Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 décembre 2009 6 12 /12 /décembre /2009 07:00
LEONORA MIANO LES AUBES ECARLATES









Léonora MIANO,
Les aubes écarlates
,
Plon, 2009.


 















Les aubes écarlates fait partie d’un triptyque voué par son auteur Léonora Miano à l’âme du continent africain, avec L’intérieur de la nuit (2005), et Contours du jour qui vient (2006, lui a valu le Goncourt des lycéens). Publié le dernier, il est cependant l’élément central de l’ensemble dans le déroulement chronologique des romans.

Née en 1973 à Douala au Cameroun, Léonora Miano vient en France en 1991. Elle écrit des poésies depuis son enfance, des romans dès son adolescence, mais ne se décide à présenter ses manuscrits à des éditeurs que vers trente ans. Outre les trois romans cités ci-dessus, elle publie en 2008 Tels des astres éteints, roman dérangeant pour la critique, car y sont abordées les questions des tensions raciales, d’un passé colonial et esclavagiste considéré jusque-là comme pleinement intégré ; il est en revanche salué par les lecteurs. Un recueil de nouvelles est également publié chez Étonnants classiques en 2008, Afropean Soul et autres nouvelles.


Structure du roman

Le roman est composé de huit chapitres, dont les noms sont repris à plusieurs reprises : Exhalaisons, Latérite, Embrasements et Coulées. Les passages intitulés Exhalaisons sont intercalés entre chaque chapitre, et correspondent aux paroles prononcées par les esprits de ceux qui sont morts pendant la traite négrière. Les noms des chapitres ne sont pas choisis au hasard, ils représentent en fait les quatre éléments : la latérite est une terre rouge qui recouvre très souvent le sol en Afrique subsaharienne, les exhalaisons sont des émanations des esprits qui flottent dans l’air, les embrasements font référence au feu qui consume l’Afrique subsaharienne dans le roman (la guerre, les luttes pour le pouvoir), et les coulées rappellent l’eau, très présente dans la dernière partie du roman (une pluie torrentielle qui aide à laver un peuple de ses rancœurs passées).


Résumé

Les aubes écarlates racontent des bribes de l’histoire d’un peuple du Mboasu, pays africain imaginaire que l’on peut situer dans l’Afrique subsaharienne réelle, en proie à une guerre civile menée par des rebelles luttant pour prendre le pouvoir dans le nord du pays (le sud est déjà conquis). Ayané, une jeune femme noire, travaille dans un refuge pour enfants abandonnés, et veille un jeune adolescent, Epa, qu’elle a reconnu comme originaire du même village qu’elle, Eku. À son réveil, il raconte à Ayané : lorsque les rebelles sont venus à Eku pour recruter des enfants-soldats, il s’est enrôlé de son plein gré car il croyait à l’idéal de l’armée révolutionnaire. D’autres ont été enrôlés de force, et son petit frère a été sacrifié pour l’exemple. Progressivement, il perd ses illusions, réalise la barbarie d’une guerre sans issue, et s’enfuit. Les horreurs auxquelles il a assisté et participé laissent une marque indélébile en lui et, pour expier ses fautes, il veut sauver les autres enfants de son village toujours détenus par les rebelles. Son frère assassiné lui apparaît à plusieurs reprises en rêve, pour l’aider dans sa quête.


Les personnages et les thèmes

Les aubes écarlates est un roman très élaboré, qui se lit à plusieurs niveaux. A ce titre, les personnages qui évoluent dans les différents récits imbriqués, sont riches et reflètent toutes les contradictions de l’Afrique actuelle.

Ayané est originaire d’Eku, mais vit en ville depuis qu’elle a été bannie (cf. L’intérieur de la nuit). Elle est appelée « fille de l’étrangère » par les siens, car sa mère était originaire d’un autre village et n’a jamais été acceptée par les villageois. Ainsi, Ayané subit le poids des traditions ancestrales qui régissent de nombreux peuples africains : comme sa mère, elle se sent déracinée. Elle vit dans le monde urbain, ce qui accentue l’écart creusé avec son peuple. Léonora Miano, elle aussi, s’est toujours considérée comme afro-occidentale, mais ses compatriotes lui faisaient sentir que leur monde n’était qu’en partie le sien. Ayané incarne le contraste et la coexistence difficile entre l’ordre traditionnel et le monde moderne dans lequel elle a refait sa vie. Afrodescendante, elle détient une autre culture que celle de ses ancêtres, ce qui ne l’empêche pas de revendiquer l’Afrique comme matrice. De plus, à travers son travail avec d'autres femmes dans le refuge, l’auteur montre également l’importance des femmes dans l’Histoire africaine, même si leurs actes ont été passés sous silence.

Epa : enfant-soldat, il est la victime collatérale d’un conflit qu’il a idéalisé. Sa foi en la force du peuple africain et sa volonté de lutter contre l’influence économique des Blancs l’ont poussé à s’enrôler dans l’armée rebelle, mais il est rattrapé par les dérives du conflit transformé en guerre de pouvoir entre les chefs rebelles. Il croyait se battre pour un idéal, et se rend compte qu’il sert d’instrument à la domination par des hommes avides de pouvoir et d’argent. En même temps, à travers son personnage, on perçoit la rancœur et le ressentiment qui règnent dans le cœur de certains Africains à l’égard des Blancs qui les ont réduits en esclavage, colonisés et qui dictent aujourd’hui la politique économique du pays.

D’autre part, les relations tendues entre Ayané et Epa reflètent la distance qui demeure dans les relations homme-femme : Epa considère Ayané car elle l’a sauvé et l’a soigné, mais elle n’en reste pas moins une femme, inférieure à lui.

Epupa est une amie d’Ayané, réputée folle car elle subit des transes durant lesquelles elle devient la voix des esprits. Elle connaît également l’avenir, et son personnage représente toute la dimension spirituelle et croyante de la plupart des peuples de l’Afrique subsaharienne. Par ses seules paroles elle parvient durant le récit à transformer le rebelle Eso en jeune homme désœuvré et désormais inoffensif. Médiatrice entre les mondes visible et invisible, elle rappelle le passé et a pour mission de remembrer (à défaut de rassembler) une communauté écartelée au cours de son Histoire.

Les chefs rebelles Isilo, Isango et Ibanga : ils ont enrôlés les enfants d’Eku et tué le petit frère d’Epa. Ils légitiment leurs actions par la poursuite d’une mission : restaurer la gloire perdue de l’Afrique et son intégrité culturelle. Ils représentent en fait les hommes qui détiennent un pouvoir dont ils abusent, sans mesurer les conséquences de leurs actes.

 

Le roman est marqué du début à la fin par les conséquences de la traite négrière sur les peuples de l’Afrique subsaharienne : une tragédie pleinement digérée aux dires des Européens et de certains dirigeants africains, mais qui imprègne encore largement les esprits et les actes des personnages. Plus particulièrement, c’est l’oubli de ceux qui sont morts pendant la traversée entre l’Afrique et l’Amérique qui constitue un élément-charnière du roman. Les « oubliés » n’étaient donc plus des Africains, mais ne sont jamais non plus devenus des Caribéens. Ils font entendre leur plainte tout au long du récit, dans les chapitres appelés Exhalaisons : oubliés dans le sens où leur mémoire n’est pas entretenue, leur histoire n’a pas été enseignée, ils aspirent à la reconnaissance de cette mémoire et de cette histoire pour être en paix. Pour ces esprits, tous les maux de l’Afrique actuelle découlent du fait que le passé du continent n’est pas pleinement assumé : par la reconnaissance de leur existence à une certaine époque, et du calvaire qu’ils ont vécu, les Africains enlèveront un poids de leurs existences et pourront recommencer à aller de l’avant.

Selon une croyance largement partagée en Afrique subsaharienne, les morts continuent d’exister et d’influer sur les vivants. Ce thème est abordé de manière récurrente au cours du récit, notamment à travers le personnage d’Ayané qui entend  à plusieurs reprises la voix des morts, cette plainte, le  « Sankofa cry », qui la suit et la fait réfléchir sur le passé de son peuple. Epa également voit en rêve son frère sacrifié qui lui demande de retrouver les enfants d’Eku pour qu’il puisse reposer en paix.

D’autres thèmes sont abordés : la violence extrême d’une guerre idéalisée par de nombreux jeunes voire des enfants, et bien sûr le recours aux enfants-soldats, que je ne développerai pas davantage car Patricia nous en a donné un très bon aperçu avec American Darling et Allah n’est pas obligé.

Le poids des traditions reste également prégnant, et devient parfois un véritable barrage à la compréhension. C’est le cas notamment entre Ayané et la doyenne du village d’Eku, Ié, qui ne voit en elle que la « fille de l’étrangère », et contribue à la marginaliser.

 

Dans Les aubes écarlates, les morts cohabitent avec les vivants, le discours politique avec le propos spirituel, pour livrer un roman poignant, plein de réalisme, ainsi que de justesse et de nuance dans l’analyse des sentiments des personnages. Plus personnellement, ce livre a suscité en moi beaucoup d’interrogations, sur un sujet que je n’avais par ailleurs jamais abordé en littérature. Attachant, bouleversant, dérangeant, à lire, résolument !

Sophie, A.S. Ed.-Lib.


Léonora MIANO sur LITTEXPRESS

MIANO001.jpg



Entretien réalisé en 2008 par Béatrice.


Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives