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10 mars 2012 6 10 /03 /mars /2012 07:00

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José de la CUADRA
Noir Équateur

Traducteurs

Eudes Labrusse,

Robert Amutio,

Denis Amutio

et Catherine Echezarreta

L’arbre vengeur
collection « Forêt invisible », 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’ai choisi de présenter un ouvrage édité par la maison bordelaise L’arbre vengeur afin de rendre hommage à leur collection « Forêt invisible », tournée vers l’Amérique Latine. En effet, je remercie les éditeurs David Vincent et Nicolas Etienne de m’avoir fait découvrir l’œuvre de l’Équatorien José de la Cuadra. L’ouvrage intitulé Noir Equateur réunit plusieurs nouvelles de l’écrivain et chaque nouvelle est illustrée par Yoel Jimenez, un artiste cubain, diplômé des Beaux Arts de La Havane.



José de la Cuadra et son œuvre

José de la Cuadra est un écrivain équatorien né à Guayaquil en 1903 et mort en 1941. Il fut professeur universitaire, avocat, militant socialiste, écrivain. Il fut également le créateur de l’Université populaire de Guayaquil, et représentant consulaire de son pays en Argentine et en Uruguay.

D’un point de vue plus littéraire, José de la Cuadra a fait partie du groupe de Guayaquil, dont la devise était « la realidad y nada más que la realidad » (la réalité et rien d’autre). Dans les années 30, ces écrivains, parmi lesquels Joaquín Gallegos Lara, Enrique Gil Gilbert ou Demetrio Aguilera Malta, seront les fondateurs du nouveau récit équatorien. Ce récit est marqué par un important réalisme et un intérêt notable pour les causes sociales.

José de la Cuadra a publié plusieurs recueils de nouvelles comme Repisas en 1931, Horno en 1932, ou Guasintón en 1938. Il a également publié un roman, Los Sangurimas, en 1934, qui n’a jamais été traduit en français, et il a plus tard écrit Los monos enloquecidos, roman aujourd’hui inachevé.

Par ailleurs, José de la Cuadra est reconnu pour avoir publié un essai, intitulé El montuvio ecuatoriano, paru en Equateur en 1938. Cet essai allie sociologie et ethnographie. L’auteur porte un regard le plus extérieur possible afin de décrire les montuvios, qui sont les paysans de la région côtière et rurale du sud du pays, région dont la capitale est Salitre. Le peuple des Montuvios a été « exploré » à partir des années 30 par les écrivains du groupe de Guayaquil, qui proposent aux lecteurs certaines analyses ethnographiques, non seulement dans leurs essais mais aussi dans des textes de fiction. En effet, la littérature de ce groupe est appelée « littérature de la reconnaissance », et son objectif, qui peut sembler paradoxal, est de montrer les us et coutumes des peuples équatoriens, parmi lesquels les Montuvios, dans un but de modernisation de la société. Se connaître, se reconnaître, pour aller de l’avant. De la Cuadra a, en ce sens, participé au projet de nation métisse, projet qui a vu le jour en Equateur avec la révolution montonera de 1895. Il a mobilisé la société par son discours libertaire et a donné à entendre les revendications des métis.

En France, son œuvre est peu connue. L’ouvrage édité par L’Arbre vengeur reprend deux nouvelles qui avaient été traduites par Eudes Labrusse, « Chumbote » et « La Tigra ». Quant aux autres nouvelles, elles sont traduites par Robert Amutio, Denis Amutio et Catherine Echezarreta. Robert Amutio, directeur de la collection « Forêt invisible » chez L’Arbre vengeur, a choisi de présenter neuf nouvelles qu’il a choisies parmi les trois recueils de nouvelles cités précédemment.



Trois dimensions : réalisme, mythe et politique

Tout d’abord, nous pouvons affirmer que la littérature de José de la Cuadra est réaliste, cela ne fait aucun doute. L’auteur décrit des faits de société, sans pour autant apporter de considérations personnelles, il ne réprouve aucun des us et coutumes des Montuvios, il les décrit simplement au lecteur. Les crimes restent alors parfois impunis, comme ils l’étaient dans la société montuvia des années 30. La famille décrite dans la nouvelle « La Tigra », famille constituée par les trois sœurs Miranda après l’assassinat de leurs parents, est un microcosme des plus probables dans la violence de cette zone côtière de l’Equateur.

Par ailleurs, il est fait allusion aux cambujos dans la nouvelle « Chumbote », ces métis de noirs et d’indiens. Une domestique indigène prénommée Rosa, vient quant à elle de la province de León, une province située au sud de Quito.

Pour reprendre les termes des éditeurs de l’Arbre vengeur, José de la Cuadra « nous plonge dans la magie et la brutalité des régions équatoriennes ». En effet, magie et brutalité sont présentes tout au long des nouvelles, et elles semblent être les deux faces de l’âme montuvia.

En ce qui concerne la magie, le merveilleux, ils font partie intégrante de l’âme montuvia selon José de la Cuadra. L’auteur prend soin de transcrire la réalité montuvia telle qu’il la connaît, puisque son grand-père était un paysan montuvio. Il montre cette réalité avec tout ce qu’elle a de fantasque, de magique. Nous sommes dans les années 30 soit quelques décennies avant le réalisme magique de Gabriel García Márquez et le réel merveilleux de Alejo Carpentier. José de la Cuadra fut l’un des premiers écrivains équatoriens qui attacha de l’importance aux coutumes mais aussi aux croyances et aux légendes de son peuple.

Dans la nouvelle intitulée « Terres chaudes », une mère de famille explique à son enfant que rôdent de mauvaises visions et qu’il faut être vigilant.

–- C’est la pleine lune, de mauvaises visions rôdent.


–- C’est vrai les mauvaises visions, maman ?


–- Oui : ton défunt père une fois s’est retrouvé nez à nez avec une de ces visions, là, pas loin, au pied des calmitiers. C’était une masse blanche. On aurait dit une femme. Ça l’appelait, en levant le bras.


–- Et c’était une femme ?


–- Oui.


–- Et qui c’était cette femme, maman ?


–- La mort.
 
Dans ce même récit, le jeune garçon pense à la montagne, la nuit tombée.

Il n’était jamais passé par la montagne de nuit, mais il savait que c’était horrible. Les jaguars et les grands singes étaient aux aguets. En plus, et là c’était vraiment vrai, aux carrefours apparaissaient les sorcières, les diables et les morts. Sur le sol glissaient les serpents. Au-dessus, voletaient, les oiseaux de mauvaise augure.

Le garçon n’est pas dupe, sa mère lui raconte des histoires au sujet des visions, de la mort qui rôde. Par contre, les sorcières, les diables et les morts qui apparaissent la nuit dans la montagne, il y croit de toutes ses forces. Nous avons là plusieurs degrés de légendes, plusieurs croyants : rien ni personne n’est oublié.

Le mythe, la légende sont en effet présents tout au long des récits. Dans « Guasintón, le seigneur du fleuve », un caïman nommé Guasintón est vénéré sur les terres montuvias, c’est le seigneur à qui l’on paye un tribut pour pouvoir traverser la rivière. Il prélève ainsi un animal sur chaque troupeau qui croise son chemin. Voici la description qui est faite de l’animal.

Sur les berges du fleuve, il était devenu presque un mythe. Il faisait l’objet d’une sorte de vénération quasiment religieuse. Cela avait commencé par la peur que l’on faisait aux enfants en brandissant son nom, mais la crainte s’était ensuite propagée chez les adultes. Puis, comme il arrive souvent, de cette crainte était née une superstition, et sur celle-ci s’était bâti une sorte de culte.

Une dimension politique intervient aussi dans cette nouvelle avec le nom de l’animal. Guasintón est tout simplement la déformation de Washington, l’homme politique américain. Ce n’est pas un hasard si De la Cuadra a choisi ce nom : Washington, comme fondateur d’une nouvelle nation, d’un ordre nouveau aux USA. L’écrivain aspire lui aussi à des changements politiques et sociaux en Equateur, et ce caïman pourrait être le père de la nouvelle nation tant attendue, ou, du point de vue du mythe, le mythe fondateur d’une nouvelle nation.

Guasintón est donc ici le Seigneur du Montuvio. Or un jour, il dévore le chien favori de don Macario Arriaga, et ce dernier ne le supporte pas. Il décide donc d’en finir avec l’animal, et pour ce faire, il réunit treize de ses hommes. L’expédition aura raison de Guasintón, même s’il s’agit davantage d’un sacrifice que d’un assassinat.

Et c’est à ce moment-là que se produisit le prodige : Guasintón – qui, sous l’eau, avec sa carapace d’écailles, était invulnérable aux balles, d’ailleurs inoffensives tirées de si près – bondit sur la berge et fou, monstrueusement fou, se jeta sur les hommes. Surpris par l’animal, les hommes ne réagirent pas ; et c’est là que Guasintón arracha d’un seul coup de croc la moitié de la jambe de Sofronio Morán, le chasseur qui se trouvait le plus proche de ses mâchoires.

Mais les hommes retrouvèrent leur sang-froid et, sans s’occuper du blessé, reculèrent. Une pluie de balles tomba sur Guasintón.[…]


Guasintón, Seigneur féodal des eaux du Montuvio, était désormais, et pour toujours, invincible…

En se sacrifiant ainsi, le caïman met fin à cette société féodale qui est celle du Montuvio. Cela fait écho aux idées de l’auteur, qui souhaite mettre un terme à cette société archaïque et moderniser la société équatorienne. Le mythe rejoint donc la politique.

Quant à la brutalité évoquée par les éditeurs, on la retrouve dans l’ensemble des nouvelles, qu’il s’agisse de relations incestueuses entre frère et sœur, comme dans « Terres chaudes », ou bien de banditisme dans « Palo’ e balsa » et dans « Cubillo, chercheur de bétail ».



La Tigra, le chef-d’œuvre de José de la Cuadra.

« La Tigra » est une longue nouvelle du recueil Horno, qui fut traduite par Eudes Labrusse, et publiée en 1994 par les Editions Alfil.

José de la Cuadra y narre la vie de trois sœurs vivant dans l’hacienda Tres hermanas, seules, leurs parents ayant été abattus chez eux par des criminels. Ces filles incarnent le pouvoir de la forêt, le mythe montuvio. L’hacienda qu’elles habitent se trouve à quatre jours de marche de la ville de Balzar, soit en pleine jungle.

La sœur aînée, Francisca, dite aussi Pancha, est La Tigra. Elle a dix huit ans lorsque des bandits s’introduisent dans la maison familiale et tuent ses parents. Sans vaciller, elle attrape un fusil et abat l’un après l’autre tous les criminels. Depuis, elle est surnommée La Tigra pour la dureté, la rudesse de son caractère. Elle monte à cheval, manie les armes à feu et la machette, et choisit l’homme qu’elle mettra le soir même dans son lit. Personne ne peut se refuser à elle : dans la région, tout le monde la connaît et sait de quoi elle est capable. La Tigra est la chef de tribu, d’une tribu archaïque. Tout le monde la craint, à l’image du capitaine Moreira.

Donne-moi un baiser, tu veux ?
 
La niña Pancha se retourna brusquement et gifla le commissaire à pleine main.

– Bas les pattes, hombre ! Vous et vos hommes, vous allez dormir dans la baraque du nègre Victorino. C’est clair, maintenant ?
 
Elle fit un pas en arrière, sur la défensive. Le capitaine Moreira essaya de s’imposer :

– Mais c’est que je représente l’autorité, moi, et je fais ce qui me semble…


– Ecoutez, señor… Laissez tomber vos grands airs… Ici… ici, c’est moi qui commande.
 
La niña Pancha avait pris une attitude résolue. Ses yeux étincelaient de rage. Et le valeureux capitaine Moreira se souvint très opportunément des cinq assaillants tués par balle : il opta pour le repli.
Juliana suit les traces de sa sœur aînée et son style de vie est à peu près similaire. Quant à la plus jeune, Sara, elle est protégée par ses sœurs qui l’enferment lors de chaque fête dans sa chambre, et l’attachent à son lit. Nous apprendrons au fil du récit le pourquoi de cette protection rapprochée.

