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28 août 2013 3 28 /08 /août /2013 07:00

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José de Almada Negreiros
La Tortue
illustré par Irène Bonacina
traduit par
Dominique Nédellec
 éditions Chandeigne, 2011


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Aaaaahhh Bordeaux, que bien des collaborateurs de ce site littéraire habitent désormais, exigences iutesquiennes obligent !

On y découvre des librairies prestigieuses telles que Mollat, la Machine à Lire, la librairie Georges… nouvelles ou historiques, elles sont de vraies mines d’or pour les amateurs de lectures en tous genres. Leur architecture est aussi des plus intéressantes : de la boutique de plain-pied chez Mollat, typique des marchands bourgeois du XVIIIème, aux voûtes de pierre blonde de la Machine à Lire. Mais ne soyons pas chauvins, car chez nos homologues européens se cachent aussi de belles surprises. Jose-de-almada-negreiros-la-tortue-02-librairie.jpg

À Porto, par exemple, qui rassemble de très nombreuses librairies et notamment le très célèbre établissement Lello, fondé en 1906 et considéré comme la troisième plus belle librairie du monde par le Guardian. Un escalier monumental occupe la pièce centrale remplie de bibliothèques en bois ouvragé ; ses adeptes sont tant des intellectuels portugais que des touristes avides d’architectures sublimes.

Cette année j’ai eu la chance de passer les fêtes dans cette ville : émerveillée, j’ai fait mes premiers pas dans l’enceinte. Au-delà de la beauté de l’édifice, j’ai déniché deux livres qui m’ont paru pertinents étant donné mon fragile (inexistant) niveau en langue portugaise.

Le premier est un recueil de poèmes portugais… en version anglaise, certes, le décryptage de la VO étant inenvisageable.

Pour le second, j’ai choisi un petit livre : La Tortue, de José de Almada Negreiros (1893-1970), encore illustré, et cette fois-ci carrément en français.

Ce conte philosophique paru aux  éditions Chandeigne que je ne connaissais pas jusque là m’a attiré par son format et la texture de sa couverture.

Carré, d’une quinzaine de centimètres de côté, le papier est à la fois rêche et poudré…

Ajoutons à cela une couverture espiègle, où un petit bonhomme au chapeau rouge en accordéon sur la binette, crapahute tant bien que mal dans une galerie de glaise. À sa droite, une coquine tortue dorée, le regarde d’un air moqueur et nous invite à la suivre.

Mais les copains baroudeurs piétinent dehors en attendant gentiment que la curieuse que je suis ait assouvi son quart d’heure de flânerie littéraire : je le feuillette rapidement. Ses couleurs chaudes me rappellent l’acajou de la fameuse librairie dans laquelle je me trouve alors, les textes sont lisibles et les dessins colorés, parfois en pleine page, me donnent l’impression fabuleuse d’être une fillette face à un livre d’artiste.

Ni une ni deux, il est à moi !

Enfin, à moi à moi, pas tout à fait. Car une fois douillettement installés à une table du Majestic Café (avis aux gourmands, le trio de soupes est un régal à prix réduit !), mes compagnons de route accaparent le joyeux butin. Tant pis, je n’aurai pas le monopole de la première lecture, bien au chaud sous un sac de couchage sur le chemin du retour.

Mais je vous sens patienter, alors passons sur les éblouissants détails de voyage, afin de nous intéresser au contenu de la fameuse trouvaille.

Les premières lignes installent les personnages principaux. Le fameux petit bonhomme de la couverture, déambule la poitrine haute et fière, le profil aristocratique et hautain. L’intrigue tourne autour de sa rencontre avec l’espiègle animal à la carapace d’or que l’olibrius à chapeau croise sur sa route.


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« Il était une fois un homme absolument maître de sa volonté. Il lui arrivait parfois de se promener, seul, le long des chemins. Un jour, il vit au milieu de la route un animal dont la présence en ces lieux lui sembla saugrenue : une tortue. L’homme qui était absolument maître de sa volonté n’avait jamais vu de tortue.

Cependant, à présent, le doute n’était plus permis. Il s’approcha encore un peu. Il avait bien vu, de ses yeux vu : c’était réellement la fameuse tortue de la zoologie.

L’homme qui était absolument maître de sa volonté jubila : il tenait là une grande nouvelle à annoncer au déjeuner. Il s’empressa de rentrer chez lui.

Mais à mi-chemin, il se dit que sa famille n’allait peut-être pas y croire, à sa nouvelle, vu qu’il ne ramenait pas la tortue avec lui, et il stoppa net. Comme il était absolument maître de sa volonté, il n’aurait pas supporté que sa famille pût s’imaginer que cette histoire de tortue n’était qu’invention, aussi fit-il demi-tour.

Lorsqu’elle le vit s’approcher, la tortue, qui s’était déjà méfiée la première fois, fila dans un trou, l’air de rien. »


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Ainsi le vaillant homme s’échine à retrouver ladite bestiole. Avec son bras tout d’abord, qu’il plonge à l’aveugle dans le refuge de la bête. Puis avec un long bâton. Rien n’y fait, même pas la galerie qu’il creuse sans cesse, traversant la Terre de part en part.


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Mais derrière une petite intrigue qui pourrait sembler naïve à certains, se cachent des réflexions sur ce qui anime les hommes au jour le jour.

Sommes-nous réellement guidés par notre volonté ? Jusqu’où pouvons-nous être habités par notre orgueil ? Comment le distinguer de la curiosité propre à la découverte ?  Notre pouvoir sur ce qui nous entoure est-il une illusion ? À quel point sommes-nous aveugles face à ce qui nous entoure, mus par nos seuls désirs de réussite ?
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Le voyage loin de notre identité sociale est-il un chemin vers notre entité véritable?

L’histoire est suivie du texte en langue originale, illustré par les ébauches de dessins d’Irène Bonacina.

Dans les dernières pages, avant une courte biographie de l’auteur, cette dernière raconte son rapport à l’histoire en tant que dessinatrice :

 

« La Tortue ne s’est pas laissé illustrer si facilement.

Dès la première lecture, l’histoire m’a parlé de façon très singulière. Et pourtant lorsque je dessinais elle me résistait et semblait me glisser entre les doigts. Ma situation ressemblait à celle de ce petit homme têtu : alors que lui creusait la terre de part en part, mû par une volonté bornée, de mon côté je devais persévérer pour faire apparaître les images. Nous étions tous les deux pris dans nos aventures respectives – nous creusions. Puis j’ai dégagé le fil et trouvé le ton juste. C’était un vrai plaisir d’imaginer les paysages souterrains et les attitudes de ce personnage. Tandis que je le dessinais, je le comprenais de mieux en mieux. Comment distinguer la vraie persévérance d’une volonté trop dure et orgueilleuse ? Almada Negreiros nous questionne et nous met en garde. À travers sons sens de l’humour et de l’absurde, je suivais la trace de sa réflexion. À chacun de la percevoir et de l’entendre à sa manière. »

 

Ce livre a été pour moi une très belle découverte. Bien sûr il me rappelle un agréable voyage au Portugal entre amis, mais au-delà, la vision amusante et intemporelle qu’il propose de l’Homme me plaît.

Un poil persifleur, mais l’autodérision gonflée à bloc, ce conte est malicieusement clairvoyant. Accompagné d’une pincée de dessins taquins, le tout enrobé d’une douce écume de bienveillance, il compte parmi mes préférés. Car ce carnet héberge un petit bonhomme au chapeau melon, un petit homme un peu grotesque et ridicule… un petit bout d’humanité obstiné et attachant que nous sommes...  tous!

Et pour preuve, même Guy Delisle, dans Chroniques de Jérusalem court lui aussi après notre fameuse tortue !
Jose-de-almada-negreiros-la-tortue-08.JPGLaura Izarié, 2ème année Bibliothèques 2012-2013

 

 

 

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Published by Laura - dans jeunesse
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