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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 19:00
Baldursdottir Karitas








Kristín Marja BALDURSDÖTTIR
Karitas, Sans titre

Titre original : Karítas án titils
Traduit de l’islandais par Henrý Kiljan Albansson
Gaïa Editions, 2008















Karitas grandit avec sa mère et ses frères et sœurs dans une modeste ferme au cœur d’un fjord, dans l’ouest de l’Islande. Le père, qui était marin, a disparu en mer. Karitas a quinze ans lorsque sa mère, veuve, décide de quitter leur village pour s’installer dans une ville au nord du pays afin de permettre à ses six enfants de suivre des études. Projet qui se révèle être un véritable défi pour l’époque, en ce début de XXe siècle, et qui paraît insensé aux yeux de tous. Là-bas, le quotidien citadin est très rude et difficile pour toute la famille, qui doit travailler dur afin d’économiser assez d’argent. C’est ainsi que Karitas, à l’instar de sa mère et de ses sœurs, va se brûler les mains à saler le hareng. Mais au fond d’elle-même, la jeune fille rêve d’une tout autre vie, elle se sent l’âme d’une artiste et dessine, aux rares heures oú elle le peut, souvent la nuit, comme son père le lui avait appris dans son enfance. Un jour, elle croise par hasard une mystérieuse femme avec son chevalet et sa palette de couleurs : son destin bascule. Cette rencontre va bouleverser Karitas, et quelques années plus tard, elle ira étudier les beaux-arts à Copenhague pendant cinq ans.


L’art constitue en effet une thématique forte du livre. Chaque sous-partie du roman est annoncée par une page écrite comme la description d’un tableau, oú les éléments décrits sont figés, et sur laquelle figure en haut à gauche, le titre du tableau, sa date de composition, ainsi que le support employé. Le lecteur peut imaginer qu’il s’agit de toiles réalisées par Karitas elle-même. Utilisant sa plume comme un pinceau, l’écrivaine islandaise nous offre tout au long du roman, grâce à une écriture naturaliste et éminemment poétique, une kyrielle de croquis emplis de beauté. Le livre égrène de  nombreuses descriptions, très belles et colorées, qui sont autant de photographies, d’arrêts sur image. Et au cœur de ces scènes immobiles le temps est suspendu. Ainsi, le lecteur se retrouve perpétuellement comme face à des tableaux impressionnistes, avec les paysages islandais, magnifiques et grandioses, en arrière-plan, et les personnages, au premier plan. Des mots empruntés au lexique des arts ponctuent souvent le récit : « scène », « cadre », etc. Cette structure picturale s’explique par une raison autobiographique, l’auteur ayant déclaré qu’elle voyait d’abord les images avant d’écrire. Sa technique d’écriture consiste à mettre les images en mots. Son art à elle, est précisément de peindre par les mots. En outre, son père était un peintre du dimanche, et dans sa jeunesse, elle feuilletait récurremment des livres d’art. Ainsi, dans Karitas, Sans titre, écriture et contenu se font écho. Comme la passion inhérente de Karitas pour la peinture, les scènes décrites dans le roman s’épanouissent en une mosaïque de tableaux.



          Sans titre, 1915
          Dessin au crayon


Le soleil matinal colore le fjord et la ville.
Lumière étrange sur la vallée et la mer. Pâle
et nimbée de brume au petit matin, éclatante de couleurs
et enjouée à la mi-journée, profonde et
paisible au crépuscule.
La montagne de l’autre côté du fjord change de
parure plusieurs fois par jour comme une femme riche,
en robe du matin bleu ciel, robe du jour
bleu marine, robe du soir mauve.
Lorsque je suis arrivée ce printemps, elle avait
un chapeau blanc sur la tête.
Je suis assise sur le bidon de lait dans la pente
et regarde la montagne et le fjord.
Fais tourner ma tête, extasiée et euphorique,
pour imprimer cette immensité dans mon esprit
afin que je puisse la garder et la rappeler à moi les soirs
où l’étroitesse du grenier m’enserre dans son étau.
Je vois alors la femme avec le chapeau.
Elle se tient plus bas dans la pente, me tourne le
dos, l’herbe lui arrive jusqu’aux genoux et caresse
sa souple jupe de velours.
Elle tient une palette dans sa main gauche, celle
de droite s’agite rapidement au-dessus d’un
tableau posé devant elle sur trois longs piquets.
Femme peignant un tableau.
Un tableau matinal du fjord et de la ville
dans la lumière dorée du soleil.
Reproduction parfaite, photographie en couleurs.
Dans sa main, un fin pinceau met de la vie dans les nuages,
c’est comme s’ils bougeaient sur le tableau
et un souffle d’air apporte une étrange odeur,
on dirait qu’elle émane des nuages.
Elle ne me voit pas, dans la pente, sur le bidon de lait.
Elle tousse alors dans la quiétude du matin.
Je sursaute, me lève à la hâte, vais m’en retourner à la maison
mais ma jupe est prise dans mes pieds.
Je la tire brusquement et le bidon de lait,
ivre de liberté, se précipite vers le bas de la pente.
Dévale en roulant, s’ouvre et laisse échapper un
petit ruisseau blanc qui serpente joyeusement
 au milieu des brins d’herbe.

Mais en parallèle de cette structure picturale immobile, ce livre est bien un roman et présente une forte dimension narrative. C’est une histoire qui est racontée, celle de la vie d’une femme, Karitas, qui apparaît comme une véritable héroïne romanesque. Le livre entier conte en effet le parcours passionné du personnage central, Karitas. Ainsi, action et description alternent, et c’est grâce à une écriture soignée, pudique et poétique, que l’auteur parvient à susciter chez le lecteur une grande émotion et un attachement immédiat à l’égard de Karitas. Les mots sont choisis avec finesse et justesse pour peindre les sentiments humains universels de la jeune femme.

Cependant, l’œuvre accompagne ce portrait à fleur de peau et intimiste d’une femme d’un tableau de l’Islande, pays qui devient lui-même un véritable personnage ici, tant les paysages islandais décrits ont une imposante figure.

Tableau de l’Islande, ce livre est aussi tableau d’une époque. Kristín Marja Baldursdóttir nous livre ici en effet un beau témoignage sur le mode de vie difficile des femmes islandaises entre 1915 et 1939. Après ses études à Copenhague, Karitas ne dispose pas d’assez d’argent pour pouvoir vivre une carrière d’artiste dans le sud de l’Islande. Elle est alors contrainte de retourner travailler au service d’une ferme. Sur son chemin, elle rencontre un homme, Sigmar. Une histoir d’amour commence. Puis c’est avec désarroi qu’elle s’aperçoit quelques mois plus tard qu’elle attend un enfant : désormais, son avenir d’artiste est condamné. Selon la tradition, les deux jeunes amants doivent se marier et devenir propriétaires de leur propre domaine. Ainsi, pendant que Sigmar part à la pêche, Karitas, comme toutes les autres femmes de sa condition, doit s’affairer aux travaux domestiques, s’occuper des enfants et tenir le foyer, ce qui lui laisse bien peu de temps pour se consacrer à sa passion de l’art. Elle peint alors la nuit. Afin de décrire le plus fidèlement et authentiquement possible la vie de ces artistes féminines islandaises d’autrefois, l’auteur s’est beaucoup documenté et a interrogé plusieurs anciennes ouvrières agricoles en amont de son écriture. L’histoire de la mère de Karitas, très indépendante, est vraie : la grand-mère de l’auteur avait elle-même fait le tour du pays pour donner une éducation à ses enfants. Véritable fresque historique et sociale, ce livre rend donc hommage au courage et à la vaillance de ces femmes de l’époque, à leur vie rude au cœur de l’environnement glacial et montagneux des fjords islandais. La douceur et la fluidité de l’écriture de Kristín Marja Baldursdóttir détonnent et contrastent avec la rudesse implacable du quotidien et des paysages. Ainsi, plusieurs dimensions dans ce livre s’enchevêtrent. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, réalisme et impressionisme se mêlent au cœur de l’œuvre.

Par ailleurs, l’ecrivaine a écrit ce livre parce qu’elle trouvait que les femmes islandaises étaient trop dépendantes. Comme il est remarqué dans le roman, les femmes islandaies de plus de quarante ans obtiennent le droit de vote en 1915. Ensuite, après la Seconde Guerre mondiale et jusque dans les années soixante-dix avec le mouvement féminin des « Chaussettes rouges », les femmes sont devenues de plus en plus indépendantes, jusqu’à l’élection en 1980 de Vigdis, première femme président au monde. Mais à travers de nombreuses interviews, l’auteur a expliqué que depuis les années 1990, ces progrès en matière de droit des femmes sont en train de régresser : actuellement, les femmes islandaises ont davantage d’enfants que les autres Européennes, et leur journée de travail est plus longue qu’ailleurs en Europe. L’Islande est toujours un pays traditionnellement centré sur la famille, et les Islandaises subissent une forte pression pour faire des enfants, qu’elles le veuillent ou non. La maternité est également un thème essentiel du roman. L’écrivain a déclaré avoir ressenti le besoin d’écrire sur l’impact que la maternité a sur la vie et l’avenir d’une femme, particulièrement sur la vie d’une artiste. Karitas devient mère de deux enfants. En tant que mère, elle aime ses enfants, mais l’artiste en elle refuse la maternité. En tombant enceinte, Karitas perd toute possibilité d’être indépendante, malgré ses études. L’union avec Sigmar opère un retour en arrière, une régression par rapport aux idées modernes de la mère de Karitas, qui souhaitait que ses enfants, aussi bien ses filles que ses garçons, accèdent à une meilleure situation que la sienne. Mais une sorte de fatalité s’abat sur le sort de la jeune femme (c’est d’ailleurs en cela que l’on peut affirmer que ce roman est le récit d’un véritable destin passionné) qui se retrouve de nouveau à vivre dans un univers de marins ( Sigmar est pêcheur comme son père, et à la fin du roman, alors qu’elle souhaite à l’instar de sa mère offrir des études à ses fils, ceux-ci préfèrent suivre le modèle de leur père) auxquel Karitas espérait échapper par-dessus tout. On a comme l’impression d’un retour au point de départ, d’une circularité : à la fin du récit, les oeuvres produites par Karitas sont des dessins au crayon comme au début du livre.

Partagée douloureusement entres ses aspirations artistiques et son âpre quotidien, Karitas est toujours contrainte de se plier aux vélléités masculines et aux traditions de la société. Elle vit et souffre cette solitude si âcre d’être une artiste – femme, de surcroît, étant donné qu’à cette époque, les femmes peintres étaient très rares, cette activité étant reconnue communément comme une activité spécifiquement masculine - dans une société où les femmes doivent juste être des mères et des femmes au foyer.

Karitas incarne la modernité, à la fois en tant que femme et en tant que peintre. Ses dessins au crayon de jeunesse se transforment petit à petit au fil de sa vie en aquarelles, en peintures à huile, puis en collages. Non seulement elle décontenance son entourage par son action même de peindre, mais elle déconcerte encore davantage par le contenu de ses toiles. Alors que la nature sauvage et sublime l’entoure, Karitas s’évertuera tout au long de sa vie à peindre autre chose : portraits de nus, vase, pot au lait, formes géométriques, collages… Ses toiles tourmentées sont à l’image d’elle-même : comme elle le souffle à Sigmar lors de leur première étreinte, elle cherche le chaos, dans l’art comme dans la vie. Ainsi par son avant-gardisme discret et solitaire, Karitas représente également la figure de l’artiste isolé, incompris et maudit en son temps.

Mais malgré cet étau étouffant des traditions, de la religion ( Karitas s’aperçoit avec stupeur qu’elle n’est pas croyante, sa religion étant l’art, et non pas Dieu), Karitas essaie tout au long de sa vie de lutter contre les préjugés : elle ne cessera jamais de peindre. C’est pourquoi l’auteur a eu envie d’écrire ce livre afin d’éveiller une prise de conscience chez les jeunes Islandaises, en leur montrant ce qu’était la vie des femmes d’autrefois et en racontant l’histoire d’une femme, éprise de liberté, qui se bat pour ses rêves. Ainsi, malgré le schéma circulaire et déterministe du roman, la fin du livre, très mystérieuse, laisse entrevoir un éventuel nouveau départ pour Karités, qui s’en va…


L’auteur
Baldursdottir

Kristín Marja Baldursdóttir est née en 1949 à Hafnarfjörður, près de Reykjavík. Elle est l’auteur de quatre romans, d’un recueil de nouvelles et d’une biographie. Karitas, Sans titre est son premier roman traduit et publié en français, aux éditions Gaïa.







Gaïa Editions


Cette maison, implantée en Aquitaine et fondée en 1991 par Bernard St Bonnet et la danoise Suzanne Juul, est portée par l’envie de diffuser des fictions permettant la découverte des pays du monde. Sa spécificité est la littérature scandinave et la littérature serbo-croate. Jusqu’en juillet 2009, les livres qu’elle produisait étaient imprimés sur un élégant papier de teinte rosée. Concept ludique et insolite spécialement conçu pour permettre la lecture sur la banquise sans s’abîmer la vue. Depuis août 2009, Gaïa passe au vert avec un nouveau papier crème écologique provenant de forêts suédoises gérées durablement.

Émeline GARIN, AS Bib.-Méd.


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commentaires

Nina 23/05/2011 10:18


Je viens de le terminer je trouve ton article très fouillé, un très beau travail d'analyse. J'ai adoré ce roman qui traite magnifiquement de l'art et d'une époque qui ne laissait pas le choix aux
hommes et encore moins aux femmes.


Anis 16/04/2011 11:51


Je suis en train de le lire, je me régale.


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