Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 07:00

takeshi-kitano-La-vie-en-gris-et-rose.jpg

 

 

 

 

 

 

 

KITANO Takeshi
北野 武
La vie en gris et rose
Titre original :
Takeshikun, hai !,1984
たけしくん、ハイ
traduit du japonais
par Karine Chesneau
Picquier poche, 2008

 

 

 

 

 

 

 

 

Un artiste complet

 « Beat » Kitano Takeshi est né en 1947 à Tokyo (Japon). Auteur de nombreux ouvrages de poésie et de romans, il est reconnu en Occident pour sa carrière d’acteur (Furyo, Battle Royale, Blood and Bones…), mais également, et surtout, pour sa carrière de réalisateur (Sonatine, L'été de Kikujiro, Aniki, mon frère…). Véritable touche à tout, il est, ou a été, animateur de télévision, comique, peintre, et même chanteur.
takeshi-kitano.jpg
Cet éclectisme a contribué à créer un personnage complexe, qui n’aurait pas dépareillé dans un célèbre roman de Robert Louis Stevenson…

En effet, Il existe deux Kitano : le Kitano Takeshi respectable, mais aussi son alter ego « Beat » Takeshi, incontrôlable et mordant. Cette dualité se retrouve dans son œuvre, et est souvent l’occasion de montrer un humour pince-sans-rire qui éclaire un univers parfois nihiliste. Selon Hubert Niogret dans son article « JAPON (Arts et culture) - Le cinéma », Takeshi Kitano est le « seul cinéaste majeur apparu depuis le début des années 1990 [au Japon], [et qui parle] du monde moderne, de ses violences et de ses interrogations, à partir de variations pleines de brio sur le genre du film yakuza ».

Le parcours de Kitano étonne. Il est vrai qu’il est plutôt rare de voir un animateur de télévision populaire devenir un réalisateur qui va écumer les festivals de cinéma les plus réputés du monde. De Takeshi’s Castle au Voyage de Kikujiro, la route paraît longue… et pourtant. L’enfance, l’innocence, l’humour parfois régressif… ne sont que le reflet d’un personnage finalement cohérent de bout en bout. Et ce n’est pas son recueil de souvenirs d’enfance, La Vie en gris et rose, qui démontrera le contraire. Du petit garçon qui cherche tous les moyens possibles pour s’amuser au sortir d’une guerre effroyable, au grand enfant qui torture de pauvres candidats à coups de mares de boue et de briques en polystyrène dans un jeu télévisuel totalement régressif (« rôle » d’ailleurs délicieusement parodié dans Battle Royale, de Fukasaku Kinji), en passant par ses incarnations de yakusas sans pitié, parfois infantilisés, mais baignant souvent dans un humour noir dévastateur, la frontière entre Kitano Takeshi et « Beat Takeshi » parait bien ténue.



takeshi-kitano-la-vie-en-gris-et-rose-ill.jpg

 

Une enfance en gris et rose

La vie en gris et rose nous raconte les souvenirs d’un petit garçon d’une dizaine d’années dans le Japon d’après-guerre. Le 6 août 1945, le Japon subit une attaque atomique tristement célèbre sur la ville d’Hiroshima, puis une seconde trois jours plus tard sur Nagasaki.  Le 2 septembre 1945, le Japon se rend, et les États-Unis vont occuper le pays jusqu’en 1952. Ces événements vont profondément bouleverser la culture nippone : l’alimentation, les loisirs et la mode vestimentaire s’occidentalisent progressivement.

Kitano Takeshi naît dans une famille modeste qui évolue dans un Japon en reconstruction. Son père est peintre en bâtiment. Cette profession étant assez mal considérée à l’époque (et peu rémunératrice), le petit Takeshi n’aura pas une enfance des plus simples. Entre un père qui a l’habitude de rentrer saoul et de le rouer de coups si l’occasion se présente et une mère sévère qui essaie d’éduquer et d’instruire au mieux ses enfants, il ne lui reste qu’à faire preuve d’imagination pour s’évader et tenter de se construire une enfance.

Cette enfance, marquée par la pauvreté, lui permet de savourer chaque moment de plaisir, et de ressentir de manière exacerbée chaque détail qui pourrait l’humilier ou le rendre différent face à ses camarades de classe, qu’ils soient nantis ou non. C’est ainsi que, pêle-mêle, l’auteur nous raconte son rêve d’avoir un train électrique ou des skis, le travail de peintre avec son père, ou encore les combines d’ingénieux arnaqueurs qui ne manquaient pas d’idées saugrenues pour survivre... Au-delà des souvenirs d’enfance, ce livre est également un portrait du Japon d’après-guerre oscillant entre nostalgie et amertume. C’est aussi un émouvant portrait familial, notamment lorsque Kitano évoque un père violent, triste, bourru mais également capable d’éclairs de lucidité et d’amour. Son père s’appelait Kikujiro... Plus tard, lors de sa carrière de cinéaste, Kitano créera et incarnera un personnage du nom de Kikujiro, tantôt rustre, tantôt attachant. Peut-être est-ce un hommage...

Kitano Takeshi écrit et illustre ce recueil de souvenirs en 1984, alors que sa carrière d’humoriste bat son plein, et qu’il vient de crever l’écran aux côtés de David Bowie dans Furyo, célèbre film de Oshima Nagisa. Stylistiquement parlant, nous sommes certes loin du haïku, mais chaque anecdote est toutefois racontée de manière très brève, sans qu’il y ait nécessairement de continuité avec la précédente. En fait, Kitano Takeshi s’adresse directement au lecteur. Il lui raconte de petites histoires dans un style « parlé ». Nous avons l’impression d’être face à lui, et un sentiment de dialogue pourrait presque être perçu devant la spontanéité et la vivacité du style, tandis qu’il n’hésite pas à prendre son auditoire à partie. Il porte ainsi un regard distancié sur son enfance, différemment de l’auteur d’origine irlandaise Frank McCourt, qui a pris, lui, par exemple, le parti de raconter sa biographie en essayant de retrouver son âme d’antan à travers un style enfantin.

Kitano Takeshi, ou encore « Beat » Takeshi, a toujours gardé son âme d’enfant, quel que soit le projet dans lequel il se lance. Ce petit livre qui se lit rapidement et dont le titre évoque les essais de teinte du père de Takeshi sur la porte du domicile familial, mais aussi son enfance entre dureté et bonheur, permet de cerner la philosophie de cet homme qui s’étonne encore de la notoriété dont il bénéficie mais qui la met à profit pour divertir, marquer son public...et le faire réfléchir.



Pour compléter cette lecture, quelques ouvrages que Kitano a écrits ou auxquels il a collaboré et qui relatent d’autres périodes de sa vie :

Asakusa Kid, qui raconte ses débuts de comédien à l'âge de 25 ans dans la ville de Tokyo, Beat Takeshi Kitano : Gosse de peintre, qui décrit son univers artistique et son enfance et enfin Kitano par Kitano, autobiographie plus généraliste constituée à partir d’entretiens.

 

« Jusqu’à la fin de mes jours, je garderai ma sensibilité d’enfant »
Kitano Takeshi

 

Rémy de La Morinerie, AS Bib 2012-2013

 

 


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives