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24 novembre 2009 2 24 /11 /novembre /2009 07:00










Leslie KAPLAN
Fever
P.O.L., 2005
Le livre de poche, 2007





















« Ce qui nous appartient : tout ! »  voici ce que clamait des ouvriers italiens d’une usine Fiat en mai 68 ! Voilà comment Leslie Kaplan commence son intervention lors de la journée de réflexion « Écrire / rêver », le mardi 17 novembre, organisée lors du festival Ritournelles par  Permanences de la littérature, en partenariat avec ECLA et Mouvement ! Ce « tout », c’est un moyen de réfléchir sur la littérature et la psychanalyse, nous explique l’auteur. La littérature moderne s’est fixé comme objectif de tout écrire. Finie la hiérarchie imposée aux sujets. Les questions de l’amoralisme et de la suspension du jugement deviennent fondatrices. C’est l’acte du psychanalyste qui écoute « tout ». On porte alors attention aux détails. Ces détails qui ne sont pas le sens en eux-mêmes, mais qui ont du sens. On s’intéresse à la parole vivante. Cette parole adressée à quelqu’un, à l’insu de la personne même. Cette parole polysémique dont le sens résulte tant du sens que du son du mot. Littérature et psychanalyse participent alors à une pratique de libération dans laquelle la matière du langage se fait actrice. C’est tout un dispositif, une mise en scène de la parole, une façon de traiter le langage, non spontanés qui se mettent en place.

Suspension du jugement, question du détail, langage comme libérateur, mise en scène de la parole, sont des éléments majeurs dans Fever.

Fever,  c’est l’histoire de Damien et Pierre, deux lycéens, en terminale, qui découvrent la philosophie, étudient en profondeur la Seconde Guerre mondiale, vivent leur sincère amitié, dans des milieux familiaux différents, chacun avec son lot de difficultés. Deux adolescents qui décident un jour de tuer une personne au hasard. L’idée, ils l’ont eue, en vacances en Bretagne, comme chaque année, chez les grands-parents de Damien, où
« Ils aim[ent] le contraste entre cette familiarité et le mouvement toujours nouveau, surprenant, de la mer et du ciel, des nuages » (p. 50). Ce plan, c’est Damien qui en a l’idée, repensant aux cours d’Alice Martin ; séduit comme tous les autres élèves par la jeune femme, il tente de briser les raisonnements qu’elle énonce. Sa cible ,le hasard : « Madame Martin avait parlé du hasard, elle citait Freud, d’après lui ne pas croire au hasard revenait à soutenir une conception religieuse, superstitieuse du monde, à maintenir l’idée d’une finalité, d’un ordre dernier de l’univers. ». Lui, il va plus loin : « Non seulement je crois au hasard, mais je le fais travailler pour moi. […] Si on laisse le hasard vous commander, il vous protège. ». Et de là tout se met en place : « Si par exemple on tue comme ça, sans raison, sans nécessité, pas d’explication, pas d’intérêt, et pas de sentiment non plus, si on s’en fiche, si c’est n’importe qui, eh bien alors on ne peut pas être pris. Pour qu’il y ait un crime, il faut qu’il y ait une raison personnelle. Un motif, un mobile personnels. Mais si c’est par hasard… » (p. 52).

Le livre commence sur les deux adolescents, l’un angoissé, l’autre faussement décontracté, qui descendent un escalier de la rue Delambre après avoir assassiné une femme. Mais voilà, on n'est en aucun cas dans un roman policier. On connaît les deux meurtriers. On ne suit à aucun moment une enquête. Ce n’est pas le problème. On suit juste les deux adolescents confrontés à leur acte.

Fever est aussi un jeu polysémique sur les noms. Fever c’est le titre d’une chanson d’Alice Snow, une reprise, succès du moment que la plupart des personnages ne cessent d’écouter et qui rythme une bonne partie du livre. Alice, c’est le prénom de Madame Martin. Alice, c’est la ressemblance physique entre trois femmes : une chanteuse, un professeur, une femme assassinée. Yves, c’est le prénom d’un adolescent qui a suspendu son professeur de français, dont le prénom est aussi Yves, au-dessus du vide, et qui se lie d’amitié avec Pierre.
« Le prof, on l’aimait bien. Moi je l’aimais bien. Des fois il avait des mots qu’on ne comprenait pas, ça faisait drôle. On n’avait pas honte, non, mais ça faisait drôle. Je ne peux pas expliquer. Ça me mettait en colère, et puis j’avais l’impression qu’il se foutait de nous. » (p. 91). Yves dont le père au chômage n’arrive pas à reprendre le dessus. « Il déprime, il parle plus » (p. 91).

 Fever, c’est le poids de l’histoire sur les nouvelles générations. Le moment où l’histoire rejoint l’Histoire à travers les « récits » des familles ébranlées par la Seconde Guerre mondiale.

Le sujet de ce livre est multiple : le crime, la résonance de l’Histoire sur la société et ses individus, la banalité du mal, la peur, la mémoire, la culpabilité, l’amitié, la Seconde Guerre mondiale, l’injustice, et surtout le langage…

Pour les 20 ans de la librairie Olympique, Jean-Paul Brussac a publié un livre, Un livre, 1989-2009, les 20 ans de la librairie Olympique. Sur les seize auteurs invités à évoquer leur livre préféré, seuls six d’entre eux y parviennent. Certains résistent un moment, mais l’effort est trop grand et d’autres titres font leur apparition. À l’heure actuelle, « protégé » par mon jeune âge et mes lectures pas encore aussi nombreuses, j’arrive à n’en choisir qu’un : Fever. Depuis sa sortie, en 2005, ou plutôt depuis avril 2005 où j’assistais à une lecture de Leslie Kaplan, j’ai relu ce livre chaque année. Cinq lectures qui varient à chaque fois, qui se complètent, qui s’annulent, redécouvrant indéfiniment un texte dont je connais la trame parfaitement. Bien sûr, mes « compétences » littéraires évoluent au fur et à mesure de mes lectures, chaque livre m’apporte quelque chose — que je le veuille ou non. Ma licence de lettres modernes, ses cours de littérature comparée, de recherche littéraire et une professeur d’ancien français m’ont aussi fortement aidé. Mais, ce n’est pas que cela. Fever fait partie de ces livres que l’on peut (re)découvrir indéfiniment, le lecteur pouvant axer sa lecture comme il le veut.


Car dans son livre Leslie Kaplan a le génie de ne pas juger ses personnages. Elle nous les montre dans la vie de tous les jours, tour à tour. Le détail est important. Les éléments les plus anodins s’insèrent dans le récit. Le « tout » tente d’être dit. Du moins une partie du « tout ». Cette peinture essentielle ou anodine des éléments qui composent leur vie permet d’ailleurs au lecteur de supporter l’angoisse, les crises des personnages, les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Car le lecteur se voit totalement entraîné par les tensions des personnages et partage toutes leurs émotions. La prose de l’auteur s’adaptant aux sentiments qui traversent les personnages, au style de certains, sans jamais caricaturer. Force, encore, de Leslie Kaplan de laisser le lecteur face au texte, face à sa perception, lui ouvrant des multitudes de pistes, afin que comme les élèves de la classe de philosophie, il pense. Non, elle ne nous donnera aucune clé. Bien sûr on peut souligner plusieurs sujets qu’elle dénonce, car Fever est réellement une œuvre engagée. Sur des questions plus difficiles, ambiguës, telles que juger les protagonistes, elle nous laisse nous enfoncer tout seul. Il faudra déjà survivre aux moments d’effondrement des personnages pris par des rires nerveux, actes de violence ou mutismes qui par la force de la prose ne nous épargnent à aucun moment.
   
Judith Steiner dans Les Inrockuptibles du 21 janvier 2005 retranscrit très bien cette idée : « Avec un œil froid et calme sur les agitations intérieures, Leslie Kaplan écrit comme on arpente un périmètre, sans relâche, ne cédant jamais. D'une précision topographique dans la localisation du récit (quelques rues du XIVe arrondissement), sa géographie est avant tout mentale. Prolongeant sa réflexion de prédilection sur les rapports (au sens équation) réalité/fiction, engagement/détachement, Fever est un roman d'apprentissage de la pensée où les adolescents jonglent avec les idées , nouent des liens entre leurs lectures, bâtissent des échafaudages de concepts qui culminent, vacillent, avant de s'effondrer. »
   
La langue oscille pendant ce temps entre simplicité apparente, poésie fine, voire provocante et  jeux, actes de langages permanents propres à toute situation.


Pour aller plus loin dans l’analyse de Fever :
où il question du crime et de l’altération,
aliénation et manipulation du langage.

   
La question sur laquelle se focalise donc en apparence Leslie Kaplan, c’est celle du crime. Les impacts produits sur les deux garçons, ne sont pas subis de la même manière. On suit l’évolution de leur état d’esprit face au meurtre. On traverse avec eux les phases de dépression plus ou moins profondes, l’angoisse permanente, l’impossibilité de penser à autre chose, l’impossibilité de penser tout court, la tentative de passer à autre chose…Tout ceci de manière subtile, souvent décalée entre les deux garçons, amène plusieurs réflexions. Est aussi présentée l’affectation d’une personne extérieure, Zoé, seul autre personnage sur lequel se focalise l’auteur. Une autre réflexion est alors amenée sur le hasard par la rencontre avec son compagnon. « Le numéro de la rue, l’heure tout concordait : le crime s’était passé exactement au moment et à l’endroit où ils s’étaient rencontrés, elle, Zoé et Sacha. ».
   
Le crime passe alors par plusieurs niveaux. Le « non crime » d’Yves qui suspend son professeur Yves au-dessus du vide, mais ne le tue pas. Le crime contre l’humanité avec la Seconde Guerre mondiale. Car Fever c’est aussi l’histoire de deux adolescents rattrapés par le poids du passé. Leur famille en est la marque même. La grand-mère de Pierre a été déportée mais a survécu ; son mari Élie, lui, qui n’est pas juif et n’a pas subi l’enfer des camps, ne s’en est jamais remis. « Ce vieil Élie qui ne parlait pas mais qui n'en pensait pas moins, qui toute la journée restait assis, impuissant, dans son fauteuil et ressassait “Exterminez-les” ». Damien de son côté, s’il n’a vu aucun des membres de sa famille déportés, soupçonne au bout d’un moment les activités de son grand-père, fonctionnaire d’État sous le régime de Vichy, prêt à tout pour fuir sa campagne qu’il méprise, ayant pour valeur première la reconnaissance dans le travail, « Moi je suis un self-made man, j’aime beaucoup cette expression des Américains, j’ai toujours pensé qu’elle définissait comment je suis fait, comment je me sens… être arrivé à quelque chose, être arrivé à être quelqu’un, en ne comptant que sur moi-même, sans rien devoir à personne… » (p. 121).
   
Par seulement une phrase, René, le grand-père, fait passer le crime d’un point de vue humain à un point de vue historique : « Pour qu’il y ait crime il faut qu’il y ait une raison personnelle, un motif, un mobile personnels. Mais si on suit des ordres... ». Cette phrase, c’est celle de Damien qui, lui, ne suit pas les ordres mais le hasard : « Pour qu’il y ait un crime, il faut qu’il y ait une raison personnelle. Un motif, un mobile personnels. Mais si c’est par hasard… ». Là, le roman chavire définitivement. La culpabilité rattrape alors peu à peu les personnages. L’histoire rejoint l’Histoire. Et le crime des deux adolescents rejoint ceux du passé. « Ils croyaient agir au nom de leur idée, ils découvrent qu'ils ont agi, qu'ils répètent une violence, un crime, qui vient de bien avant eux. Ils étaient sans affects, divisés, ce qu'ils avaient fait ils n'y pensaient plus et peu à peu, ils se rendent compte qu'ils ont suivi inconsciemment les traces de leurs grands-pères respectifs : l'un qui a suivi des ordres, lesquels et jusqu'où on ne saura pas, l'autre qui rêve de vengeance. Ils vont devoir vivre avec ça. » Les deux garçons se documentent alors de manière ultra conséquente sur la vie de Papon et fascistes français et allemands du même acabit. Ils plongent ainsi le lecteur dans toutes leurs recherches. On revisite l’histoire de leur point de vue, comment elle les affecte et nous affecte en même temps. Le tout entraînant de nombreuses questions. Là est l’art de l’auteur dans chacune de ses œuvres : volonté de comprendre le monde dans lequel nous vivons, foyer de répétitions des mêmes actes et mêmes erreurs passées.

Le débat dépasse alors l’Histoire pour s’étendre sur toute la société. La société capitaliste française dans son ensemble se voit prise pour cible. Les délocalisations, les licenciements massifs et ce que ça peut entraîner à travers le père d’Yves.
« Il déprime, il parle plus » (p. 91). Pierre se fait le flambeau de ce débat utilisant comme exemple le cas du père de son ami et un documentaire sur une usine délocalisée «  Il y a une scène dans le film où les ouvriers en prennent un, de cadre, ils veulent discuter, lui non, il ne veut pas discuter, il n’a rien à dire, il s’en fout, il parle des lois de l’économie, de la concurrence, n’importe quoi, il dit qu’il n’y a rien à faire, que c’est comme ça… Ce qu’on voit surtout c’est qu’il s’en fout, répétait Pierre, on sent que les ouvriers voudraient le bousculer, lui taper dessus pour qu’il réagisse, on voit bien aussi qu’il a peur, c’est très violent, mais le plus violent, dit Pierre, sa voix tremblait un peu, le plus violent, c’est qu’il s’en fout. » (p. 115). Et là un des débats centraux du livre est lancé, cette force de la société à ignorer, à fuir la vérité, à ne pas vouloir voir le réel. Question parfaitement renvoyée à travers les meurtres de la Seconde Guerre mondiale et qui terrorise Damien qui se rend de plus en plus compte de la portée de son acte : « Mais ce qui augmentait encore le malaise de Damien était une petite pensée supplémentaire, une pensée infime, ridicule, mais qui restait encore là, collée, vraiment une pensée de n'importe quoi, qu'il écartait comme une mouche en se disant, et alors. La pensée restait là, moi aussi, pensait Damien, moi aussi je dis souvent bof. ». De là des questions comme qu’est-ce que le crime de bureau ? Le crime d’indifférence ? La déresponsabilisation ? Le fait de toujours suivre les ordres ? d’obéir…

