a profondément marquée par sa redoutable originalité. Cela peut sans doute paraître exagéré mais je pense que la Dame n° 13 est l’œuvre la plus décalée que j’aie jamais lue, surtout dans le genre fantastique (que je n’apprécie pas vraiment habituellement). Alors, si vous êtes fâché avec ce genre et que vous aimez la poésie, essentielle ici, ce livre est fait pour vous et vous surprendra agréablement. Somoza joue avec les genres et de ce fait, la Dame n° 13 est un livre très particulier ; il ne faut pas avoir froid aux yeux parce que l’auteur s’adonne à une écriture saccadée et violente, voire « gore », où la poésie est utilisée comme une arme pouvant entraîner la mort de qui osera défier les treize dames, sorcières détenant ce pouvoir merveilleux et horrible à la fois.

« Lasciate ogni speranza voi ch’entrate. » Laissez toute espérance vous qui entrez. Ce vers de Dante, tiré du texte, résume bien ce qu’inspire le livre : une fois le livre de Somoza entamé, nous ne pouvons presque plus nous en défaire.

Cette histoire s’ouvre sur un rêve. Ou plutôt un cauchemar.

« Il savait qu’en haut se trouvait se véritable victime. L’escalier débouchait sur un long couloir recouvert de moquette et décoré de bustes classiques placés sur des piédestaux. L’ombre de l’homme éclipsait les bustes au fur et à mesure qu’il passait devant eux : Homère, Virgile, Dante, Pétrarque, Shakespeare… silencieux et morts à l’intérieur de la pierre, inexpressifs comme des têtes décapitées. Il parvient au bout du couloir et traversa une antichambre révélée de façon magique par la lumière verte intense d’un aquarium posé sur un socle en bois. C’était un objet spectaculaire, mais l’homme ne s’arrêta pas pour le contempler. Il ouvrit une porte à double battant située à côté de l’aquarium et, avec une lampe électrique, convoqua les formes d’un lustre, de plusieurs fauteuils et d’un lit à baldaquin. Sur le lit, une silhouette floue. Elle se réveilla lorsqu’il tira le drap brusquement. C’était une femme jeune aux cheveux très courts, mince, presque frêle. Elle était nue, et, quand elle se redressa, le bout de ses seins menus pointa vers la lampe. La lumière aveuglait son regard bleu. Il n’y eut pas d’échange de paroles, tout juste des sons. Simplement l’homme

Non

Se jeta sur elle.

Je ne veux pas

La nuit se poursuivait au-dehors

Silence. Flux du temps.

Alors il se passe quelque chose. De façon lente mais imperceptible, la tête de la femme se met à bouger.

Je ne veux pas rêver

Elle se tourne jusqu’à se retrouver sur la nuque, se redresse par secousses maladroites et s’appuie sur le cou tranché. Elle a les yeux écarquillés.

Je ne veux plus rêver


Et elle parle. »

Déconcertant, pour un début. Somoza  place directement le lecteur dans l’ambiance déroutante du livre. Happés par l’écriture dont le rythme est surprenant, souvent effréné,  le lecteur ne sait à quoi s’attendre, et l’inquiétude fait d’ores et déjà son apparition. De plus, la présentation du texte semble étrange, en parfait accord avec le ton de l’œuvre. En effet, on ne comprend pas tout de suite pour quelle raison l’auteur alterne la narration normale avec ce qui semble être les pensées intimes des différents personnages. Le thème du rêve très présent au début du texte et continuera d’être traité assez fréquemment dans l’œuvre, peut-être pour troubler davantage le lecteur dans sa compréhension de l’histoire.

L’histoire se déroule à Madrid. Salomon Rulfo est un jeune enseignant et grand amateur de poésie —  « Il lisait partout et à toute heure, mais uniquement de la poésie. »  — ayant arrêté son activité de professeur d’histoire de la poésie à l’université et tombé dans l’alcoolisme à cause de la mort brutale de sa femme, Beatriz. Chaque nuit sans exception, il fait le même cauchemar. L’incompréhension et la peur le gagnent lorsqu’il aperçoit, lors d’un reportage à la télé, une maison, semblable à celle qu’il voit toutes les nuits dans ses rêves et dont il ne connaissait pas l’existence. Dans ce reportage, la journaliste décrit un crime, un crime inhumain. Perturbé par cette histoire, le héros décide de se confier à son médecin, Ballesteros qui l’aidera par la suite à découvrir le sens caché de ses rêves dont la cause reste inconnue. Dans sa quête de vérité, Rulfo rencontrera Raquel, une femme pour le moins intrigante qui fait le même rêve que lui et ne se souvient pas de sa vie passée, avant de devenir prostituée et d’être condamnée à vivre dans la misère la plus complète par son patron. Alors qu’elle est maltraitée et humiliée par ses clients violents, sa rencontre (de hasard ?) avec le héros lui permettra de commencer, avec son jeune enfant, une nouvelle vie plus heureuse car elle et Rulfo s’aimeront d’une façon respectueuse et discrète.

