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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 07:00

Entretiens

avec

NODA Kensuke

et

Ilan NGUYÊN

 

 

 

 

Les rencontres avec MM. Noda et de M. Nguyen ayant été fortuites, leur interview fut improvisée et leurs réponses remises en forme a posteriori. En voici la synthèse :



NODA Kensuke, passeur de BD au pays du manga
Guibert-la-guerre-d-Alan-Kokusho.jpg
Bibliographie

Recherche
– Traduction de Thierry Groensteen, Système de la Bande Dessinée (Manga no shisutemu: Koma wa naze monogatari ni naru ka?), Tokyo 2009 ;
– Pascal Lefèvre & Xavier Hebert, « Mise en scene and framing in manga. Analysis of the various narrative devices of Hasegawa, Tezuka, Chiba, Kojima, Takahashi and Suenobu » in EUREKA, June 2008 ;
– « Koma wa 'nani o' watteiru no ka? Hon'yakusha no nôto » ('What' do panels actually break ? Some notes by a translator), ibid.
 
BD 

Traduction d'Emmanuel Guibert, La guerre d'Alan,  éditions Kokusho,  Bande dessinée collection , décembre 2010.



Entretien

Quel a été votre parcours ?

Étudiant, déjà passionné de mangas, il a découvert les comics américains à l'occasion d'une visite dans une galerie d'art de Kyoto. C'est pour lui une expérience tout à fait nouvelle qui le pousse à s'intéresser de plus près aux autres formes de « comics »1  dans le monde, dont, de fait, la BD franco-belge. Son séjour en France est l'occasion d'approfondir ses connaissances dans ce domaine. Aujourd'hui, il est chercheur en « comics » et traducteur de b.d.francobelge.



Emmanuel-Guibert-La-guerre-d-Alan-monovolume.jpgComment avez-vous été impliqué dans ce nouveau projet de traduction de BD franco-belge ?

Le milieu des connaisseurs de BD est très réduit au Japon. C'est donc un ami qui a présenté M. Noda aux éditeurs de Kokusho pour cette toute nouvelle collection, spécialisée dans la bande dessinée franco-belge.



Pourquoi avoir choisi La Guerre d'Alan d'Emmanuel Guibert ?

La maison d'édition a laissé ses traducteurs libres de choisir le titre qu'ils voulaient. Pour sa part, M. Noda a choisi cette BD d'Emmanuel Guibert car le traitement de la narration ressemble à ce que les Japonais connaissent avec le manga, dans le sens où l'auteur s'intéresse plus aux sentiments et sensations qu'à l'action.

Emmanuel-Guibert-La-guerre-d-Alan-pl.jpg

Quelles sont les spécificités de la traduction de BD ?

La traduction de BD pose les mêmes problèmes que la traduction de textes uniquement narratifs, avec quelques difficultés en plus toutefois : le traducteur doit adapter son texte à l'espace de la bulle, et il lui est impossible de retoucher l'image. La “ trahison ” est donc inévitable. Le traducteur doit veiller cependant à respecter l'image qui sert de support et veiller à la cohérence avec les cases suivantes. Car l'image est elle-même porteuse de sens, voire de plusieurs sens : elle est polysémique par essence. C'est le texte qui va alors ancrer sa signification. Le traducteur doit donc être à la fois le plus proche possible du texte et de l'image.

La principale différence entre la BD et le manga tient au style de la narration. La BD privilégie l'action, le manga s s'attarde sur les sentiments des personnages. Les contraintes éditoriales de chacun des deux genres concourent à cette différence. En effet, en Europe, dans l’édition traditionnelle, l'histoire – ou l'épisode – doit tenir sur 48 planches. Le récit est donc concentré et va à l'essentiel (donc, l'action qui fait avancer le récit). Au contraire, au Japon, les mangas paraissent d'abord par chapitres dans des revues hebdomadaires ou mensuelles2. Il n'y a donc pas de découpage en album avec une trame narrative intégrale, mais une succession – a priori – à l'infini. Un épisode peut s'étaler sur plusieurs chapitres. Le dessinateur a donc plus de place pour développer l'histoire et peut s'attarder sur les émotions et les sentiments des personnages.



Avez-vous d'autres traductions de BD en cours ?

Il n'y a pas d'autre traduction prévue pour le moment : l'éditeur attend de voir si les Japonais achètent les ouvrages de la collection avant de décider de la poursuivre ou non. Il semblerait que les résultats soient satisfaisants pour le moment.



Quelle est la place de la BD au pays du manga ?

Le marché japonais est très largement dominé par le manga. La culture manga est implantée de telle manière (production intensive et culture de l'éphémère) qu'il est difficile pour les autres formes de « comics » de se faire une place. Il y avait déjà eu des tentatives d'importation de « comics » dans les années 60, mais elles n'ont eu que peu de succès. À côté des trois grosses maisons d'édition (Sueisha, Kodansha, Shogakukan) d'autres maisons d'édition, des indépendantes, proposent des titres étrangers, comme Kokusho, avec la collection «  bande dessinée collection ».

Au Japon, les « comics » n'ont pas le même statut que le manga. Mis à part les albums jeunesses classiques (Tintin, Astérix) rangés avec les livres pour enfants, la BD adulte est plutôt mise dans la catégorie des « beaux-livres ». Par nature, les « comics » sont grands et volumineux (puisque plusieurs albums d'une même série sont édités en un seul volume). En outre, ils bénéficient d'une publication plus prestigieuse, sur un papier de meilleure qualité. Tout cela explique le prix plus élevé d'un comics par rapport aux mangas3.

Même si la production est assez confidentielle, les dessinateurs français intéressent le Japon. Ainsi, Moebius et Emmanuel Guibert ont déjà été invités plusieurs fois au Japon et ont exposé leurs oeuvres.

 

 


Entretien avec Ilan NGUYÊN
 Jiro-Taniguchi-Blanco.gif


Quel a été votre parcours ?

Son intérêt pour le Japon a commencé avec la BD et le manga. Il a fait des études de Japonais à l'INALCO et est parti au Japon en voyage d'étude pour approfondir sa connaissance de la langue. Il profite de ce séjour pour faire des rencontres, notamment aux studios Ghibli. Depuis 2003, il fait de fréquents aller-retours entre la France et le Japon où il s'est établi. Il travaille en free-lance : traducteur-interprète, critique, coordinateur pour l'invitation d'artistes japonais dans des manifestations culturelles francophones, et chercheur spécialisé en cinéma d'animation.



Quelles sont les conditions de travail d'un traducteur de manga ?

La culture manga a commencé à se développer de manière désordonnée : il n'y a qu'à voir la qualité des dessins animés diffusés dans l'émission du Club Dorothée !

Le statut de traducteur de manga est très mal reconnu, car beaucoup sont prêts à travailler dans n'importe quelles conditions pourvu qu'ils traduisent du manga. Au début du phénomène manga, ils n'avaient même pas de contrat de travail. Aujourd'hui, les traducteurs peinent à faire valoir leurs droits : payés au forfait, ils ne touchent aucun pourcentage sur la vente. En général, les traducteurs doivent réaliser plusieurs albums par mois, dans l'espoir de se voir un jour proposer une série digne d'intérêt et/ou qui leur permettra de vivre confortablement (Naruto, par exemple).



Quel est le statut du manga au Japon ?

Il existe une réelle fracture entre les pratiques des jeunes et la pensée universitaire pour qui le manga n'est qu'une sous-culture. Quelques intellectuels ont commencé cependant à s'y intéresser, ce qui a permis le début d'une véritable réflexion sur ce phénomène et la mise sur pied d'un plan de conservation et de valorisation de ce patrimoine, à travers la bibliothèque du manga et des subcultures et la création d'une catégorie «  manga » pour le prix artistique «  Arts médiatiques ».

Taniguchi-Blanco-Pl.jpg

Quelles sont les spécificités de la traduction du manga ?

Le plus difficile à traduire, ce sont les onomatopées : la langue japonaise en est riche, bien plus que le français : même le silence a un bruit ! Pour le traduire, cela nécessite d'explorer de nouvelles voies dans notre langue.

L'image aide la traduction, dans le sens où elle soutient le texte et lui donne sens. Quand ce dernier laisse place à plusieurs interprétations, la lecture de l'image permet d'en choisir une.

Les différences de mise en page entre la France et le Japon peuvent compliquer la tâche du traducteur. Par exemple, le changement de sens de lecture occasionne des retouches d'images4 plus ou moins heureuses et qui peuvent poser des problèmes de cohérence quand on passe d'une case à l'autre. Ça ne fait que peu de temps que les éditeurs français et japonais surveillent l'adaptation. Généralement, pour éviter tout problème l'éditeur ou l'auteur japonais demande qu'on conserve le sens de lecture original.

De même, le traducteur doit s'adapter à la taille et à l'orientation des bulles. La langue japonaise étant plus concise, quand on passe en français, le texte grossit en général de 30%. En outre, le japonais s'écrit verticalement ; les bulles sont donc orientées dans ce sens. Certains auteurs, comme Jirô Taniguchi, cherchent à pallier ce problème en amont, en inscrivant leur texte dans des bulles rondes et de grande taille. M. Nguyen reçoit les planches avec les bulles effacées et doit faire en sorte de ne pas retoucher l'image, conformément aux voeux de l'auteur spécifiés dans le contrat.
Taniguchi-Blanco.jpg


Avec quel(s) auteur(s) avez-vous l'habitude de travailler ?

M. Nguyen travaille souvent avec  Jirô Taniguchi, qu'il accompagne lors de ses visites en France en tant que « médiateur » et interprète. C'est à sa demande qu'il a traduit en Français la suite des aventures du chien Blanco.

Bien plus qu'un mangaka, c'est un véritable auteur à part entière. Il est très influencé par les autres cultures, et cela ressort dans son travail : son trait fin et précis ressemble beaucoup à ce qui se fait dans la BD franco-belge. Par ailleurs, il a dessiné un manga, Sky Hawk, dont l'action et le récit empruntent les codes du Western, et sa collaboration avec Moebius a donné naissance à Icare.

 

 

Notes 

 

1. Le mot est ici employé au sens générique, pour désigner toutes les formes de bandes dessinées, quelques soient leur origine géographique.

2.   Un épisode correspond environ à 10 planches dans un hebdomadaire et 40 à 50 dans un mensuel.

3.   Un magazine de prépublication de plusieurs centaines de pages revient à 1500 Yen, une BD coûte 2625 Yen.

4.   Ce travail est réservé à des graphistes.

 


 

Entretien réalisé et transcrit par Lise et Émeline, L.P. Bibliothécaires.

 

 

 


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Published by Lise et Emeline - dans traduction
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commentaires

mirabelle 17/09/2011 16:22


Salut. Je suis également traductrice de BD. J'ai écrit quelques articles à ce sujet par ici : http://www.leblogdelamirabelle.net/category/38/


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