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5 juin 2013 3 05 /06 /juin /2013 07:00

Samedi 1er décembre 2012. Place de Clichy, Paris. L’excitation nous guette lorsque nous sonnons à la porte de cette traductrice qui est entrée dans le monde littéraire en traduisant quelques textes d’auteurs peu connus avant d’obtenir la consécration en devenant la traductrice officielle des œuvres de Philip Roth et Jonathan Coe. Son dernier chef-d’œuvre n’est autre que Sur la route de Jack Kerouac. Voici le portrait de Josée Kamoun.



Quel est votre parcours professionnel ?

Je n’ai pas un parcours de traducteur typique. Être traducteur, ce n’est pas un métier mais une activité rémunérée. Certains en vivent, moi j’ai fait carrière dans l’éducation nationale, j’ai un cursus universitaire classique, j’ai passé une agrégation d’anglais et un doctorat de littérature. J’ai exercé dans le secondaire pendant sept ans puis en classe préparatoire, avec les élèves de khâgne et hypokhâgne du lycée Henri IV auxquels j’enseignais la littérature et la traduction.

Puis, il y a dix ans, bien que trouvant ce métier extraordinaire, j’ai voulu essayer autre chose et je suis devenue inspecteur général. J’ai pris ma retraite le 1er octobre 2012. Il devenait impossible de gérer de front mon métier et mon activité de traductrice. Désormais, je vais me consacrer entièrement à cette activité.



Aujourd’hui vivez-vous de votre activité de traductrice ?

Je vis de ma retraite et de la traduction ; pour vivre uniquement de la traduction je pense qu’il faut vivre de manière frugale. Être propriétaire de son appartement, ne pas avoir trois enfants à charge, avoir des goûts un peu spartiates. Mais même ainsi, il faut sans doute travailler douze heures par jour, et alors le plaisir s’émousse, l’activité devient un travail à la tâche et on n’a plus la possibilité de choisir ses textes.



Vous avez traduit de grands noms de la littérature américaine ; comment cela s’est-il passé ?

Pour démarrer dans la traduction, il faut un coup de chance. 
Josee-Kamoun-Versailles-passions-et-politique.jpg
J’avais un ami qui rédigeait sa thèse et qui avait une traduction à faire. Il s’agissait d’un livre auquel il n’avait pas suffisamment de temps à consacrer. Il me l’a donc proposé et comme j’avais déjà soutenu la mienne, et que je souhaitais ardemment traduire, j’ai saisi l’occasion. Les éditions du Seuil et l’auteur ont accepté.

Ce premier livre s’appelait Versailles, passions et politique et portait sur la construction du palais et des jardins. La traduction que je leur ai proposée correspondait à leur attente, l’auteur et l’éditeur ont été satisfaits du travail, si bien que le point final à cette première traduction était à peine posé que les éditions du Seuil me proposaient déjà autre chose, un roman cette fois. Alors que je pensais qu’une série de nouvelles serait idéale pour démarrer dans le métier, on me proposait huit cents pages dactylographiées. Mais dans ce métier, lorsque l’on vous donne votre chance, on ne la refuse pas.

J’ai donc accepté. Et ma deuxième traduction m’a valu un prix littéraire ; ma carrière débutait pour de bon. C’est toujours l’éditeur qui sollicite le traducteur et lorsque c’est l’inverse, l’éditeur lui oppose généralement une aimable et courtoise fin de « non-recevoir ».



Sur le site Encres vagabondes, vous mentionnez le travail d’agents littéraires. Avez-vous souvent l’occasion de travailler avec eux ? Quel est leur rôle dans la relation traducteur/auteur ? Sont-ils seulement des intermédiaires qui vous proposent des manuscrits ?

L’achat d’un livre à la traduction se déroule de cette manière : un auteur a un agent pour l’Amérique et un agent pour la France (ce peut être le même agent ou un agent différent). Les éditeurs ont des scouts, c’est-à-dire des éclaireurs, qui connaissent bien les agents. Ces derniers proposent des projets aux éditeurs afin de les mettre en concurrence, concurrence qui se concrétise par une sorte de vente aux enchères. L’agent propose à plusieurs éditeurs le manuscrit et les éditeurs enchérissent, sans connaître les propositions de leurs concurrents.  Une fois le livre acheté, l’éditeur fait appel à un traducteur. Il m’est arrivé plusieurs fois de décliner une traduction parce que je n’étais pas libre, et deux ou trois fois parce que le sujet ne me convenait pas.



Quel était le sujet, sans vouloir être indiscrète ?

Cela n’a rien d’indiscret sinon je ne vous le dirais pas. J’ai dû décliner la traduction du roman de Toni Morrison qui s’appelle Beloved. C’était l’histoire d’une esclave noire, en fuite avec ses enfants. Lorsqu’elle s’aperçoit qu’elle sera rattrapée par les planteurs, elle tue la plus jeune de ses filles pour qu’elle ne tombe pas entre les mains de leurs poursuivants. La deuxième partie de ce roman met en scène le fantôme de cette jeune fille. Je ne pouvais pas vivre un an avec une histoire aussi horrifiante.

Mais on peut également décliner un texte parce qu’on n’y est pas réceptif.



Vous êtes la traductrice de John Irving, Philip Roth et Jonathan Coe. Par quels concours de circonstances vous a-t-on proposé de traduire ces auteurs ?

Lorsque vous commencez à être un peu connu, qu’on a lu ce que vous avez fait, les éditeurs ont une idée de ce qui pourrait vous convenir, vous intéresser. C’est ce qui m’est arrivé chez Gallimard. J’ai reçu un appel téléphonique me proposant de traduire Philip Roth. C’est un auteur que j’admire beaucoup et ça s’est passé aussi simplement. J’ai donc traduit sa trilogie, ainsi que quatre autres de ses livres. J’ai été sa traductrice officielle mais nous nous sommes séparés à l’amiable quand il a exigé qu’un Américain revoie mes traductions. Il voulait une traduction plus littérale et comme il ne parle pas français, il était ardu de lui expliquer qu’une traduction littérale n’est pas forcément une traduction fidèle. Après plusieurs discussions, je me suis dit que s’il n’avait pas confiance en moi, il valait mieux mettre fin à notre collaboration malgré l’admiration que je porte à son œuvre.

Mais je suis contente d’avoir pris cette décision car j’ai pu ensuite traduire les rouleaux originaux de Sur la route. On va de choix en choix, de bifurcations en bifurcations, parfois on rate des occasions car on est surchargé, on a déjà deux traductions en cours, on ne peut pas en prendre une troisième et on est obligé de dire non.



Qu’avez-vous ressenti la première fois que vous avez rencontré ces « pointures » de la littérature contemporaine américaine et anglaise ?
Josee-Kamoun-Philip-Roth-Un-homme.jpg
J’appartiens à une génération critique qui ne fétichise pas l’auteur. Pour nous, le texte se suffit en quelque sorte à lui-même, ou en tout cas, l’auteur n’est pas la voix prépondérante pour l’éclairer. Ce qui ne veut nullement dire que l’auteur ne nous impressionne pas par son talent, voire son génie. Pour moi comme pour tant d’autres, Philip Roth est l’un des plus grands auteurs vivants. Lors de la rencontre, s’ajoute aussi la dimension sociale : quand vous êtes un petit traducteur obscur, que l’on vous informe que vous allez dîner avec Philip Roth parce qu’il désire vous mettre à l’aise avant de commencer les entretiens sur son roman, vous vous dites un truc bête parmi d’autres : je m’habille comment ? Frivole, peut-être, mais je suis sûre que vous comprenez. Par ailleurs, Roth n’a pas la réputation d’être un type facile ou débonnaire, il est très impressionnant, même physiquement. Grand, élégant, il a de la prestance. On le dit ironique, sarcastique. En réalité, le diner s’est très bien passé, bien qu’il adore vous déstabiliser, vous mettre sur la sellette. Mais son humour peut aussi prendre la forme de l’autodérision, et il accepte qu’on le taquine.

À l’inverse, John Irving est de plain-pied, d’un abord facile. Égal à lui-même, il met les journalistes à l’aise, pratique à la ville l’humour que l’on trouve dans ses romans. Jonathan Coe est un homme d’une grande culture, un auteur parfaitement maître de son propos. De lui, j’ai traduit La vie très privée de Mr Sim et quelques nouvelles. Je me suis sentie tellement en phase avec ce qu’il écrivait, ça m’a paru tellement familier qu’il n’a pas été difficile de le rencontrer. Il est essentiel de dire que ces auteurs sont d’un professionnalisme sans faille, et qu’ils prennent le temps qu’il faut pour répondre aux questions du traducteur.

Ainsi Roth a été une grande rencontre. Je le voyais une semaine par an, tout le temps que je l’ai traduit et à chaque fois, nous avons eu des échanges extraordinaires, même si pas toujours paisibles.



