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25 mars 2013 1 25 /03 /mars /2013 07:00

takeshi kitano La vie en gris et rose



 

 

 

 

 

 

KITANO Takeshi
北野 武
La vie en gris et rose
Titre original
Takeshikun, hai !,1984
たけしくん、ハイ
traduit du japonais
par Karine Chesneau
Picquier poche, 2008


 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis l’an 2000 et la sortie au cinéma de Battle Royale, film ultra-violent stigmatisant la dérive d’une jeunesse en mal de repères, le grand public connaît Takeshi Kitano en tant qu’acteur, réalisateur, voire les deux à la fois.

Mais ce que le grand public sait peu, c’est que derrière l’image de cet homme robuste au visage taciturne, se cache un autodidacte talentueux, un de ces touche-à-tout pour qui l’art est un ensemble non cloisonné de moyens d’expression.

Et pour preuve, la liste de ses activités éclectiques et atypiques a de quoi impressionner : acteur, réalisateur, animateur télé, humoriste, artiste-peintre, plasticien, écrivain, poète, chanteur, designer de jeux vidéos, tout semble convenir à ce phénomène que rien ne prédestinait à une vie si médiatisée.

Né en 1947, dernier des quatre enfants d’une famille modeste vivant dans un arrondissement populaire de Tokyo, il décroche un diplôme d’ingénieur et exerce le métier de réparateur d’ascenseurs dans une boîte de nuit (rappelons que les boîtes de nuit, au Japon, sont autant prisées pour leurs cabarets que pour leurs pistes de danse).  C’est alors que le caractère dilettante du jeune homme va venir mettre un grain de sel déterminant dans sa vie. À force de côtoyer les humoristes du lieu, il va tisser des liens qui vont lui permettre de remplacer au pied levé les absents sur la scène. Dès lors, tout s’enchaîne. Il crée en 1972, avec son ami Kiyoshi Kaneko, le duo humoristique Two Beats. Consacré au genre manzai, sketches satiriques brocardant la société, le duo fait rire et grincer des dents jusqu’au début des années 80, où Kitano décide de s’émanciper.

C’est le début de sa carrière cinématographique, marqué en 1983 par sa participation en tant qu’acteur au film Furyo de Nagisa Oshima.

Une nouvelle étape est franchie en 1989, quand, alors qu’il joue dans le film Violent Cop en préparation, le réalisateur tombe malade. Il le remplace et adapte le scénario ; le film est un succès. Malgré un grave accident de moto en 1994, à la suite duquel il a failli rester hémiplégique, sa carrière ne cesse de prendre de l’ampleur. En 2000 paraît Battle Royale, puis en 2001 son premier film en langue anglais, Aniki mon Frère. C’est en 2003 qu’il connaît la consécration au Japon, avec la réalisation du film Zatoichi, dans lequel il incarne le légendaire épéiste aveugle.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que tout sourit à Kitano, tout semble conspirer pour lui offrir une vie pleine d’opportunités, de paillettes, de richesses. C’est d’ailleurs un peu ce que l’on s’attend à lire dans La Vie en gris et rose, le récit de son enfance.

On pourrait difficilement se tromper davantage. Car dans ce livre, Kitano occupe le rôle d’un père racontant son enfance à ses propres enfants, ou celui d’un ami se remémorant avec simplicité les anecdotes de sa jeunesse.

Sans aucun artifice, l’auteur se livre. Ici, pas d’effets de style, pas de prétention. Pas d’émotions télécommandées, non plus. À tel point que l’on pourrait penser que ce récit ne nous est pas destiné, s’il ne s’adressait pas directement à nous avec une familiarité complice. Pour un peu, on sentirait son bras posé sur notre épaule.

Et il raconte. Son père, sa mère, l’école, les jeux. La pauvreté. Au travers de ce récit, apparaît en filigrane le manque. Manque du père, dans un premier temps. Ce père qu’il voulait aimer, mais ne parvient qu’à mépriser, qui boit, qui n’est qu’artisan, qui se méprise lui-même. On sent pourtant une farouche volonté de l’aimer, de l’admirer, de la part du jeune Takeshi, comme lors de la cérémonie de la pose de la poutre faîtière d’une maison, seul moment où tous les enfants voudraient avoir un père artisan.

À l’opposé, la mère, trop dure, trop ambitieuse pour ses fils, trop aimante, dont la véhémence dissimule l’affection. Une mère capable de tenir une lampe par-dessus l’épaule de son fils pour lui permettre d’étudier.

Mais cette absence de repères est loin d’être intrinsèque à la famille Kitano. En effet, le récit se déroule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, période de transition intense pour le Japon qui voit s’affronter traditionalisme et modernité, occidentalisation à travers les GI et isolement historique…

Malgré tout, ce manque reste une toile de fond, un constat nécessaire pour raconter autre chose, paradoxalement. Car autant la simplicité du récit est en décalage avec ce que l’on sait de la suite de la vie de Kitano, autant l’on retrouve l’homme dans Ses paradoxes. Tantôt Kitano Takeshi, homme respectable et imposant, tantôt Beat Takeshi (son nom de scène de l’époque Two Beats), espiègle, cynique, féroce, mais toujours pince-sans-rire. À l’image de ce visage un peu asymétrique, d’un côté la fixité digne, de l’autre les tics qui semblent appeler le spectateur. Ou comme ce récit à la gravité insouciante et à la dualité subtile.

Cette dualité se fait sentir à chaque fois que Kikujiro, le père, intervient. Alors, l’absurdité d’une situation où aucun des deux n’est conscient de l’amour qu’il a pour l’autre apparaît pleinement. Dans les insultes, les coups, les démonstrations – majoritaires – de violence physique ou verbale, autant que dans certaines affirmations discrètes. Comme quand, malgré tout un récit sur l’incapacité de ce père à pêcher convenablement, Kitano confesse qu’il aimait l’idée que celui-ci ait un centre d’intérêt qui l’occupe sainement.

Mais loin d’être circonscrite à une ambiguïté dans la relation père/fils, la dualité est omniprésente, soulignant parfois l’association du ressenti pur de l’enfance et de l’interprétation rétrospective.

Qu’il fasse preuve de richesse imaginaire pour compenser sa pauvreté matérielle, ou de férocité pour ne pas tomber dans le pathos ou la pitié, l’auteur restitue une réalité, vécue avec pragmatisme, au travers du prisme de l’âge, avec une sorte d’amusement indulgent.

Kitano nous offre ici un ouvrage à la poésie brute, au charme simple, suscitant de l’émotion dans ses non-dits et faisant rire par ses mots au cours d’une promenade complice dans le monde de son enfance.


Julien Normand, AS Édition-Librairie



Voir aussi la fiche de Rémy

 

 

 


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