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27 juin 2013 4 27 /06 /juin /2013 07:00

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KAWAKAMI Mieko
川上未映子
Seins et œufs
乳と卵
(Chichi to ran)
Première publication : 2007
Traduction
Patrick Honnoré
Actes Sud, 2012
 













Quatrième de couverture de l’éditeur

« À quarante ans, Makiko est envahie par l’obsession de se refaire les seins, une lubie que sa fille de douze ans ne supporte absolument pas. Conflits mère-fille, vertiges de la puberté, les choses prennent un tour très compliqué quand l’adolescente se mure dans le silence. Toujours plus déterminée dans ses choix, Makiko décide de rejoindre sa sœur cadette à Tokyo ; de dix ans sa cadette, Natsu est célibataire, et c’est dans son minuscule appartement que mère et fille vont lui imposer leurs problèmes. Alternant le récit de Natsu et le journal intime de l’adolescente, ce livre percutant, provocant et drôle explore le regard de trois générations de femmes japonaises liées par une tendresse muette face à leur propre représentation de la féminité. Au cœur de la mégapole et le temps de quelques jours, les cartes de chacune sont redistribuées et le jeu de rôle est ouvert. »
 

Kawakami Mieko est une jeune auteure et chanteuse japonaise. Diplômée de philosophie, elle a reçu en 2007 le Prix Akutagawa, qui est le prix littéraire le plus prestigieux au Japon, pour son roman Chichi to Ran (Seins et Œufs). Elle a également reçu en 2008 le prix de Femme de l’année décerné par le Vogue japonais.
 
Ce roman traite principalement de deux sujets autour des problèmes et réflexions que vivent trois femmes de la même famille : la relation entre une mère et son adolescente, et les relations que les femmes entretiennent avec leur corps.
 
 

Les personnages

  • Midoriko


Midoriko a 12 ans. Elle a décidé de ne plus parler avec sa mère autrement qu’à travers un petit carnet qu’elle garde toujours sur elle. Cette décision a été prise suite à une dispute entre elles, dans le but de ne plus faire souffrir sa mère, de ne plus lui imposer sa présence et ses problèmes :

 

« Je repense souvent à la dispute que j’ai eue avec maman,pour une bête question d’argent, pendant laquelle je lui avais répondu par colère : « Mais pourquoi tu m’as mise au monde d’abord ? » Sur le coup j’ai pensé, zut, c’est pas une chose à dire, ça m’a échappé. Elle était fâchée mais elle n’a rien dit, ça m’a laissé un sale goût dans la bouche. C’est à ce moment que j’ai décidé qu’il valait mieux ne plus parler avec maman […]. » (p. 61)

 

C’est une jeune fille apeurée par la puberté, qui refuse de grandir. Elle est obsédée par sa terreur des premières règles, elle ne comprend pas pourquoi son corps change alors qu’elle ne lui a rien demandé :

 

« Aujourd’hui, nous allons encore parler des seins. Je n’en avais pas, et maintenant ils me poussent. Je ne leur ai pourtant rien demandé. Pourquoi ils poussent ? D’où ils sortent ? Pourquoi je ne reste pas comme j’étais ? » (p. 77-78)

 

Elle refuse la fatalité liée à son sexe, qui fait que ce sont les femmes qui portent et donnent la vie. Elle est dégoûtée de tout ce que son corps contient pour la reproduction (le sang des règles, les ovules, l’utérus) :

 

« C’est l’horreur de penser qu’avant même de naître j’avais déjà tout ce qu’il faut pour faire naître des bébés. Et pas qu’un peu ! C’est pas juste écrit dans les livres, ça se passe en ce moment dans mon ventre ! » (p. 68)

 

Elle s’inquiète beaucoup pour sa mère, mais à cause de sa peur de la blesser de nouveau, elle ne sait pas comment le lui dire et garde tout pour elle :

 

« Et puis, aux Etats-Unis aussi, il paraît que la proportion de suicides chez les femmes qui ont eu une opération d’augmentation mammaire est trop fois supérieure à la moyenne. Elle sait ça, maman ? Si elle ne le sait pas, c’est grave ! Si elle le savait, elle changerait peut-être d’idée. Est-ce que j’y arriverai ? Est-ce que j’arriverai à lui demander pour de bon ? Pourquoi tu fais ça ? » (p. 83)
 

 

  • Natsu


Natsu, la narratrice, a trente ans, elle est la tante de Midoriko. Elle est célibataire et vit toute seule dans un petit appartement à Tokyo. Même si elle n’en parle qu’une fois dans le roman, son travail  n’est pas gratifiant et ne la comble pas : « En fait, on ne peut pas dire que ça marche fort niveau boulot. Y a-t-il même de quoi appeler ça un boulot ? Un rêve de boulot, tout au plus. » (p. 52) Pour la société japonaise, sa vie est un échec car elle n’a pas vraiment de travail, et n’a même pas d’enfants ou de mari.

Elle ne comprend pas le besoin de sa sœur de se faire refaire la poitrine, mais ne lui donne jamais son opinion. En réalité, Natsu est un personnage fade, qui donne l’impression de n’être que spectatrice de ce qu’elle regarde et entend, ne s’imposant pas, ne prenant jamais parti dans n’importe quelle situation. Si elle ne parlait pas à la première personne du singulier, on pourrait tout à fait croire qu’il ne s’agit que d’un narrateur extérieur :

 

« Makiko a sorti un mouchoir rouge de derrière de son pantalon et a commencé à essuyer par petits coups répétés le crâne plein d’œuf de Midoriko, avec sa main elle a commencé à démêler ses cheveux, à essayer de les passer derrière ses oreilles, ça a duré un long moment, sans parler, elle lui caressait le dos. » (p. 102-102)

 

  • Makiko


À environ quarante ans, elle essaie d’élever seule sa fille dont elle n’a jamais revu le père depuis la naissance. Pendant son voyage chez sa sœur, ivre, elle dit : « Je suis allée voir le père de Midoriko ! » (p. 92) mais on ne sait pas si c’est la vérité. Exploitée par son employeur, elle peine à joindre les deux bouts :

 

« Alors petit à petit, on lui a demandé des choses qui dépassaient le cadre ce pour quoi elle avait été engagée. […] Et comme elle est toujours payée à l’heure, même en travaillant six jours sur sept, je ne sais pas combien elle arrive à gagner par mois. » (p. 18)

 

 

Elle en veut à sa fille de ne plus lui parler, mais ne le lui confie pour la première fois que lorsqu’elle est ivre, ce qui ne facilite pas vraiment la communication entre la mère et la fille : « Dis donc, toi ! Si tu me parles plus, moi je suis su-su-supposée faire quoi, hein ? » (p. 95)

Elle est obsédée par l’idée de se faire refaire la poitrine. Elle a constitué une collection de brochures de différentes cliniques afin d’évaluer les différentes techniques d’augmentation mammaire : « […] je les ai amenées pour toi, pour te montrer les différentes possibilités. Et encore, j’ai en plein plein d’autres à la maison, mais j’ai pris les plus belles pour te faire voir. » (p. 32) Son obsession la pousse à en parler tout le temps, pendant des heures, mais également à regarder, volontairement ou non, les poitrines des autres femmes sans aucune pudeur, notamment quand sa sœur et elle se rendent aux bains publics :

 

« Et là, je me rend compte que Makiko, loin de regarder un point précis, ne voit en fait que là où ses yeux inconsciemment la portent, passant d’une poitrine à l’autre sans aucun intervention de sa volonté. » (p. 53)
 
 

 

La relation mère/fille

Midoriko et Makiko ont toujours vécu seules, car le père de l’adolescente était déjà marié. Il s’agit d’une grossesse non voulue pour Makiko, qui lui a en quelque sorte pris sa vie :

 

« Avant d’être avec moi il avait déjà une femme, il ne l’a jamais quittée pour de vrai, et dès le début je savais qu’il retournerait là-bas. Alors pourquoi il m’a fait un gosse, hein ? » (p. 58)

 

Sa fille ne lui parle plus, mais tout au long du roman, on a la sensation que Midoriko n’est qu’un fantôme à ses yeux, qu’elle ne la voit même pas, car plusieurs fois elle ignore ses réponses – muettes, certes, mais réponses écrites. Midoriko vit très mal cette situation. Comme nous l’avons déjà dit, elle ne parle plus de peur de dire à nouveau quelque chose de blessant pour sa mère. Mais à cause de cette distance entre elles deux, elle se retrouve toute seule pour gérer de grands bouleversements dans sa vie de jeune fille en devenir, et elle n’arrive pas à appréhender sereinement ces changements étant donné que les seules informations qu’elle obtient sur le sujet proviennent de discussions avec ses copines de classe ou d’émissions de télévision :

« […] Il y avait une quantité de serviettes hygiéniques dans des paquets géants comme les paquets de couches-culottes modèle éco. Comme il n’y en a pas chez nous, on va dire histoire de faire mon apprentissage même si je trouvais ça un peu répugnant, j’ai grimpé sur la cuvette des toilettes pour voir de plus près. » (p. 20)

Midoriko est à ce point contre la reproduction et la sexualité parce qu’elle a dû percevoir le malaise autour de sa propre naissance, c’est-à-dire le fait qu’elle soit le fruit d’une relation illégitime et d’être une « charge » pour sa mère, qu’elle doive se tuer au travail pour subvenir à leurs besoins : « Je voudrais vite devenir adulte et lui apporter de l’argent » (p. 62) et

 

« Elle parle avec les gens de sa clinique, alors pour entendre je m’approche sans faire de bruit. "C’est depuis que j’ai eu ma fille, parce que je l’ai allaitée au sein." Comme d’habitude. […] Mais si c’est ça, il ne fallait pas m’avoir ! Toute sa vie aurait été meilleure si elle ne m’avait pas eue. » (p. 78)

 

Le rapport des femmes à leur corps

Les trois personnages du roman constituent trois cas de figure.

Celle qui déteste ce qu’elle n’est pas encore, ce qu’elle devient : Midoriko. Elle refuse la fatalité de la puberté, et tous les changements que cela implique pour une jeune fille : avoir ses premières règles, voir apparaître sa poitrine… De plus, les sociétés de tous temps ont toujours véhiculé l’image de la femme matrice, destinée à enfanter, faisant de la conception d’un enfant une mission sacrée pour perpétuer la race humaine. Midoriko est en rébellion totale contre ce schéma, et contre son corps, qu’elle rejette et considère comme un être extérieur à sa personne :

 

« Et que soi-disant, nous devenons femmes à partir du moment où il y a du sang qui nous sort de par-là, et qu’en tant que femmes, nous sommes des donneuses de vie, tout ça. Franchement, il y a de quoi être fières ? Et franchement, franchement, il y en a qui pensent personnellement pour de vrai que c’est bien ? Moi non, en tout cas. Moi je crois que c’est ça qui fait que tout me répugne. » (p. 30)

 

Celle qui ne s’aime pas sans vraiment se détester : Natsu. La vision qu’elle a de son corps correspond parfaitement à l’image de personnage en demi-teinte qu’elle offre. Le roman finit sur ses propres réflexions sur son corps, et on peut se demander s’il ne s’agit pas là des premières failles face à l’appel de la chirurgie esthétique : «  Je me regarde : d’où ça vient, tout ça ? Où ça va ? Aucune idée. Mon corps est là à flotter, coupé par le cadre du miroir, indistinctement, éternellement là. » (p. 108)
 

Celle qui veut changer ce qu’elle est : Makiko. Même si elle dit à sa sœur que ce n’est pas pour rajeunir qu’elle souhaite se faire opérer, cela semble être la seule raison. C’est à travers l’écriture de Midoriko, dans son journal intime, qu’elle entend sa mère dire  « C’est depuis que j’ai eu ma fille, parce que je l’ai allaitée au sein. » (p.78) On peut aussi se demander si elle ne fait pas cela pour reconquérir le père de Midoriko, mais comme elle ne le cite qu’à deux reprises, cela reste une supposition.

 

 
Un débat de société

Dans les pages 38 à 44, l’auteure aborde à travers les souvenirs de Natsu un débat de société concernant la chirurgie esthétique. Cette discipline, et plus particulièrement les augmentations mammaires, sont-elles le fruit d’une société basée sur la satisfaction du désir de l’homme ? Peut-on vouloir se faire refaire la poitrine pour notre seule satisfaction ou est-ce une volonté forcément induite, de manière consciente ou non, par le désir des hommes ?
 
 

L’écriture

L’écriture de Kawakami Mieko est simple et épurée. Les phrases sont généralement courtes et expriment sans méprise ou quiproquo possible l’idée qu’elles portent. L’écriture à la première personne, ainsi que l’introduction d’éléments a priori autobiographiques rappellent le style shishōsetsu ; d’après le Nouvel Observateur, l’auteure, qui a été élevée par une mère célibataire enchaînant les petits boulots, « faisait le service dans un club du quartier nord d’Osaka, payait ses cours de philosophie par correspondance et la scolarité de son frère avec ses cachets de musicienne rock. »

 Le roman se lit vite et facilement, d’autant plus qu’il n’y a pas de réelle intrigue, avec des rebondissements ou un dénouement, les problèmes entre Midoriko et Makiko ne semblent pas résolus, et on ne sait pas si Makiko se fait finalement opérer ou non.
 

Aurore, 2ème année Bibliothèques

 

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