Josee-Kamoun-Virginia-Woolf-La-fascination-de-l-etang.jpgJe voudrais revenir sur l’exigence de la traduction fidèle à l’œuvre. J’ai lu votre traduction des nouvelles de Virginia Woolf et il est précisé que certaines nouvelles sont inachevées. De plus, il y a beaucoup de notes de bas de page pour préciser des événements ou des dates que nous, Français, ne connaissons pas. Est-ce que pour vous c’était important de traduire ce qui était inachevé, expérimental ou au contraire aviez-vous tendance à modifier la langue ou l’histoire ?

Par exemple, dans une nouvelle il est précisé qu’il est impossible de savoir si le héros est une femme ou un homme. Ceci est uniquement pour la version d’origine. Mais vous l’avez traduit en partant du postulat que c’est une femme à cause des us et coutumes anglais.

L’anglais permet cette ambiguïté. J’avais oublié ce détail qui m’avait à l’époque fascinée. Alors, je vais répondre en plusieurs temps à votre question qui est une vraie bonne question. 

Je dirai que, pendant longtemps, la première traduction d’un auteur a été une traduction dont on avait tendance à gommer les angles saillants pour faire passer l’œuvre au lecteur, pour ne pas le dépayser, ni le bousculer. Ensuite, lors de la deuxième traduction (si deuxième traduction il y avait) le but était de restituer davantage la spécificité, voire l’étrangeté du texte. Je pense  que c’est un peu moins le cas maintenant. Le traducteur est autorisé lui aussi à être expérimental. Mais il n’aura jamais la même légitimité que l’auteur à cet égard.



Josee-Kamoun-Jack-Kerouac-Sur-la-route.jpg
Au sujet des deuxièmes traductions, nous avons toutes deux lu Sur la route de Jack Kerouac dans les deux traductions, celle de Jacques Houbart et la vôtre. Cette dernière entre totalement dans le schéma que vous décrivez. Nous avons l’impression de lire deux œuvres totalement différentes.

Il n’y a pas tant de différences entre le rouleau original et le texte de la première traduction. Simplement, les noms ont été restitués, et dans la version originale, quelques passages ont été rétablis. Mais sur le fond, c’est le même texte. La réelle différence avec la traduction de Jacques Houbart, qui est une bonne traduction, est qu’elle a 50 ans. À cette époque, le traducteur ne pouvait pas se permettre les mêmes initiatives. Par exemple, il a été quasiment obligé de traduire au passé simple. Entre un texte traduit au passé simple et un autre au passé composé, vous n’entendez pas la même chose. C’est fondamental. Or pourquoi en est-il ainsi ? En anglais le temps du récit, c’est le prétérit, quel que soit le niveau de langue. Que vous racontiez : « Et alors Hannibal passa les Alpes avec ses milles éléphants » ou « Dis donc en descendant acheter du pain, j’ai croisé le libraire », en anglais, le récit sera au prétérit. En français, on a un passé simple pour Hannibal et un passé composé pour le libraire.

Quand Kerouac raconte Sur la route, il le fait au prétérit parce qu’il n’a pas le choix, le présent de narration n’existant pas de la même manière en anglais. Mais On the Road reste un récit très oral, dans une langue parlée sur des registres variés, d’ailleurs, avec des cadences, des groupes de souffle. Maintenant si on le met au passé simple, pour nous, ça change tout. Voilà pourquoi vous n’avez pas lu la même histoire. Même si ce n’est pas la seule raison.



Dans l’émission de France Culture du 16 juin 2010, vous mentionnez l’autocensure de l’auteur sur son propre texte, l’éditeur lui ayant demandé d’élaguer certaines parties jugées trop « libertines » et de changer les noms afin de respecter la vie privée des personnages du roman.

C’est vrai, mais moins qu’on ne pourrait le penser finalement. Je ne sais pas si vous avez vu le film. Je me disais que certains passages ne pourraient pas passer au cinéma, or le film n’est pas censuré du tout et il est basé sur l’ancienne version du texte.

Les scènes audacieuses de sexe ou de prise de drogue étaient déjà présentes. Mais évidemment, quant aux noms propres, les personnages principaux étaient toujours vivants, les éditeurs ont pris toutes les précautions pour ne pas avoir de procès.



Sur le site du journal L’Express, un article publié le 2 décembre 2010 remarque ceci : « À ce texte écrit à tombeau ouvert, la traductrice a su rendre sa fureur, sa musique et ses riffs d'enfer - un raz de marée de phrases déferlant en vagues successives sous les doigts de celui qui voulait être "un poète jazzman" ». Par quels procédés avez-vous su rendre toute la folie de cette époque ? Avez-vous écouté les divers jazzmen qui sont mentionnés dans le texte pour vous inspirer et transmettre la musicalité du texte propre à l’auteur ?

Je suis entourée de musiciens. Mon fils est musicien, j’ai des amis dans la musique aussi, notamment un ami bluesman qui possédait des enregistrements de Jack Kerouac en train de lire son texte, accompagné au piano. Quelle chance ! J’ai écouté « les boppers » dont il est question dans le livre, puis j’ai entendu la vraie voix de Kerouac qui est plutôt étouffée, sourde. J’ai écouté le texte et je l’ai lu à haute voix plusieurs fois pour m’imprégner du rythme.

Kerouac disait « j’écris comme le sax souffle ; le saxophoniste prend son souffle et souffle dans son instrument et quand il n’y a plus de souffle et quand le souffle est fini la phrase aussi. Et moi je fais pareil. »

Elle m’avait séduite, cette image, elle a eu une forte influence sur moi. J’avais lu le texte à haute voix en français et en anglais ; jamais le français ne pourra produire la musique de l’anglais, il faut bien se mettre ça dans la tête. Les phonèmes sont différents, l’accentuation obéit à d’autres règles, le schéma intonatif ne correspond pas non plus. Jamais une langue ne fera la musique d’une autre. Une fois que l’on s’en est convaincu, on essaie de restituer des constantes rythmiques, des accélérations, des ralentissements, des contrastes, des piano et des forte. C’est une transposition. Il faut que ça « claque » en français. Quand vous êtes dedans, vous vous dites : « Je suis en train de retraduire Sur la route. Et si je n’y arrive pas ?  ». On se lance sans savoir si l’on va réussir.



Quelque part, cela renvoie au fétichisme de l’auteur…

Sûrement. C’est vrai, quand j’étais en première, j’avais découvert non pas Sur la route mais  Les clochards célestes et c’était un bouquin fétiche, un manifeste libertaire ! D’où l’envie de le traduire et d’où la détresse : si je « bousille » le texte, c’est terrible !

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Nous voulions revenir sur la musicalité. Dans La vie très privée de Mr Sim, il y a une vraie fusion entre l’auteur et le traducteur, notamment pour traduire par écrit l’ambiance et le mode de vie anglais. Ce travail a été une réelle passerelle entre les deux langues car vous avez réussi à retranscrire le style de Jonathan Coe.

Vous me faites un bien fou. En fait, il m’est arrivé une chose étrange avec Jonathan Coe que je ne connaissais pas. On est toujours curieux de traduire un auteur à succès qui a une bonne critique. Mais lorsqu’on m’a proposé Mr Sim, les délais étaient draconiens, et j’ai commencé par décliner, la mort dans l’âme, naturellement. Tellement la mort dans l’âme, que, me ravisant, j’ai téléphoné à l’éditrice pour lui dire que j’acceptais.

Sitôt le téléphone raccroché, je me suis dit : « mais tu es complètement dingue, tu vas devoir te lever à cinq heures tout l’été pour boucler l’ouvrage ». J’en suis là quand je reçois le manuscrit de cet auteur que je ne connaissais pas du tout. Et je tombe dans La vie très privée de Mr Sim avec une euphorie totale. Je ne vous dis pas que j’aurais pu l’écrire, je n’aurais pas cette prétention, mais j’ai l’impression qu’il est sorti de moi tellement je suis en phase avec, et je suis sidérée, ça se traduit tout seul.

Quand vous traduisez un livre, vous mettez trois/quatre jets pour obtenir une belle version. Au cinquième ou sixième jet, vous donnez quelques coups de polissoir. En sept jets, il faut que ce soit terminé. Vous avez beau adorer un bouquin, son charme s’émousse un peu à la quatrième version, vous vous en doutez. Pour ce titre, à la septième révision, j’étais toujours dans ce bonheur parfait et ça c’est phénoménal, c’est vraiment étrange. Et le sel de l’histoire…  c’est que j’ai terminé avant le temps imparti !

En septembre, j’avais fini mais n’en avais rien dit. Puis, l’éditrice m’a appelée et m’a annoncé que si par hasard j’avais terminé, elle pourrait le programmer plus tôt. Je lui ai répondu que je lui envoyais mon travail le lendemain. Je l’avais bluffée pour son plus grand plaisir. Mais je n’avais pas de mérite, d’une certaine façon.



Vous allez donc traduire le prochain Jonathan Coe ?

J’espère.



À vous entendre parler de La vie très privée de Mr Sim, nous supposons que c’est votre meilleure expérience de traduction. Est-ce vrai ?

Qu’est-ce qu’une bonne expérience ? Certainement, c’est la plus euphorique car il est assez rare d’entrer dans l’œuvre d’un auteur comme dans un bain à 37° degrés. Ce n’est pas forcément facile. Pour moi, la découverte de Philip Roth a été quelque chose de très puissant. Cette rencontre a augmenté ma vie, non seulement de traducteur mais  ma vie tout court grâce à ce que j’ai découvert dans ses livres.

Traduire Virginia Woolf a aussi été un bonheur car on « entre dans son œuvre comme chez soi », contrairement à sa réputation de difficulté, c’est très étonnant.

En ce moment, je travaille sur un texte et j’en suis justement au troisième jet. Or ce texte est addictif ; j’ai appelé mon éditrice il y a trois jours et je lui ai dit : « heureusement que j’ai des délais pour vous le rendre parce que, tout compte fait, je n’en ai pas envie. » Plus le temps passe, plus je suis prise par ce texte, je descends dans ses profondeurs et je ne veux pas remonter. C’est une expérience qui est presque métaphysique. 

Le jeune narrateur va se retrouver dans une sorte de ville fantôme au Canada, tout droit sortie d’une toile d’Edward Hopper. Les personnages sont extrêmement mystérieux, c’est un roman de l’espace. Le lieu où l’histoire se déroule, le Saskatchewan, est une région immense, un océan de blé. Un pareil paysage m’atteint très profondément, j’adore la plaine, le paysage américain où les deux tiers voire les trois quarts de la photo sont tenus par le ciel, c’est extraordinaire. Je ne traduis pas les textes qui ne me plaisent pas. J’ai 61 ans et je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre. J’ai déjà passé une grande partie de ma vie à faire essentiellement ce qui me plaisait, ce n’est pas maintenant que je vais changer.



C’est une chance ?

C’est une chance qui se cultive. Je veux bien croire que vous avez choisi la librairie ; c’est un métier qui vous plait, ce n’est pas un second choix, vous avez bien l’intention de suivre cette filière.



Nous aimerions parler de vos recherches. Le recueil de Virginia Woolf comporte de nombreuses notes de bas de page. Comment procédez-vous dans vos recherches ? Lisez-vous les autres livres des auteurs que vous traduisez ?

Oui. Justement j’attends les autres ouvrages de Richard Ford, car c’est un auteur qui m’était inconnu. Quant aux recherches, internet a beaucoup modifié notre façon de travailler. Car avant, j’allais me renseigner partout : le prêtre de ma paroisse, les responsables de la fédération française de lutte (pour John Irving), les conservateurs du musée de la marine (pour traduire Christophe Colomb). Nous étions vraiment obligés de nous déplacer pour trouver les informations. Maintenant avec internet, c’est tout à fait différent. Certes, c’est moins excitant sur le plan des rencontres car certaines étaient étranges ; d’un autre côté c’est une mine : par exemple, il y a quelques années je traduisais un roman sur l’histoire d’une famille américaine qui marie sa fille à la maison. Ils vont louer un parquet pour le bal : un parquet pour sol en pente… je n’ai même pas compris ce que voulait dire l’auteur, je ne voyais pas ce que c’était. Sans internet, comment aurais-je fait ? Avec internet je tape les mots dans un moteur de recherche et aussitôt j’obtiens une série de publicités. À partir de ces publicités, je vais sur des sites français pour voir de quoi il s’agit.

Ces informations-là, vous ne les trouvez pas dans un dictionnaire car c’est beaucoup trop profane ou spécifique. Pour autant, on ne trouve pas tout sur internet, il y a des choses qui ne peuvent pas se traduire car elles n’existent pas dans notre culture, en tout cas pas à l’identique. Par exemple dans Canada, le livre dont je vous parlais tout à l’heure, il y a une chasse à l’oie sauvage. Les chasseurs creusent des fosses dans lesquelles ils s’embusquent. Lorsque je demande à un ami chasseur qui s’y connaît, il m’explique que la chasse à l’oie pratiquée en France n’est pas tout à fait semblable à celle pratiquée aux États-Unis. Il faudra donc chercher l’équivalent au plus près.



Josee-Kamoun-John_Irving-Derniere-nuit-a-Twisted-River.jpg

 Nous supposons donc que pour Dernière nuit à Twisted River de John Irving, vous avez dû réaliser des recherches sur l’univers des bûcherons, le convoi des arbres, etc.

Je suis allé à Clamecy dans le Morvan où il y a un musée du bûcheronnage, je suis restée une journée dans ce musée. Là encore, le sujet présentait des difficultés car il y a des termes anglophones pour les draveurs ainsi que des termes francophones et canadiens. Les techniques et les conditions de flottage sont différentes entre le Morvan et l’Amérique du Nord. Il y a un travail de recherche mais aussi un travail de réflexion.



D’ailleurs, vous parliez justement de ne pas bien saisir parfois le texte en anglais. Toujours dans Dernière nuit à Twisted River, est-ce que ça vous a semblé très clair dès le départ que les villes de Berlin, Paris ou Milan ne sont pas des villes européennes mais des villes de bûcherons créées au Canada ?

Oui, ça m’a paru évident car j’ai vécu aux USA et lorsque l’on me demandait « Where  are you from ? », je répondais « I’m from Paris, France. Not Paris, Texas. ». Depuis le film Paris, Texas c’était une plaisanterie courante. Quand je vivais à Pullman dans l’état du Washington, non loin de Seattle, le soir on sortait parfois dans l’Idaho qui était l’état voisin et on allait à Moscou, le campus jumeau du nôtre.



En ce qui concerne le rôle du traducteur, vous pensez être une seconde voix de l’auteur ou au contraire une certaine forme d’auteur car c’est impossible de traduire de manière littérale ?

C’est l’éternelle question qu’on nous pose et il est très difficile d’y répondre. En réalité, nous ne nous la posons pas.

Notre travail de restitution n’est pas sans équivalents, cependant.

Il s’apparente à celui du restaurateur de tableaux ; pour restaurer un tableau de Poussin, il ne faut pas être Poussin mais il est évident que savoir peindre est indispensable. Le but n’est pas de peindre son propre tableau mais de restaurer le tableau de Poussin dans la mesure où l’on peut conjecturer que c’est cette couleur-là qui était utilisée à tel endroit, pour tel effet. Nous ne traduisons pas des mots, nous traduisons des effets, nous aussi.

Un traducteur c’est un peu celui qui interprète la partition ; sans être Schubert, on peut être le premier violon d’un orchestre qui interprète son œuvre. Il est extrêmement difficile de situer l’activité du traducteur. Pour ma part, je la vois comme un artisanat d’art, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de travail de création à partir de rien. Contrairement au travail de l’auteur qui a un fantasme porteur, une œuvre sans le moindre doute, c’est bien lui le créateur.

Le traducteur, c’est un recréateur, non un créateur. S’il en est frustré, qu’il écrive lui-même. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que des auteurs se mettent à traduire et des traducteurs à écrire. La frontière est poreuse. Néanmoins, tant que vous n’avez pas écrit à titre personnel, j’estime que vous êtes un artisan d’art. Cette activité me convient pour le moment. C’est une belle compétence que d’être traducteur, c’est un rôle de passeur et il me plait. Quand j’étais professeur de littérature, j’étais aussi un passeur. C’est l’histoire de ma vie.



L’enseignement ne vous manque pas trop ?

Non, ça fait maintenant dix ans que je n’enseigne plus. Pourtant j’avais des élèves extraordinaires. Je pouvais entrer au lycée fatiguée, voire triste (ce sont les aléas d’une vie) et deux heures plus tard je sortais requinquée. Ça, c’était des élèves ! Mais enseigner ne me manque pas. On a plusieurs vies dans une seule.



Le prix que vous avez reçu pour les Mémoires de Christophe Colomb vous a-t-il propulsée dans votre carrière ? Ou aviez-vous déjà une réputation ?

C’était ma deuxième traduction et la première fois que je traduisais un roman, ce prix m’a sûrement servie et puis je n’en revenais pas, avec mes 36 ans, première traduction de fiction.



Quel auteur avez-vous traduit quand vous êtes arrivée chez Gallimard ?

Un auteur que personne ne connaissait et que personne ne connaît. Mais c’était amusant car il avait été proposé à trois traducteurs. C’était un roman en prose poétique, à la limite du fantastique, tout à fait horrifique et inquiétant. C’est un chalutier qui prend la mer avec un équipage exclusivement composé d’assassins. On ne sait pas si le narrateur est un enfant ou un poisson (Fish Boy est le titre). J’étais curieuse, j’ai voulu relever le défi et je l’ai accepté. Il fallait se lancer alors je l’ai pris – une expérience extraordinaire. Peut-être le texte le plus difficile que j’aie eu à traduire.



Est-ce qu’il y a une différence entre traduire de la poésie et de la prose ?

C’est très différent car une langue ne fera jamais la musique d’une autre quoi qu’on veuille, quoi qu’on tente. Le français ne fera pas la même musique que l’anglais. La poésie, c’est du sens et beaucoup de musique. On est systématiquement à la limite de l’intraduisible. Ce qui est intéressant, ce sont les éditions bilingues. En poésie, vous avez le texte original et le texte traduit. Parfois j’ai le sentiment qu’on ne devrait traduire la poésie qu’en version bilingue car il faut voir à quoi ressemble la langue d’origine. Un autre texte naît, avec sa propre beauté, sa propre valeur.



Ça nous fait penser à la traduction d’Allan Edgar Poe par Baudelaire, qui n’a jamais été retouchée. Ce n’est pas vraiment du Poe, ni du Baudelaire non plus.

Si vous parlez du Portrait ovale par exemple, je trouve cette traduction très impressionnante. Certes, ce n’est pas une traduction littérale mais nous sommes très proches du texte original. Par contre, personne n’a pu traduire Le corbeau ; la traduction de Mallarmé n’est pas franchement réussie, pourtant c’est celle d’un poète.



C’est justement parce qu’ils sont poètes avant d’être traducteurs ?

Mon explication, s’il y a en a une, est que Le corbeau est intraduisible. Il y a des arguments pour le dire, et on les trouve dans l’étonnant paratexte de Poe lui-même : The philosophy of composition, où il part du phonème « ore » (nevermore). Il y a aussi cet étrange rythme ternaire, de valse, en contradiction avec le caractère lugubre du sujet, et que l’accentuation du français ne permet guère. Toute poésie n’est pas aussi intraduisible que celle-ci.



Est-ce que vous préférez lire les livres dans leur version originale ou lisez-vous aussi les traductions de vos confrères ?

Ça m’arrive. Quelquefois, il est possible que je n’aie pas sous la main le texte original et que je trouve en librairie le texte en français. Il y en a qui sont très bons. Une mauvaise traduction fait lire l’anglais au travers du texte. Mais il m’est souvent arrivé aussi d’admirer les traducteurs.



À votre avis, les traducteurs préfèrent lire les versions originales plutôt que les traductions ?

Lorsque la chose est possible, nous préférons découvrir le texte en version originale, c’est évident. Mais prenons un auteur d’un abord difficile, Henry James, sur lequel j’ai écrit ma thèse, mais que je n’ai jamais traduit pour ma part – quel enfer ! Il y a des gens qui l’ont traduit magnifiquement ; c’est presque plus reposant de lire Henry James en français que dans sa version originale.

Si vous lisez la traduction de Jean Pavan, son travail est admirable, il m’a impressionnée. De la même façon, quand je vais voir un film, je préfère lire les sous-titres et écouter la langue, même si elle m’est tout à fait hermétique, j’évite les doublages, qui sont cependant bien meilleurs aujourd’hui.

Une langue c’est aussi un timbre de voix. Les accents de l'Amérique profonde, comment voulez-vous les retransmettre ? Ils ont un caractère nasal. Une langue ne fait jamais la musique d'une autre. L’appareil phonatoire d’une langue est différent d’une autre. On change de timbre lorsque l'on parle une autre langue. Les personnes bilingues de naissance sont capables de changer de voix ou presque. Ce changement n’est pas sans conséquence sur la traduction. Lorsque j'entends ce son nasal dans la voix de Jack Kerouac, je ne peux pas le restituer dans ma traduction. Il faut trouver autre chose.



N'avez vous pas été frustrée de découvrir qu'il n'y a pas de fin au roman de Kerouac et que la seule explication soit que le chien l'ait mangé ?

Ça m'a fait hurler de rire mais je pense que c’est vrai. Nous avons tout de même restitué une fin mais j’apprécie l'inachèvement, ça m'amuse énormément.



Pour conclure le livre, comment avez-vous restitué le dernier chapitre ?

Ce sont les éditeurs américains qui ont proposé la fin. En fait, ils ont découpé l'ancienne version, ce qui n'était pas très compliqué.

Quand le « rouleau » est sorti, je pensais que, peut être, ils allaient faire un coup extraordinaire et publier le roman sous sa forme originale. Mais techniquement, la chose a été jugée trop coûteuse, et ils ont eu peur que le procédé ne fonctionne pas. Mais ça m'aurait plu. Ce rouleau représentait bien le ruban de la route, comme Kerouac l’a dit lui-même. Je me suis précipitée pour aller le voir lorsqu'il a été exposé au musée des manuscrits. Cet événement a d’ailleurs relancé le battage médiatique autour du livre et du film.



Le phénomène Kerouac ne s'est toujours pas arrêté ?

En effet, j'ai rencontré des lycéens qui faisaient leur TPE sur la  beat generation et ils m’ont demandé : pourquoi Sur la route est-il un livre culte ? Je leur ai retourné la question car c'était déjà un livre culte pour ma génération, qui n’est pas celle de Kerouac. C’est intrigant. Au delà du montage éditorial (la version poche rééditée à la sortie du film avec en couverture l'affiche), pourquoi est-il toujours culte ? Disons que Sur la route est une histoire emblématique que tout le monde peut comprendre. Qui n'a pas eu envie de prendre la route ? C’est d'une certaine façon un pèlerinage, un voyage initiatique. Il y a une grande simplicité dans cette histoire. C’est sans doute pourquoi elle traverse les générations.



Nous avons été plusieurs à lire ce livre dans notre classe et nous nous sommes rendu compte que les avis sont très partagés. Comment un livre peut-il déclencher autant d'émotions, de réactions aussi passionnées ?

Sur la route m’a valu toutes sortes de rencontres très variées. Notamment,  j'ai été invitée au Festival international de géographie de Saint-Dié des Vosges où j’ai participé à une table ronde intitulée « Écrire la route ». J’étais en compagnie d’un biographe de la beat generation, d’un géographe ainsi que du président du festival, qui détestait Jack Kerouac. Il nous a expliqué pourquoi : les personnages principaux forment une bande d'hypocrites, de complaisants, ce sont des pique-assiettes, et ses réflexions sont toutes vraies dans la perception des personnages. Jack Kerouac passe son temps à se plaindre, il se « bourre la gueule » pour se repentir ensuite ; je comprenais bien ses réticences, qui sont fondées. Mais ça n’empêche que, à mes yeux, la poésie du roman, son lyrisme, sa splendeur, emportent l’adhésion.

La presse a souvent décrit ce roman comme l’histoire d’une grande amitié entre Jack et Neal mais c’est plutôt un réquisitoire violent contre ce dernier qui ressort.

Ce sont des personnages très équivoques. Tout comme le personnage de Burroughs qui va tuer sa femme en jouant à Guillaume Tell. De drôles de gens, ils ne me sont pas particulièrement sympathiques mais le texte, lui, est magnifique. Il est rempli d’images, d’envolées. Il y a un passage en particulier que je trouve extraordinaire ; ils sont en panne, en pleine campagne, il pleut. Ils sont obligés d’aller chercher un paysan or ce paysan a quatre filles. Et Jack dit :

« La plus jolie, la plus timide aussi, s’était cachée à l’écart dans le champ, et elle avait bien raison car c’était sans aucun doute la plus belle fille que nous ayons vue de notre vie, Neal et moi. Elle pouvait avoir seize ans, le teint d’églantine des filles de la Prairie, une chevelure magnifique, les yeux d’un bleu profond, farouche et frémissante comme une antilope. Le moindre regard la faisait tressaillir. Elle se tenait là, et les grands vents venus du Saskatchewan faisaient voler ses boucles vivantes comme des voiles autour de son charmant visage. »

Jack Kerouac insère des petites vignettes :

« un crépuscule de grappes, un crépuscule de raisins noirs sur les plantations de mandariniers et les longs champs de melon, le soleil couleur de raisins pressés, tailladé de bourgogne, les champs couleur de l’amour et de tous les mystères d’Espagne.»

Les images me parlent, je les vois.



Notre entretien s’est terminé sur ces derniers mots. Nous sommes reparties ravies de cette rencontre, où le temps s’est arrêté quelques instants où nous avons discuté littérature et parcours de vie autour d’une tasse de thé et de petits cannelés.


Hélène et Marlène, lp libraire.

 

 

 


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Published by Hélène et Marlène - dans traduction
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LEVY Raphael 09/06/2014 03:02

Je lis actuellement Pastorale américaine de Philip Roth et je suis en admiration devant la traduction de Josée Kamoun. Je parle et comprends l'anglais américain et j'ai l'impression de lire la
version originale de ce roman.
Cordialement
RL

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