Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 00:00

Linda-Le-A-l-enfant-que-je-n-aurai-pas.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Linda LÊ
À l’enfant que je n’aurai pas
Éditions NIL
Collection Les affranchis, 2011



 

 

 
« La procréation est un crime ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La collection « les Affranchis » demande aux auteurs d’écrire une lettre qu’ils n’ont jamais écrite, l’occasion pour les auteurs de mettre un point final à des histoires qu’ils ont laissées en suspens ou de tourner la page sur un moment douloureux de leur vie. Cette lettre de Linda Lê a obtenu le prix Renaudot poche en 2011.

À l’enfant que je n’aurai pas nous perd. C'est une lettre à la frontière entre fiction et réalité. L’auteur décrit point par point les raisons la poussant à ne pas désirer d’enfant. C’est au travers d’une écriture très saccadée, ponctuée de nombreuses virgules et constituée de phrases courtes et précises, et à l’aide d’un vocabulaire très riche que Linda Lê s’exprime et tente de s’expliquer sur les raisons de son refus de maternité. Cette lettre sans destinataire, finalement écrite pour un être imaginaire dépeint un sombre tableau de l’éducation et de la maternité.

 

De nombreux sauts dans le temps ponctuent le récit, le lecteur remonte ainsi dans le passé où il revit l’enfance de l’auteur souffrant de l’autorité excessive d’une mère tyrannique surnommée Big Mother ; elle semble revenir sur son enfance et les épreuves qu’elle a vécues et qui sont sûrement le point de départ des pathologies qui l’animent ; sont également évoqués le présent, où l’auteur fait le point sur ce qu’elle a réussi à surmonter et où elle écrit cette lettre qui témoigne de tout ce qui la tourmente, et enfin le futur, un futur qui n’arrivera pas puisque l’auteur s’y refuse, la naissance d’un enfant et tout ce que cela impliquerait, un refus de grandir, de vieillir et de n’avoir finalement servi à rien sur cette terre.



Un auteur torturé

L’auteur ne souhaite pas mettre au monde un enfant dans une société qu’elle juge si sombre et sans avenir. Dans cette lettre, elle raconte comment elle s’est opposée au désir de son compagnon, S., d’avoir un enfant. Elle a peur de ce que va devenir cet enfant. Elle se moque des futurs parents et des traditions avec un pessimisme exemplaire. Pourquoi s’émerveiller devant un dessin d’enfant ? Pourquoi s’étonner des gazouillements d’un bébé alors que cet enfant en réalité ne possède rien de spécial et qu’il est peut être destiné à devenir quelqu’un de mauvais. On ne peut pas savoir ce que va devenir notre enfant.

Linda Lê pose sans cesse des questions à cet enfant imaginaire et se demande s’il aurait été d’accord une fois adulte avec sa mère Big Mother ou avec son compagnon S. ; elle lui demande si lui aussi aurait été déçu d’elle. Elle attend des réponses qui ne viendront jamais. Linda Lê ne voit que des inconvénients à la grossesse et cette notion même lui répugne.

Si elle avait eu un enfant, il aurait forcément été un garçon ; la féminité la dégoûte ; c’est en fait l’image qu’elle a d’elle-même qui est très mauvaise, elle se voyait déjà, petite, comme quelqu’un d’ « aussi irrésistible qu’une guenon ».  Elle se voit comme un être asexué et s’est peu à peu construit une carapace solide.

Elle sait qu’elle a une sensibilité à fleur de peau et semble parfois se perdre elle-même dans son écriture, sa passion ; elle sacralise la littérature et voit les enfants comme un frein à son imagination, son travail la maintient en vie mais quelle vie ?… Elle est remplie d’angoisses qui, au fil du temps, ont fini par réellement la ronger et après avoir eu des hallucinations atroces où elle voyait partout autour d’elle des images lui rappelant la grossesse et la souffrance, elle a fait une tentative de suicide qui l’a menée dans un asile ou elle a pu enfin se reconstruire et retrouver la sérénité.

Cette lettre nous montre la descente aux enfers progressive de cet auteur qui n’a fait qu’une erreur, celle de ne pas vouloir rentrer dans le monde codé d’une société qui impose un modèle qu’elle ne veut pas suivre. C’est le refus d’un enfant imparfait que Linda Lê exprime mais si on creuse un peu on se rend compte que ce sont ses propres défauts qu’elle refuse de transmettre.



Portrait d’une enfance douloureuse

L’auteur a souffert d’une enfance sans affection, d’une mère tyrannique qui au lieu de l’encourager a semblé être systématiquement déçue par elle. Outre la violence psychologique que lui a imposée sa mère par de multiples privations et remontrances injustifiées, Linda se souvient de moments forts où sa mère lui pinçait la peau jusqu'à ce qu’elle saigne parce qu’elle avait échangé quelques mots d’amour avec un jeune homme plus âgé qu’elle.

Cette figure dominatrice, très présente dans cette lettre, semble avoir perturbé tout le futur de la jeune femme. Elle s’est construite en orbite autour de sa mère. À force d’infliger de sévères réprimandes à sa fille, Big Mother, comme elle est surnommée, a créé une jeune femme pleine de haine qui cherchait à s’émanciper à tout prix de sa mère et qui faisait tout son possible pour sortir du moule qu’elle lui imposait.

L’auteur en est venue à regretter sa naissance et sa mère lui a fait perdre toute confiance en elle. Le fait d’exposer au lecteur cette haine contre sa mère et la difficulté qu’elle a eue à s’émanciper d’une autorité étouffante, sans justifier forcément son refus catégorique de la féminité et de la maternité, permet de comprendre l’origine des angoisses de l’auteur et même si elle ne s’en sert pas pour justifier sa condition, le lecteur ne peut s’empêcher de penser que si cette petite fille brimée avait été élevée dans un environnement social plein d’amour et d’attention, elle aurait sûrement aujourd'hui un point de vue moins sombre sur la maternité et sur les relations entre parents et enfants. Il est très difficile pour l’auteur de se détacher de sa mère qui pourtant l’empoisonne.



Éléments de conclusion

L’auteur semble être au cœur d’un conflit intérieur ; tout le paradoxe de cette lettre se situe dans le fait qu’elle refuse catégoriquement cet enfant alors qu’elle le fait pourtant vivre au travers de ses mots. Elle nous révèle à la toute fin de son texte que cet enfant fait partie d’elle. On apprend qu’un instant de doute s’est insinué en elle et que cet enfant, elle l’a, à un moment, désiré. Aujourd’hui elle a décidé de ne pas lui donner vie mais elle sait qu’il est un être à part entière, vivant dans ses mots et dans son cœur, avec qui elle vit au quotidien. Un être informel couché sur du papier.

Cette lettre est un message fort pour toutes les femmes qui veulent sortir des clichés et qui ne voient pas la grossesse comme un accomplissement personnel. Un message qui, malgré tout le pessimisme et la noirceur qu’il contient, apporte au final un espoir et permet d’entrevoir la possibilité de vivre sereinement ce refus de la maternité.


Aurélie.S., 1ére année Bib

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives