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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 07:00

Kawabata-Yasunari-La-danseuse-d-Izu.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

KAWABATA Yasunari

川端 康成
La Danseuse d’Izu

伊豆の踊子

Izu no Odoriko, 1926

traduction de Sylvie Regnault-Gatier,

S.Susuki et H.Suematsu
 Albin Michel, 1973

Le Livre de Poche, 1985


 

 

 

 

 

 

 

 

Relativement méconnu en Occident, Yasunari Kawabata est pourtant un des écrivains majeurs du XXe siècle, autant dans le domaine littéraire japonais que dans le domaine littéraire mondial.

Le destin voulut qu’il soit contemporain d’une des périodes les plus douloureuses mais également les plus riches du Japon. Né en 1899 à Osaka et mort suicidé en 1972, il traversa les années guerrières nipponnes : guerre contre la Russie, expansionnisme militaire avec annexion de la Corée, invasion de la Mandchourie, attaque de Pearl Harbor et, par ce fait, entrée de l’état japonais dans la Seconde Guerre mondiale, occupation notamment de la Thailande, de l’Indonésie, de l’Indochine française, bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, mise sous tutelle des États-Unis et, enfin, seconde ouverture économique et culturelle vers l’Occident.

Alors que le modèle d’un Japon traditionnel s’évertue à perdurer malgré tous les événements destructeurs qui forcent le changement et l’ouverture, Yasunari Kawabata et bien d’autres prôneront une démarche moderniste et feront en sorte, autant à travers leurs activités d’hommes de lettres que leurs écrits, de lier l’Orient et l’Occident.

Tous les traits caractéristiques de l’œuvre de Kawabata trouvent leur origine dans son enfance : son père, étudiant en médecine, était un fin lettré, il avait le goût de la poésie chinoise et de la peinture ; ses deux parents moururent en 1902 de la tuberculose, Yasunari n’avait que trois ans. Élevé par ses grands-parents paternels, il perdit également sa sœur et sa grand-mère sept ans après. Ne resta avec lui que son grand-père atteint de cécité ; ils tissèrent des liens très étroits. Féru de divination, c’est lui qui lui donna le goût du surnaturel et de l’irréel. Son dernier parent mourut en 1914, laissant cette fois le jeune Kawabata orphelin.

C’est cette même année qu’il rédige son premier opus littéraire, Jurokusai no nikki, Journal de ma seizième année, qu’il publie en 1925.

Recueilli enfin par son oncle, il entre à l’Université Impériale de Tokyo pour y étudier les littératures anglaise et japonaise et en ressort diplômé avec un mémoire intitulé Nihon shōsetsu shi shoron (Petite étude sur l’histoire du roman japonais).

Son activité littéraire commença bien avant son entrée à l’Université. Cette activité fut intense tout au long de sa vie et l’emmena même jusqu’au surmenage qui fut l’une des causes principales de son suicide : création d’un cercle libre de littérature moderne en 1919, rédaction d’articles de critique littéraire, traduction de Tchékhov, participation au comité de rédaction d’un mensuel nippon, fondation d’une revue avant-gardiste, Bungei jidai (« L’époque de la littérature ») dont l’orientation était ainsi définie : « le destin de ceux qui pensent au futur est d’abandonner le passé et de renoncer au présent », passion pour la photographie et le cinéma – il réalisa le scénario d’un film muet –, déplacements à travers le Japon pour écrire des chroniques de voyage, participation à la création de la société des hommes de lettres japonais, activités journalistiques durant la guerre, création d’une librairie (fonds de prêt de livres appartenant aux érudits) puis édition : il publiera une des plus belles rencontres de sa vie, une autre figure littéraire majeure de cette époque avec qui il entretiendra une correspondance de vingt-cinq ans, l’écrivain Mishima.

On lui décerne en 1952 le prix de l’Académie des Arts, dont il devient membre officiel, pour ses œuvres Nuée d’oiseaux blancs et Pays de neige (avec Le lac et Les Belles Endormies, elles font partie des œuvres les plus connues). Puis il obtient le Prix Nobel de Littérature en 1968 ; il est le premier écrivain japonais à recevoir ce prix de reconnaissance mondiale.

Après cette consécration, il continue ses activités littéraires et donne plusieurs conférences à Hawaï et aux USA ; il devient alors membre de l’Académie des Arts et des Lettres des États-Unis.