Après le décès de leurs parents, les trois sœurs apprendront à s’occuper de la maison, des peones, du travail, mais également des invités.

La nouvelle se construit justement autour des hôtes que reçoivent les trois sœurs. Ces hôtes sont les témoins de la vie de ces jeunes filles, et c’est grâce à leurs visites que nous en savons plus sur elles. Au cours du récit, les Miranda recevront successivement : un groupe de peones, le commissaire de police de Balzar et son équipe, leur oncle Sotero Naranjo, des agents de police rurale, un jeune homme en fuite, un guérisseur nommé Masa Blanca et enfin Clemente Suárez Caseros, le jeune serrano qui tombe amoureux de Sara et qui demande sa main.

José de la Cuadra établit une opposition entre le monde intérieur de l’hacienda et celui qui l’entoure. Dans la maison, la Tigra règne, elle impose sa loi. De plus, la maison est tournée vers le passé (les filles possèdent de très vieux disques grâce auxquels elles animent leurs soirées) alors que les visiteurs (à l’exception du guérisseur) incarnent les valeurs de la ville, la modernité. Guayaquil, d’où vient le prétendant de Sara, représente la civilisation par rapport à l’hacienda. C’est en effet une ville portuaire, remplie de commerces et par son port, elle est ouverte sur le monde, contrairement à Tres hermanas. Le jeune homme joue d’ailleurs de la clarinette, un instrument venu de la ville qu’on ne trouve pas dans la jungle du Montuvio.

La construction de la nouvelle est très singulière, le parcours sera truffé d’embûches pour le lecteur. En effet, la lecture doit être très attentive, pour que le lecteur puisse lui-même reconstituer la chronologie de l’histoire. La nouvelle est fragmentée et l’auteur utilise beaucoup l’ellipse et le flash back. Elle est construite autour de trois télégrammes, l’un situé au début, le second au milieu du récit et le dernier, qui clôt la nouvelle. Voici un extrait du premier télégramme :

« À Monsieur l’Intendant Général de la Police du Guayas :

Je soussigné, Clemente Suárez Caseros, Équatorien, originaire de cette ville, dans laquelle je suis domicilié, représentant itinérant de la firme Suárez Caseros & Cie, soumets à votre bienveillante attention les faits suivants : dans l’hacienda appartenant à la famille Miranda, située au cœur du canton de Balzar qui fait partie de votre juridiction provinciale, la señorita Sara María Miranda, légalement majeure et avec laquelle j’ai conclu un engagement formel de mariage qui ne peut aboutir pour la raison ci-dessous exposée, est séquestrée par ses deux sœurs […]. »


Cette nouvelle a été portée au cinéma en 1990 par Camilo Luzuriaga, qui a cependant réalisé quelques changements dans l’histoire. On peut peut-être les attribuer à l’évolution de la société et de l’État équatorien ; en effet, dans le film, la Tigra sera tuée par un policier municipal. Le film a été l’un des rares films équatoriens ayant reçu une diffusion internationale, avant Que tan lejos, en 2008.


Marina, AS Éd.-Lib.


Sites consultés

 http://www.bowdoin.edu/~eyepes/profess/tigra.htm


 http://www.opuslibros.org/Index_libros/NOTAS/CUADRA.htm


 http://books.google.fr/books?id=biXuC5jiBd4C&pg=PA128&lpg=PA128&dq=la+tigra+jos%C3%A9+de+la+cuadra&source=bl&ots=MPTFLeTq52&sig=h6f-XKEYZNYAaF8lIZeeuPTfKac&hl=fr&ei=YJHaTtS-FbTS4QTchq2GDg&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=10&ved=0CIYBEOgBMAk#v=onepage&q=la%20tigra%20jos%C3%A9%20de%20la%20cuadra&f=false


 http://www.cafardcosmique.com/David-Vincent-et-Nicolas-Etienne

 


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Published by Marina - dans Nouvelle
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