Ils découvriront l’horrible vérité des dames, au nombre de treize mais dont on ne doit surtout pas mentionner la treizième. En effet, ayant volé un objet qui leur appartient dans la maison du crime aperçue lors du reportage, c’est-à-dire la maison de leur cauchemar, les deux personnages vont se retrouver au cœur d’une intrigue palpitante, semblable à une intrigue policière si ce n’est que le fantastique a une part beaucoup plus importante.  « La maison était ouverte. Rulfo ne s’expliquait pas comment car Ballesteros et lui avaient pu constater le contraire à peine une heure plus tôt, mais c’était le cas maintenant. »

Construite sur une légende ancienne, l’intrigue est surprenante car elle met en scène des femmes maléfiques, pouvant revêtir plusieurs apparences, et tenant les poètes du monde sous leur emprise : elles sont leurs muses et les inspirent de manière magique dans le but de leur faire écrire les plus beaux vers. Ceux-ci leur sont ensuite volés afin qu’elles puissent s’en servir comme arme de torture.

« Les dames sont treize : la N° 1 Invite, la N°2 Surveille, la N°3 Punit, la N°4 Rend fou, la N°5 Passionne, la N°6 Maudit…

– La N°7 Empoisonne, récitait le vieux, tandis que l’enfant lisait sans un seul murmure, sans une seule erreur. La N°8 Conjure, la N°9 Invoque, la N°10 Exécute, la N°11 Devine, la N°12 Connaît. Il s’arrêta et sourit. Ce sont les dames. Elles sont treize, elles sont toujours treize, mais on n’en cite que douze, tu vois ? … Tu ne dois en mentionner que douze, ne te risque jamais, même en rêve, à parler de la dernière. Pauvre de toi si tu mentionnais la treize ! Tu crois que je mens ? »

Les dames, voulant récupérer l’objet, appelé imago et dont la fonction est bien précise, vont tendre un piège à Rulfo et Raquel, menacés de mort. Ils devront l’éviter s’ils veulent survivre car les dames, aussi surprenant que cela puisse paraître, torturent leurs ennemis en inscrivant des vers de poètes célèbres sur leur corps ou seulement en les récitant. Ces vers s’appellent des « phylactères ».

« Subitement, une douleur comme il n’en avait jamais ressenti, hérissée, cristalline, très pure, tranchante comme l’éclair, lui transperça l’estomac et le fit tomber à genoux sur la gazon, incapable même de crier.
– Baudelaire, il entendit la voix lointaine de la femme. Premier vers de l’Albatros. »

Qui est donc la dame N°13, et quel secret cache Raquel ? Ne se souvient-elle vraiment pas de sa vie passée ou manipule-t-elle Rulfo ? Ignorait-t-elle véritablement l’existence des dames ?

Ce livre que j’ai énormément apprécié est non seulement un pur divertissement dont l’intrigue sort du commun et est particulièrement bien construite, pensée, mais également un grand éloge de la poésie, omniprésente. Effectivement, si Somoza a décidé de traiter ce thème, c’est pour nous sensibiliser au pouvoir de la poésie, et à l’influence que les mots peuvent avoir sur nous. La façon qu’a Somoza de comparer la poésie à une arme destructrice est significative puisqu’elle montre combien nous sommes sensibles aux mots.

Ce qui fait la force de cette œuvre, c’est incontestablement le style de Somoza, presque indéfinissable, l’intrigue bien agencée, et le mélange des genres qui satisfera les amateurs de policiers puisque la violence est très présente, voire parfois trop :

« Des ciseaux et des lancettes de différentes formes mordaient ses jambes décharnées. Les arêtes des tibias avaient été percées en différents points. Celui qui avait commis une telle atrocité avait plongé à plusieurs reprises dans ces orifices et perforé également à divers endroits… »

Il satisfera également les amateurs d’œuvres fantastiques et poétiques.

Ce livre est tout simplement marquant.

 

 

Camille, 1ère année Bib.-Méd.-Pat.

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