Sa santé reste précaire : il subit trois hospitalisations pour troubles de la vésicule biliaire, sevrage de somnifères et appendicite. Puis en 1972, plus discrètement que son ami Mishima, il finit par se suicider au gaz dans un petit appartement au bord de la mer ; il ne laisse ni testament ni explication.

Son œuvre et sa personnalité restent dans les esprits et les institutions : on érigea un musée commémoratif près d’Osaka et on mit en place le prix Kawabata de la nouvelle en 1999.

Au milieu de tout cela, il eut le temps de faire une promesse de mariage à l’âge de vingt ans à une jeune serveuse, Ito Hatsuyo ; un mois après, il rompit les fiançailles.
 
Cette femme resta cependant la femme idéale qui hanta pendant longtemps ses écrits jusqu’à ce qu’il la revoie dix ans après et qu’elle brise l’image idéalisée qu’il s’était faite d’elle ; son écriture en restera changée pour tout le reste de sa vie et se nourrira désormais de ses propres fantasme. Il se mariera en 1931 avec Matsubayashi Hideko.

Ses écrits sont avant tout autobiographiques et s’inspirent de faits réels. Ils sont hantés par la mort, la solitude, l’absence mais aussi l’érotisme et le surnaturel. Kawabata dessine avec pudeur et fragilité la tragique des sentiments humains et mènera jusqu’à sa disparition une quête obsédée du beau. Ses textes sont autant parés de tradition japonaise, à la fois élégante et tendre, que d’une certaine modernité occidentale avec la mise en œuvre, par exemple, de la subjectivité.

C’est de cette façon que Mishima parlera de l’écriture de son ami alors qu’il le recommande pour le Prix Nobel :

«  Les œuvres de Monsieur Kawabata allient la délicatesse à la fermeté, l’élégance à la conscience des tréfonds de la nature humaine ; leur clarté recèle une insondable tristesse, elles sont modernes quoique directement inspirées de la philosophie solitaire des moines du Japon du Moyen Âge. La manière dont l’écrivain choisit ses mots démontre à quelle subtilité, à quel degré de sensibilité frémissante peut atteindre la langue japonaise ; son style sans pareil est capable avec une promptitude infaillible, d’aller droit au cœur d’un sujet pour en exprimer la substance – qu’il s’agisse de l’innocence d’une très jeune fille ou de l’effrayante misanthropie du grand âge. »



La Danseuse d’Izu fait partie de ses écrits directement autobiographiques : c’est lors d’un de ses voyages dans la péninsule d’Izu, sur l’île de Honshu, que le jeune Kawabata rencontre une troupe de théâtre ambulant dans laquelle évolue une superbe danseuse ; la rencontre mêlée de féerie et d’esthétisme donne naissance à un puissant désir érotique ; la nouvelle nous décrit cette rencontre.

L’ouvrage choisi est donc un recueil de cinq nouvelles dont l’une porte le titre éponyme de « La Danseuse d’Izu » ; les autres récits s’intitulent « Élégie », « Bestiaire », « Retrouvailles » et « La Lune dans l’eau ». Ces nouvelles traitent chacune d’une histoire bien particulière mais sont liées par des traits communs : la plupart du temps, les personnages sont anonymes et les situations floues ; ce sont des histoires d’amour qui se créent, se renouent pour continuer ou se terminer et, toujours, une ombre de tristesse, de fatalité plane au-dessus d’elles.

Les protagonistes sont toujours à la recherche de choses perdues, frôlant parfois une marginalité extrême voire la folie. Mais cela toujours dans un silence et une discrétion typiquement japonais. Si nous devions donner une image qui reflète le fond de ses œuvres, nous prendrions la contemplation de quelques gouttes de sang sur la neige…


« La danseuse d’Izu » est la première nouvelle du recueil, la seule découpée en sous-parties, la plus longue et donc la plus importante de l’œuvre entière.

Elle semble placer le Japon en première ligne du fait tout d’abord de son ancrage géographique. Nous trouvons en effet beaucoup de toponymes (« Kofu », « Shimoda », « Oshima , « Yugashima ») ; la route suivie par les voyageurs est tellement bien décrite que nous pourrions la retracer sur une carte.

Cette nouvelle, tirée directement d’une expérience de vie de l’auteur, nous décrit le voyage réalisé par un jeune lycéen qui décide de se rendre à la péninsule d’Izu. Sa route croise celle d’une troupe de musiciens et d’artistes ambulants dans laquelle se trouve une superbe danseuse ; il ne peut que tomber amoureux d’elle. D’auberge en auberge, leur route commune sera donc pimentée par des regards à la dérobée, des parties de go, des soirs de musique, des silences parlant d’eux-mêmes mais jamais de mots ni de déclarations. Le jeune homme finira par quitter ses compagnons de voyage, ayant l’obligation de rentrer à Tokyo. Ce n’est que sur la plage, avant de prendre le bateau qu’un semblant de sentiment est sous-entendu, seulement par les gestes, jamais par la parole :

« Nous approchions de l’embarcadère quand je reconnus, sur la plage, la danseuse accroupie ; cette silhouette m’émut profondément. Elle ne fit pas un geste avant que je sois arrivé près d’elle ; alors elle baissa la tête en gardant le silence. Elle avait conservé son fard de la nuit précédente, et cela me rendit encore plus sentimental. Le trait rouge du coin des yeux prêtait une fermeté puérile au visage dont l’expression me parut courroucée. »

Paradoxalement, le jeune homme repart comblé et non pas attristé de cette expérience :

« Je me trouvais dans un état d’esprit si limpide, si beau qu’il me devenait loisible d’accepter avec naturel n’importe quelle gentillesse […] Je me réchauffais à la tiédeur du corps de mon compagnon et je laissais couler mes pleurs. Ma tête se résolvait en eau claire, qui s’écoulait sans rien laisser en moi ; et j’en éprouvais une douceur paisible. »

En effet, étant orphelin, il semble avoir trouvé, durant ces quelques jours passés en cette compagnie, toute une famille et cela en plus d’une attirance autant érotique qu’esthétique que nous voyons se créer sous nos yeux de lecteur au détour d’un chemin. On se trouve souvent dans cette position de spectateur ou même de voyeur avec Kawabata ; voyeur face à une beauté et une élégance de sentiments dissimulés.

L’image de l’orphelin reflète celle de l’écrivain à un âge similaire tout comme son besoin irrépressible de combler une absence et de sortir de lui-même :

« C’était à la suite de sévères réflexions sur moi-même que j’avais entrepris ce voyage dans la presqu’île d’Izu. Je ne pouvais plus supporter la mélancolie qui m’avait étreint lorsque j’avais observé combien mon caractère se trouvait aigri par ma situation d’orphelin. Le fait de paraître sympathique – dans le sens le plus courant du mot – à mes compagnons de route m’était "inexprimablement" précieux. »

Alors qu’elle est la nouvelle se nourrissant le plus de la vie de l’auteur, ce dernier semble avoir offert la première place au Japon dans ces lignes. Nous retrouvons en effet plus ou moins l’aspect de conte un peu fantastique, de voyage initiatique mettant ici en scène un adolescent partant seul sur les routes en pleine montagne. Cela peut nous rappeler certains écrits nippons décrivant un Japon moyenâgeux, mythique, traditionnel et typique. Et cette nouvelle sera, une fois de plus, la seule à nous offrir ce versant du Japon.

Terminons la présentation de ce récit par une image assez marquante dans l’histoire qui nous rappelle par moments la couleur un peu surnaturelle de l’œuvre de Kawabata…

« Devant moi, gonflé comme un noyé, pâle, un vieillard assis posait sur moi un regard morne, et ses yeux paraissaient décomposés jusqu’aux pupilles. Il était enseveli sous des paperasses, des sachets qui s’empilaient autour de lui. Je restai pétrifié, fasciné par cette apparition fantastique, par cette créature de la montagne dans laquelle j’avais peine à reconnaître un homme, vivant […] Depuis longtemps, cet homme vivait paralysé – totalement paralysé. Cet amas de papiers, c’étaient des lettres venant de divers pays, lui indiquant des traitements pour son mal, et ses tas de sachets, des emballages de produit pharmaceutiques qu’il avait pu faire venir de l’étranger. Chaque fois qu’il avait entendu parler de médications nouvelles par des voyageurs, ou quand il trouvait des réclames de drogues dans les journaux, il tâchait de se les procurer, vivant dans la contemplation de toutes ces lettres et de tous ces sachets, sans jamais consentir à ce qu’on en jetât un seul. Ainsi s’était, en quelques années, édifiée cette montagne. »



« Élégie »

Dans le dictionnaire, élégie est défini de la manière suivante : « poème lyrique exprimant une plainte douloureuse, des sentiments mélancoliques ; œuvre poétique dont le thème est la plainte ». Cette deuxième nouvelle du recueil est, de la même manière, résumée : un long monologue, une lettre adressée à un amant mort. Ici, Kawabata nous offre l’aspect poétique et lyrique de son écriture en abordant le thème d’un amour absolu qui dépasse toutes barrières terrestres ou physiques et qui, par la mort, permet à deux amants de se retrouver.

C’est une femme qui prend la plume et parle durant les treize pages de cette nouvelle : elle est en double peine ; elle a été quittée par celui qu’elle aime et lui-même après son mariage avec une autre quitte le monde des vivants. L’amante déchue adresse donc ces lignes à son amant parti. C’est un monologue qui pourrait autant être écrit qu’oral : l’écrit suit le fil de la pensée et emprunte sa forme ; les réflexions s’enchaînent sans transition et cela se reflète dans la syntaxe. Le récit de ce qui s’est passé entre ces deux êtres se voit entrecoupé d’interrogations métaphysiques et cosmogoniques déconnectées d’une certaine réalité pragmatique. Mais ces pensées sont en lien étroit avec la nature profonde de la narratrice, à savoir une femme qui communique avec l’au-delà :

« Assise sur vos genoux, je contemplais un bosquet de diverses essences qui se distinguaient très nettement, comme si l’on venait d’en redessiner les lignes, quand je remarquai une très légère coloration vers l’angle de la pelouse. Je me demandais si le soleil se reflétait sur la brume. Ma mère s’avançait vers moi.

À cette époque, je vivais avec vous, contre le gré de mes parents. Je n’en éprouvais guère de honte, mais pourtant, sous l’effet de la surprise, je me redressai légèrement. Ma mère appuyait la main gauche contre sa gorge, comme pour me faire comprendre quelque chose. Soudain, sa silhouette s’estompa.

Alors je me laissai retomber de tout mon poids sur vos genoux. Vous m’avez questionnée :

˜Est-ce à ta mère que tu penses ?
– Tiens, vous aussi vous l’avez vue ?
– Vue ?
– A l’instant, là !
– Où ?
– Là.
– Non, je n’ai rien vu. Que faisait-elle ?
– Elle vient de mourir. Elle est venue me l’apprendre. ˝

Je rentrai sur-le-champ chez mon père. La dépouille de ma mère n’avait pas encore été rapportée de l’hôpital. N’entretenant plus aucun rapport avec les miens, j’ignorais tout de son mal : un cancer de la langue. Voilà pourquoi sans doute, elle m’était apparue la main sur la gorge. Au moment précis de ma vision, elle avait expiré. »

Nous retrouvons ici l’attrait de Kawabata pour le surnaturel. C’est ainsi que le texte se trouve empli de références religieuses et spirituelles ; par la plume de la narratrice, nous explorons et goûtons à toutes les croyances et toutes les visions de la mort : croyances bouddhistes (transmigration), catholiques, grecques, égyptiennes (Chant de la Réincarnation, Livre des Morts), métempsycose, métamorphoses d’Ovide. Une grande volonté de donner une signification et une justification spirituelles aux événements physiques se fait sentir. Une remise en question de toutes les explications purement physiques et physiologiques de la vie et de la mort suit ce raisonnement.

« Quand une fleur se fane ici-bas, son parfum monte jusqu’au ciel ; alors la même fleur s’épanouit là-haut. Toute la matière du Pays de l’Esprit est constituée par les parfums qui s’élèvent de la terre. Si l’on y prend bien garde, on s’aperçoit que chaque objet, chaque être dégage, en mourant, en pourrissant, une odeur particulière : celle de l’acacia diffère de celle du bambou, celle du chanvre pourri de celle du drap en décomposition.

