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24 décembre 2011 6 24 /12 /décembre /2011 07:00

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Katharina HAGENA

Le Goût des pépins de pomme

Langue originale : allemand      

 Titre d’origine

Der Geschmack von Applekernen

Traducteur

Bernard Kreiss

Anne Carrière, 2011

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Goût des pépins de pomme.

 

Lorsque Iris se rend a Bootshaven pour l'enterrement de sa grand-mère elle ne s'attend pas à hériter de la maison familiale. Il est de plus inconcevable pour elle de la garder ; elle n'y a pas mis les pieds depuis des années et vit à Fribourg où elle travaille comme bibliothécaire. Aussi décide-t-elle de ne s'y installer que quelques jours, le temps de régler la succession. Seulement, et c’est surtout pour cela qu’Iris ne souhaite pas la garder, cette maison est plus qu'une simple maison. Elle incarne le passé de la famille, ses souvenirs mais aussi ses drames, comme la mort accidentelle et terrible de Rosemarie, la cousine d’Iris, dont la famille porte encore le deuil. Pourtant, peu à peu, Iris se réapproprie les lieux ; elle parcout la maison aux pièces innombrables et l’immense jardin où le passé semble palpable. Juchée sur le vieux vélo de son grand-père, elle emprunte les chemins de son enfance et abandonne ses propres vêtements pour les vieilles robes de sa grand-mère et de ses tantes. Comme transportée dans un espace à part, un espace où se mêlent présent et passé, l’espace du souvenir, elle ne cesse de prolonger son séjour. Aussi, au fil des pages, alors que sa mémoire se réveille, Iris reconstitue peu à peu l'histoire des trois générations de femmes qui ont habité Bootshaven.

 

Mais pour savoir ce qu'il advient d'Iris elle-même, il faut attendre les ultimes pages. Ce n’est en effet qu'à la toute fin du roman, dans un épilogue qui nous transporte onze années plus tard, que l’on apprend quelle a été la décision d’Iris, partir ou rester, choisir l’oubli ou accepter ses souvenirs.

 

 

 

« La mémoire ne nous servirait à rien si elle fût rigoureusement fidèle » Paul Valéry


Oublier ou se souvenir. C’est là le cœur du roman de Katharina Hagena. Le goût des pépins de pomme c’est le goût du passé, le goût un peu amer des souvenirs. Les personnages ne cessent d’ailleurs de se débattre avec leur mémoire. Bertha, la grand-mère, l’a perdue depuis qu’elle est tombée du pommier, au point qu’elle ne discerne plus le passé du présent. Iris quant à elle refuse de se souvenir par crainte d’oublier. Pour elle, souvenir et oubli sont indissociables et cela l’obsède :

 

« Lire signifie collectionner, et collectionner signifie conserver, et conserver signifie se souvenir, et se souvenir signifie ne pas savoir exactement, et ne pas savoir exactement signifie avoir oublié, et oublier signifie tomber, et tomber doit être rayé du programme ».

 

Cependant elle est incapable d’oublier, on sent peser sur elle dès les premières lignes du roman le drame qui a bouleversé sa famille. Lorsqu’elle hérite de la maison, Iris est confrontée à la résurgence d’un passé douloureux, qu’elle avait préféré mettre de côté. La maison joue ainsi pour Iris le rôle de vecteur du souvenir. C'est un lieu propice au retour dans le temps, car tout y est resté intact et inchangé, elle est simplement recouverte de poussière, comme la mémoire des habitants qui l'ont fuie après la mort de Rosemarie. Même les horloges s'y sont arrêtées ce qui permet à la narratrice de s'isoler complètement dans le monde du souvenir. Le lien entre la maison et ses habitants et particulièrement fort, ils en sont comme imprégnés, ce qui stimule la mémoire. Iris dit d'ailleurs à propos de sa grand-mère :

 

« Au fil des décennies elle avait fini par faire totalement corps avec la maison, et si on l’avait autopsiée, sans doute eût-on pu reconstituer un plan de cheminement d’après les circonvolutions de son cerveau ou d’après le réseau de ses vaisseaux sanguins ».

 

Il y a également une profonde et étrange connexion entre les habitants et le jardin, un rapport physique et charnel – enfants, Anna et Bertha passent leur temps à cueillir et manger les pommes qui y poussent – mais aussi émotionnel ; ainsi, à la mort d'Anna, les groseilles rouges deviennent blanches et sont décrites comme « endeuillées ». De plus le jardin est aussi l'endroit où se sont produits les événements marquants pour la famille, dont la mort de Rosemarie. Ces lieux dégagent une telle force et une telle présence que, dès lors qu’Iris s’y installe, elle est assaillie par les souvenirs. La structure du roman témoigne d’ailleurs de ce processus de remémoration : elle se caractérise par une constante alternance entre le passé – le récit qu’Iris fait de ses souvenirs – et le présent – sa vie dans la maison.

 

 Ce n’est qu’à l’issue de cette reconstruction de la mémoire, qu’après avoir raconté son souvenir le plus douloureux qu’Iris parvient à se consacrer à son présent. Ce n'est qu'une fois qu'elle a accepté son passé, qu'elle s'en est libérée, qu'elle commence à s'occuper des lieux qu'elle habitait jusque là de manière passive ; ainsi elle entreprend de défricher le jardin – acte symbolique vu l'importance que revêt ce lieu.  En acceptant le passé et en le racontant, Iris recompose aussi l’histoire de sa famille, des trois générations de femmes qui ont vécu dans la maison. Elle lève ainsi le voile sur une histoire souvent dramatique, douloureuse et enfouie, ce qui lui permet de construire la sienne, que l’on découvre dans les dernières pages.

 

Il demeure toutefois dans le récit d’Iris des zones d’ombre et des questions qui restent sans réponse. Mais comme elle le dit elle-même, « L’oubli n’]est[ lui-même qu’une forme de souvenir, si l’on n’oubliait rien, on ne pourrait pas non plus se souvenir de quoi que ce soit. »

 

Malgré un style inégal et une fin un peu convenue à mon goût, Katherina Hagena tisse ici un roman bien construit, qui aborde avec finesse le thème du souvenir et de l’oubli. Elle évoque avec un certain talent ce qui a trait à l’intime et à la mémoire si bien que lorsqu’on referme le livre, on a le sentiment de quitter un endroit familier. C’est un roman assez dense qui balaie aussi d’autres thèmes comme celui de la famille, de la féminité ou encore du deuil. Il ne tient qu’à vous de les découvrir, si toutefois vous êtes curieux de savoir quel goût peuvent bien avoir les pépins de pomme…

 

 

Ludivine, AS Bib.

 

 


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