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29 août 2013 4 29 /08 /août /2013 07:00

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Julie OTSUKA
Certaines n’avaient jamais vu la mer
The Buddha in the Attic
trad. de Carine Chichereau
Éditions Phébus
coll. « Littérature étrangère », 2012
Prix Femina étranger 2012
 






 

Présentation de Julie Otsuka

Julie Otsuka est née en 1962 en Californie d’une mère américaine d’origine japonaise et d’un père japonais.  Elle étudie l’art à l’université de Yale, développe un goût prononcé pour la peinture mais abandonne pour se consacrer à l’écriture. Elle est révélée sur la scène littéraire en 2002 avec son premier roman Quand l’empereur était un Dieu, qui raconte la cruauté des camps de concentration aménagés discrètement aux États-Unis où 110.000 citoyens américains d’origine japonaise, considérés désormais comme des ennemis, ont été internés après l'attaque de Pearl Harbour en 1941. Une période de l’histoire que les ancêtres de l’auteure ont connue. En 2011, Julie Otsuka publie Certaines n’avaient jamais vu la mer qui lui vaut de remporter le très prestigieux PEN/Faulkner Award en 2011 ainsi que le prix Femina étranger en 2012.

 

Un roman polyphonique

En huit courts chapitres, Julie Otsuka redonne voix et chair aux victimes du rêve américain que sont ces femmes japonaises parties rejoindre leurs futurs époux, eux aussi immigrés japonais, dont elles ne savent rien, de l’autre côté de l’océan Pacifique.

Une cargaison de jeunes filles japonaises débarque alors à San Francisco pour y trouver un mari qu’elles ne connaissent pas si ce n’est par le biais de quelques lettres échangées dans lesquelles ils ont glissé une photo laissant entrevoir leur beauté et leur richesse.

 

« Sur le bateau, la première chose que nous avons faite […] c’est comparer les portraits de nos fiancés. C’étaient de beaux jeunes gens aux yeux sombres, à la chevelure touffue, à la peau lisse et sans défaut. Au menton affirmé. Au nez haut et droit. À la posture impeccable. […] Certains d’entre eux étaient photographiés sur le trottoir, devant une maison en bois au toit pointu, à la pelouse impeccable […] appuyés contre une Ford T. »

 

Partagées entre espoir et angoisse, ces jeunes filles innocentes rêvent d’un monde meilleur et s’imaginent alors des histoires de princesses, de belles histoires d’amour. Mais, la réalité est beaucoup plus crue et laisse place au désenchantement. Ces hommes qu’elles pensaient raffinés sont en réalité, pour la plupart, des paysans qui ont besoin d’une main-d’œuvre docile et efficace. Ni la photo ni la situation professionnelle ne correspond à ce qui était annoncé. Et leur nuit de noces s’apparente plus au viol qu’à une douce étreinte amoureuse.

 

 « Cette nuit-là, nos nouveaux maris nous ont prises à la hâte. […] Ils nous ont prises par terre, sur le sol du Minute Motel. […] Ils nous ont prises avant que nous ne soyons prêtes et nous avons saigné pendant trois jours. […]Ils nous ont prises dans la violence, à coups de poing, chaque fois que nous tentions de résister. […] Ils nous ont prises par surprise, car certaines d’entre nous n’avaient pas été informées par leur mère de ce qui les attendait précisément. J’avais treize ans et je n’avais jamais regardé un homme dans les yeux. »

 

Elles se retrouvent alors à labourer des champs, à laver les sols et à servir le dîner dans les familles de Blancs, à lutter pour apprendre une nouvelle langue et une nouvelle culture, à essayer d’aimer un inconnu, à lui faire des enfants. Face à cette désillusion et cette trahison, elles font preuve de courage et se plient aux exigences de leurs maris, aux coutumes et aux mœurs d’un pays si différent du leur. Trop pauvres pour retourner sur leur terre, elles voient leurs rêves s’évanouir. Méprisées en tant que femmes par leur mari, en tant que Japonaises par les Blancs mais aussi par leurs enfants devenus de « vrais Américains » qui renient leurs origines, sans repères, elles doivent faire face à une condition pire que celle qu’elles avaient fuie.

 Puis la Seconde Guerre mondiale a lieu. Enfermées dans des camps avec leur progéniture et leur mari, victimes de l’Histoire, elles subissent un nouvel exode et essaient de survivre encore une fois. Les immigrés japonais sont alors considérés comme des traîtres, des ennemis par leur pays d’adoption et sont parqués dans des lieux inconnus. Julie Otsuka boucle son récit en traitant d’un sujet resté trop longtemps tabou.

 

Plutôt que de raconter l’histoire d’une de ces Japonaises en particulier, l’auteure a choisi d’utiliser « la voix du nous ». En utilisant la première personne du pluriel, Julie Otsuka fait de ces vies de femmes japonaises exilées aux États-Unis « une tragédie humaine bouleversante ». Même si les situations de ces femmes sont variées, la douleur et la souffrance sont communes.

Parfois, une phrase en italique fait résonner un « je » qui commente les sensations éprouvées.

 

« Je veux rentrer chez moi. »

« J’avais l’impression d’étouffer. »

« J’ai cru que mon vagin allait exploser. »

 

Mais, là encore ce « je » équivaut à un « nous ».

 

 « Nous voilà en Amérique, nous dirions-nous, il n’y a pas à s’inquiéter. Et nous aurions tort. »

 

D’autres phrases en italique parcourent le texte. Il s’agit bien souvent de la retranscription des paroles de personnages secondaires comme les maris :

 

 

« S’il te plaît, tourne-toi vers le mur et mets-toi à quatre pattes. »

« Ne te laisse pas décourager. Sois patiente. Reste calme. Mais pour l’instant, nous disaient nos maris, laisse-moi parler à ta place. »,

 

Ou bien d’insérer les dires des Américains :

 

« Un Japonais peut vivre avec une cuillerée de riz par jour. »

« Ces gars-là arrivent, et on n’a pas du tout besoin de s’en occuper. »

 

Sans complaisance, sans pathos, l’auteure utilise un style incisif et dépouillé pour évoquer le destin tragique de ces femmes. Les phrases sont courtes, percutantes et saccadées. Le récit est scandé par des reprises anaphoriques à chaque début de paragraphe : « Sur le bateau », ou  dans le texte : « Ils nous ont prises », « Certaines des nôtres », « Certaines d’entre nous » « D’autres encore ». Associées à un mode de narration pluriel et incantatoire, elles rendent encore plus poignante et dramatique l’expérience de ces femmes japonaises, leurs souffrances, leurs espoirs avortés et leurs rêves déçus. Des procédés subtils pour donner une densité au récit.

 

Le style de l’auteure peut paraître dérangeant voire étouffant ; mais n’est-ce pas ce sentiment qu’elle souhaite provoquer chez son lecteur ? Ce même sentiment d’étouffement que ces femmes ont éprouvé en passant de l’indifférence à l’oubli. À travers son roman, Julie Otsuka cherche à rétablir la vérité sur un sujet trop souvent méconnu et à rendre justice aux victimes de la guerre.


Lisa, AS Bibliothèques 2012-2013

 

 

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