Quant aux âmes, elles ne se libèrent pas brutalement des cadavres (comme on le prétend de la boule de flamme des mânes), mais forment une sorte de filament que l’odeur aurait tissé, qui monterait au ciel pour y former le corps spirituel du défunt, à l’image de son corps physique abandonné. L’homme présenterait donc, dans l’au-delà, le même aspect qu’il avait sur terre. »

À travers une dimension spirituelle permanente et cet aspect absolu de l’amour, nous pouvons déceler une influence majeure : celle du romantisme. Quelques indices trouvés dans le texte nous permettent de confirmer cette impression, notamment des références comme Swedenborg, Dante et la Divine Comédie, Goethe, Chopin et toutes les allusions au courant spirite (attraction pour le monde des esprits et pour la communication avec l’au-delà) qui anima cette époque si passionnée du XIXe siècle. Par cette aura romantique, et en dehors des quelques mots de langue japonaise, étrangement, le texte semble dépourvu de tout « aspect nippon » et pourrait très bien passer pour un classique du romantisme occidental…

Enfin, ces lignes sont avant tout une réflexion sur « l’après » : comment vivre alors qu’il est parti ? La nouvelle se clôt sur des lignes assez énigmatiques mais qui nous laissent deviner que la narratrice veut avant tout se livrer à la métamorphose pour le retrouver ; aliénation psychologique ? Ou suicide ?

« À l’annonce de votre mort, j’ai frémi de crainte, et j’ai ressenti, plus fortement encore, l’envie de devenir une fleur sauvage. L’ardente légion des soldats de l’esprit, où s’engagent les âmes d’ici-bas et celles de l’au-delà, combat les modes de pensée de ceux que la mort ou la vie ont séparés ; lance un pont qui les relie ; anéantit enfin la tristesse que la mort dispense en ce monde. Voilà ce qu’affirment les spirites.

Moi, pourtant, plutôt que de recevoir des témoignages d’amour venant du pays de l’esprit ; plutôt que de me survivre, toujours amante dans l’Hadès ou dans la vie future, je préfère devenir avec vous une fleur de prunier vermeil, fleur de laurier-rose. Alors les papillons qui butinent le pollen nous uniront.

Alors je n’aurais plus besoin d’invoquer les morts, selon la navrante coutume des vivants. »



« Bestiaire »

D’une amante déchue et passionnée, nous passons au croquis d’un personnage tout à fait différent et singulier : un homme qui vit entouré d’animaux et non d’êtres humains. Un homme du monde du spectacle qui préfère la compagnie des animaux à celle des hommes :

« Serait-ce un effet de l’âge ? Voir des gens m’ennuie de plus en plus. J’aime peu les hommes ; ils me lassent vite. Pour les repas ou les voyages, je préfère la compagnie d’une femme.
– Alors marie-toi !
– Ce n’est pas possible non plus car je préfère, moi, les femmes froides – et qui le restent. Il m’est plus facile de leur parler, en affectant de ne pas remarquer leur indifférence. Je ne prends toujours comme domestique que des filles à l’air sévère.
– Voilà donc pourquoi tu élèves des animaux !
– Les animaux ne sont pas indifférents…En vérité, je ne pourrais supporter la solitude si je n’avais ces présences. »

Dans cette nouvelle, nous voici donc en présence de plusieurs épisodes où le rapport du personnage aux animaux nous est décrit : une relation quasi « boulimique » (il passera, par exemple, une journée entière à essayer de réanimer un oiseau à moitié mort). Sa maison est une véritable Arche de Noé et dès que certains de ses animaux meurent, ils sont aussitôt remplacés, lui procurant une joie immense :

«  Lui, pourtant, trouvait la vie tellement fraîche pendant les deux ou trois journées qui suivaient l’arrivée d’un nouvel oiseau ! Le ciel et la terre le comblaient ! Serait-il mauvais ? Nul être humain ne pouvait lui inspirer de sentiments analogues. »

En plus de son besoin incessant d’animaux, le narrateur se trouve être un spécialiste en matière d’histoire naturelle ; en effet, nous assistons souvent dans le texte à des descriptions très précises du monde animal. Mais tout cela ne l’empêche pas pour autant de faire acte d’une certaine froideur et cruauté envers ses prétendus protégés ; la violence qu’il manifeste est même banalisée. Paradoxalement, il est autant capable de tout leur donner pour les sauver que d’agir cruellement avec eux. Boulimie, violence, solitude insupportable, cruauté, Kawabata dresse avant tout, ici, le portrait d’un homme habité par un mal être profond, un dégoût d’un monde dans lequel il ne veut pas trouver sa place auprès des hommes. Sa vision de ceux-ci est d’ailleurs exprimée à travers celle des animaux :

« Prenons les chiens par exemple : après avoir eu des colleys, on continue de préférence avec la même race, comme on aime les femmes qui vous rappellent votre premier amour, au point de vouloir, pour finir, en épouser une qui ressemble à celle qu’on a perdue. Tout cela ne procède-t-il pas du même sentiment ? Vivre avec les animaux, c’est aimer seul, dans un libre orgueil. »

Une seule personne trouve reconnaissance à ses yeux : une jeune danseuse, Chikako. Leur rapport ne nous est pas présenté explicitement mais nous pouvons sentir une attirance toute particulière du narrateur pour elle. Mais même elle passe sous le filtre animal :

« Chikako ne pouvait donc être indifférente à son enfant, semblable en ce point, de la chienne. »

Alors que nous attribuons habituellement des comportements humains aux animaux, l’homme de la nouvelle utilise le schéma inverse.

De plus, ici aussi, les temporalités se chevauchent et nous assistons tout à la fin de la nouvelle à un retour en arrière durant lequel le narrateur nous fait partager un épisode marquant de sa vie : sa tentative de suicide qu’il vécut avec Chikako.
Alors qu’il ne semble avoir ni l’envie, ni le besoin d’être parmi les hommes ; ce narrateur semble également ne pas pouvoir mourir :

« Une dizaine d’années avant, il avait tenté de se suicider avec elle. À cette époque-là, il répétait à tout bout de champ qu’il voulait mourir, cela devenait une manie, ce qui indiquait assez qu’il ne trouvait pas de motif précis pour disparaître. C’était une pensée flottante, la fleur des écumes de cette vie si longtemps solitaire entre ses animaux. Ne trouverait-il pas en Chikako la compagne rêvée pour mourir, cette fille qui vivait sans vivre, comme s’il fallait que d’autres lui apportent l’espoir du dehors ? »

Le thème du suicide revient comme un leitmotiv de façon dissimulée ou expressive…Kawabata aurait-il laissé là des indices sur ldes raisons de son propre départ précipité ?...



« Retrouvailles »

« Retrouvailles » est la première nouvelle où nous avons un ancrage historique et géographique précis (également beaucoup de toponymes japonais) : nous sommes ainsi en plein Japon d’après Seconde Guerre mondiale ; les Américains occupent le pays. Un pays qui a perdu sa force et sa dignité et qui se voit représenté par un narrateur anonyme, déchu et peiné d’assister à l’agonie de sa patrie. C’est aussi le regard de l’auteur sur la réalité d’après guerre qui nous est dévoilé ici.

Le récit met en scène un homme revenu de la guerre ; il assiste à un spectacle de danses traditionnelles qui lui devient très vite insupportable à regarder. La culture offerte à la vue de tous devient un folklore pathétique et pitoyable car elle ne semble plus avoir sa place dans l’époque à laquelle elle tente de survivre :

« Les manches traînantes, l’obi relevé d’une fille plus grande le frappèrent par leur caractère anachronique. Ces demoiselles devaient être de bonne famille, elles étaient saines et elles produisaient pourtant une impression déplorable. Les dessins et les couleurs des étoffes qu’elles portaient paraissaient maintenant à Yuzo vulgaires et même barbares. Comme la technique et le sens artistique de ceux qui confectionnaient ces kimonos avant-guerre, le goût de ceux qui les portaient avait dégénéré ! se dit-il. »

Ces danseuses apparaissent ainsi comme la personnification d’un Japon souffrant.

À ces retrouvailles avec le Japon ancien, s’en ajoutent d’autres : dans la foule, le narrateur reconnaît une femme. Une femme qu’il avait dû quitter juste avant de partir pour la guerre. Ce n’est donc pas que l’histoire et le portrait d’un pays détruit mais également l’existence douloureuse d’un couple qui se retrouve au milieu des ruines. Ruines psychologiques de ce qu’ils ont vécu et ruines de la ville qui les entoure. Il hésite à la rejoindre car, par le passé, leur liaison fut teintée d’une certaine aliénation ; lui reparler serait retomber dans une relation de dépendance malsaine. Il sait qu’il n’y a qu’une issue avec une telle femme : l’autodestruction.

« S’il renouait avec cette femme, il allait connaître encore les mêmes problèmes moraux, les mêmes difficultés quotidiennes. Seulement, ce serait de son plein gré qu’il aurait renouvelé cette liaison fatale.
 