    Le poids du crime, de la société, de tous les aspects négatifs qui altèrent l’homme, touche surtout le langage. C’est souvent le premier point affecté chez l’individu. La parole est le plus souvent empêchée. Les personnages se voient dans l’impossibilité de parler. Élie, le grand père de Pierre  en est la figure même, rongé par la haine, il a décidé de se taire. Et la société impuissante préfère y voir ce qu’elle considère comme de l’ordre du juste.
« Ton grand-père ne parle pas, dit Sarah, parce qu’il préfère ne pas dire ce qu’il pense. Et il a raison, ça vaut mieux »  (p. 86). Et si ici, on atteint un stade particulier, cette privation de langage touche tous les autres. Ils n’ont souvent aucun interlocuteur, la douleur empêchant leurs camarades d’écouter. La haine, les disputes ne laissent aucune place à la communication. Pierre tant que Damien fuient toute conversation et brisent tout langage. Et, lorsqu’ils parviennent à communiquer, leur voix peut se trouver altérée : l’émotion, la peur, l’angoisse, le poids de l’histoire… touchent directement la voix : « Moi j’aimerais qu’il parle, dit Pierre, il avait l’impression que ce n’était pas sa voix, qu’il faisait une tentative pour dire quelque chose, mais les mots sonnaient faux. ». Ce qui amène à plusieurs reprises à une peur de la perte du langage : « Il était enfoui dessous, séparé du monde. Seul, abandonné. Exilé, étranger comme Élie. Peut-être à son tour il ne parlerait plus, peut-être à lui aussi le langage paraîtrait impossible, ou peut-être il ne parlait déjà plus un langage commun, il parlait une langue inconnue. » (p. 87). Plus grande encore est l’altération quand ils s’interdisent eux-mêmes de parler, s’avouant leur propre défaite. Ils deviennent alors étrangers au monde : Élie n’a plus de contact avec les autres que par la télé, les « discussions » des autres avec lui sans qu’il puisse répondre et ses sourires. Et  Damien qui ne peut pas raconter son crime à son grand-père se sent totalement vaincu et transformé : « Il avait l’impression d’avoir perdu une partie de lui-même qu’il ne pourrait pas rattraper, et ce qui était perdu à tout jamais continuait pourtant à être là et à peser et faisait qu’il se sentait divisé et flou, étrange, étranger à lui-même. » (p. 111).
   
Mais lorsque la parole est possible, elle devient source de violence. Facteur de plusieurs disputes, elle est souvent la cause de drames familiaux et les adolescents à bout sortent de leur silence par des rires nerveux et des cris. Elle est aussi créatrice de honte : Yves qui respecte son professeur de français se sent blessé, humilié par une moins bonne connaissance du langage .
    
Ce qui altère le plus le langage c’est sa fausseté, son utilisation dévoyée, et qui a un impact même sur les individus. Le meilleur exemple c’est la manipulation du langage durant la Seconde Guerre mondiale. Tout un chapitre est consacré aux phrases de Papon et autres fascistes. Et point majeur du livre à travers les citations de Eichmann à Jérusalem par Hannah Arendt, c’est le terme de « cliché » qui apparaît :
« les formules toutes faites qui venaient à la place de la pensée et permettaient de fabriquer une réalité fausse, d’ " ôter aux gens leur sens de la réalité " — aux gens mais d’abord à soi-même. » « Cliché » qui devient même « cliché euphorisant », « il était tout content, comme s’il avait quelque chose de solide sur quoi s’appuyer, mais c’était du vide, ça ne correspondait à rien, lui ça l’euphorisait ». Ce sont ces  « clichés » véhiculés par les fascistes durant la Seconde Guerre mondiale et les procès qui ont suivi. Mais aussi par toute une société, qui est incarnée par le grand-père au passé douteux, cette société, régie par un capitalisme de plus en plus sauvage qui se déculpabilise de tout sous la protection d’une soi-disant démocratie. Au point qu’elle se voit personnifiée par un clown imaginaire qui apparaît à Damien, personnage le plus conscient de cette réalité du langage. Damien finit même par l’accepter. Cette fausseté du langage, son impuissance est aussi signalée par Zoé à la suite de la lecture d’un article scientifique. Elle compare la part cachée de l’univers à la part cachée dans tout objet ou tout être à celle du mot même : « Zoé se demanda si les mots ne reflètent pas cette part cachée, manquante, invisible, parce qu’enfin si on y pense, le mot confiture ou le mot jambon, posés là sur une chose, ne correspondent à rien, soulignent plutôt combien la chose est plus vaste que le mot, tout ce qu’il y a derrière le mot, tout ce qu’il peut y avoir. » (p. 61).

La question du langage de son altération, aliénation, manipulation prend une place centrale dans le roman, quitte à dépasser celle du crime et de la folie. Celle-ci finit par structurer le roman, qui évolue au fur et à mesure de son affectation.


" Il n’avait aucune envie d’écrire, ni de parler d’ailleurs, les mots lui paraissaient éloignés et creux, sans rapport avec lui, comme si lui, Damien, avait été coupé du langage comme on coupe le son. "


Interview de Leslie Kaplan, le 17 novembre,
autour de la question du rêve dans Fever

AC : On se rend assez vite compte dans le livre que les rêves structurent le récit. Ils apparaissent d’un point de vue narratif dès le premier chapitre et d’un point de vue « chronologique » dès l’idée du meurtre énoncé par Damien. Les points principaux des romans y sont présentés : la femme tuée revient souvent, on voit aussi les grands-pères qui jouent un rôle important, Yves, des allusions aux camps de concentration, la désignation des meurtriers…Ne peut-on pas se demander si le rêve n’entretient pas la structure même du récit ? 

LK : Oui, je trouve ça pertinent, mais je pense que je ne me le suis pas formulé d’une façon aussi précise que dans cette question.  Mais, au fur et à mesure de la narration, il me venait justement l’envie de ponctuer avec des rêves, de manière à renouveler autrement le récit. Le rêve fait vraiment partie de la narration. Le rêve a une sorte de fonction de profondeur au sens de creuser un champ, de mettre des choses en relief, c’est-à-dire de faire ressortir mais aussi de creuser en profondeur, de montrer l’arrière-scène, de donner de la profondeur de champ. Je crois que cela c’est passé comme ça dans l’acte d’écrire.

AC : Très vite les rêves sont l’incarnation même de l’angoisse chez les personnages. Ils se refusent donc à rêver. Quitte à ne plus dormir. Idée parfaitement incarnée par votre phrase : « Damien n’avait pas peur de la police, il n’imaginait pas une seconde qu’on allait les prendre, lui et Pierre, mais sans le dire il sentait qu’il avait peur de rêver, il se sentait désorganisé, défait par ses rêves. » (p. 97). Ce refus du rêve, c’est l’incarnation même de la culpabilité — culpabilité qui n’est pas dans un premier temps mais qui prend place peu à peu — qui ne s’exprime que très peu dans la « réalité ». Le rêve est-il donc un lieu de communication auquel la parole sans cesse entravée n’arrive pas à accéder ? Idée renforcée par le fait que Damien confronte l’idée du rêve à celle de la liberté. Il n’arrive pas à déterminer le véritable lien entre les deux.

LK : Là aussi cela est juste, les rêves avaient pour fonction de dire quelque chose sans que cela puisse être dit. On le dit alors autrement y compris en refusant de dormir. Mais je crois et j’espère que cela reste assez énigmatique. Donc, le lecteur est à la fois  pris, sait qu’il y a quelque chose qui se passe, mais dans le même temps ne sait pas exactement quoi.

AC : - Plus que le rêve c’est clairement un brouillement de la frontière entre rêve et réalité qui se développe tout au long du roman. Pierre croit voir la femme tuée dans le magasin de lingerie. Et surtout apparaît le clown. Le clown pour moi c’est plus l’incarnation du « cliché » d’Hannah Arendt que de la folie. Je vous cite : « les formules toutes faites qui venaient à la place de la pensée et permettaient de fabriquer une réalité fausse, d’ « ôter aux gens leur sens de la réalité » — aux gens mais d’abord à soi-même. « Cliché » qui devient même « cliché euphorisant », « il était tout content, comme s’il avait quelque chose de solide sur quoi s’appuyer, mais c’était du vide, ça ne correspondait à rien, lui ça l’euphorisait ». Ces « clichés » véhiculés par les fascistes durant la Seconde Guerre mondiale et les procès qui ont suivi. Mais aussi par toute une société, qui est incarnée par le grand-père au passé douteux, cette société, régie par un capitalisme de plus en plus sauvage qui se déculpabilise de tout sous la protection d’une soi-disant démocratie. Le fait qu’à la fin du roman Damien accepte la présence du clown (« Dans la chambre il retrouva le clown, maintenant il était habitué. Il lui tendit la main et s’allongea sur le lit, la tête sous l’oreiller. ») et que les adolescents décident de s’enfermer dans leur propre aliénation du langage, décidant de ne jamais avouer quitte à en mourir («  Peut-être on en crèvera, dit Pierre, de ne pas le dire. Il regarda Damien qui le regardait. Il ajouta : Mais on ne le dira jamais. Ils recommencèrent à courir. Ils courent. ») : signe d’une vision assez pessimiste sur une société qui ne cesse d’aliéner le langage  ou idée que la société doit se soustraire à cette aliénation, quitte à y adhérer, pour survivre ?

LK : Je voudrais revenir un peu plus haut parce que le clown, je ne dirais pas que c’est un rêve.

AC : Cela l’est aussi  pour moi, cela dépasse clairement l’idée du rêve.

LK : Il voit le clown pas quand il rêve, pas quand il dort, mais quand il est assis dans sa chambre ou quelque part. Bon on peut d’ailleurs penser que le rêve est une forme d’hallucination quand on dort justement. Mais, quand on a des hallucinations et qu’on ne dort pas c’est d’un autre ordre, et disons que pour moi dans tous les cas et je pense même cliniquement en général c’est une marque plus forte de la folie, c’est-à-dire que là, Damien a passé un seuil et il en passe d’ailleurs encore un tout de suite quand il admet que le clown est là. D’ailleurs, il ne veut en parler à personne, c’est-à-dire qu’il s’enferme, il n’en parle vraiment pas, il n’en parle même pas à Pierre… L’hallucination devient pour lui une forme de survie. Car les formes de folie sont aussi des façons d’aider à vivre, si bizarre que ça puisse paraître. Ce sont aussi des réponses pour vivre, des réponses compliquées, tordues, qui vous mettent en marge et qui vous mettent dehors… Ce sont des sortes de pratiques de survie. Je voulais bien insister sur cela. Car lorsqu’ils décident ensemble de ne rien dire, c’est parce que, et là c’est l’écrivain qui parle, je voulais terminer le livre comme ça, en le laissant malgré tout ouvert. C’est-à-dire, ils ont tué, ils le savent, ils le réalisent, mais ils savent aussi quelque part que ce n’était pas un crime à eux si l’on peut dire mais que ça vient du poids de l’Histoire. Par conséquent ça les dépossède d’une certaine façon encore plus. Ils ont tout de même fait tout ce travail de pensée, sur le langage. Alors la question bien sûr c’est « alors quoi ? » qui est quand même pour moi une question fondamentale d’un récit.  Alors quoi ? Qu’est-ce qu’il va se passer ? Qu’est ce qu’il peut se passer ? Et bien là, justement, je ne voulais pas donner une réponse définitive.
[…] Et en même temps, on ne sait pas. Et je préfère laisser le lecteur sur le « on ne sait pas ». C’est vraiment comme cela que j’ai conçu la chose, parce que je trouve cela plus juste, cela correspond plus à ma façon d’écrire de terminer sur un suspens, même si c’est un suspens très grave.


AC : Oui, mais de toute façon cela se voit à travers tout le récit parce qu’il n’y a aucun jugement à aucun moment donné. On reste sur cette idée de la philosophie qui est prégnante dans tout le livre qui pour moi sert à amener le lecteur à penser par lui-même. Et puis à la fin, à la dernière ligne, c’est le verbe courir qui passe du passé simple au présent qui souligne cette idée de continuité.

LK : Oui, le présent qui arrive c’est une forme de passage de relais, je suis contente qu’on le lise comme cela.

Arthur Chambard, A.S. Édition-Librairie




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