En dépit de la vigilance qui revenait devant son visage, il reprit cette femme, franchissant un fossé d’un bond léger, agissant, lui semblait-il, dans le monde purifié de l’au-delà. Connaître la réalité pure, dégagée des contraintes…Jamais encore il n’avait éprouvé que le passé devienne vrai, tangible ; jamais il n’aurait imaginé que la sensation de nouveauté sensuelle qui avait jadis existé entre cette femme et lui puisse renaître. »

Le lien qui les avait unis semble ainsi être un mal nécessaire. Et comme il l’avait prévu, après leurs retrouvailles, elle ne le lâche plus et le suit désormais partout. La mise en relation des restes d’une guerre ravageuse et de leurs retrouvailles fantastiques dessine une fois de plus l’image de la fatalité qui planera toujours au dessus de chacun des écrits de Kawabata.



« La lune dans l’eau »

La dernière nouvelle du recueil est de la même veine poétique qu’ « Élégie ». Un couple qui s’aime, un mari qui tombe malade ; alors qu’il est immobilisé dans son lit, sa femme trouve l’idée magique de regarder le monde différemment dans un miroir. Ce petit jeu devient la clé de leur intimité ; il leur devient même indispensable. Mais un beau, le mari ne se réveille plus et des obsèques sont célébrées : sa femme glisse le miroir discrètement dans son cercueil. Se remariant avec peine, elle partage à nouveau sa vie avec un homme pragmatique ; plus de place pour la féerie d’un monde-miroir. L’issue est désormais la fuite et l’impossibilité de faire le deuil de son défunt époux. Elle se trouve un nouveau miroir, s’y enferme de plus en plus pour pouvoir renouer avec le monde qu’elle s’était créé. Un monde où il lui est possible de redécouvrir ce qu’il l’entoure, d’apprivoiser une autre manière de regarder, une réalité plus belle.

« La jeune femme s’émerveillait de la richesse, de l’immensité du monde reflété dans ce qu’elle avait considéré jusque-là comme un simple objet de toilette pratique pour se coiffer la nuque et qui avait ouvert à l’invalide cette vie nouvelle. Kyoko s’asseyait souvent à son chevet, et tous deux plongeaient ensemble leurs regards dans le miroir pour commenter ensuite cet univers qu’ils y découvraient. Au bout d’un certain temps, elle se mit à le distinguer de celui qu’elle percevait à l’œil nu ; deux mondes distincts vinrent à coïncider pour elle : celui que recréait le miroir avait acquis sa réalité.

˝Dans la glace, le ciel brille comme de l’argent˝, fit-elle un jour, puis, levant les yeux pour regarder par la fenêtre, elle ajouta : ˝Tandis que l’autre est gris, nuageux.˝ Certes, le ciel du miroir ne présentait pas l’aspect plombé du ciel réel : il étincelait. »

La vision du monde découverte dans le miroir semble sceller l’amour des deux amants à travers la mort, un thème qui semble apprécié de Kawabata.



La Danseuse d’Izu m’a permis de découvrir un pan de la littérature japonaise que je connaissais à peine ; j’avais juste commencé à lire Kafka sur le rivage de Haruki Murakami et  Le Clan des Otori de Lian Hearn (une série de livres dont l’histoire se déroule au centre d’un Japon féodal).

Et je peux donc dire que j’ai beaucoup aimé… je ne pensais pas retrouver du Romantisme au sens littéraire du terme et j’ai été étonné justement de ne pas trouver tous les « stéréotypes » sur lesquels on peut penser tomber (comme quoi nous sommes remplis de préjugés…). Au contraire, Kawabata mélange habilement tradition japonaise et touches occidentales.

C’est un auteur qui peut sûrement nous faire découvrir la littérature japonaise et modifier l’idée que l’on peut s’en faire. C’est une littérature qui peut parler à tous, qui n’est pas fermée et sa poéticité nous touche car elle se veut universelle.


Maïtena, AS Bib.

 

 

KAWABATA Yasunari sur LITTEXPRESS

 

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 Articles d'Ariane et de Jean-Baptiste sur Kyoto

 

 

 

 

 

 

 

 

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 Article de Romain sur Les Belles Endormies

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Maïtena - dans Nouvelle
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