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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 07:00

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Linda LÊ
Lame de fond
Christian Bourgois, 2012
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’auteur

Linda Lê est un écrivain français d’origine vietnamienne. Née en 1963, elle passe son enfance à Dalat qu’elle fuit en 1969 pour rejoindre Saigon. Là, elle entre dans un lycée français où elle découvre Balzac et Hugo. Elle quitte le Vietnam pour le Havre en 1977 avec sa mère, naturalisée française. Elle s’installe finalement à Paris en 1981.

Son premier roman, Un si tendre vampire, est publié en 1986 aux éditions de la Table Ronde. Mais la plupart de ses livres seront ensuite publiés par Christian Bourgois. Depuis 1990, de nombreux prix viennent récompenser l’œuvre de Linda Lê qui, selon Marine Landrot, s’inscrit « sans bruit » dans le paysage littéraire français. Son œuvre est comme « une gigantesque oraison funèbre dont chaque pièce semble être le reflet de l’autre. Avec une lucidité de plus en plus acérée et apaisée. »[1] En 2012, son dernier roman, Lame de fond, paru le 23 août aux éditions Christian Bourgois, est nommé pour le prix Goncourt et atteindra la sélection des quatre derniers.

Linda Lê écrit ceci : « la littérature n’est pas faite pour les acquittés, elle n’est pas faite pour les élus. Elle est dans le camp des victimes et des sacrifiés, dans le camp des condamnés qui essayent, comme moi, de trouver leur salut et qui se cassent les dents. »

Elle se place donc ainsi dans la position d’un auteur torturé, dont le besoin d’écrire est vital, comme une sorte d’exutoire indispensable à sa survie. Une vision de la littérature particulière mais partagée par de nombreux auteurs, qui écrivent tout d’abord pour eux, pour exprimer un mal-être qu’ils ne peuvent coucher que sur le papier. Cependant cette vision est risquée comme l’expliquait Jorge Semprun dans L’écriture ou la vie, dans lequel, plutôt que de tenter de recommencer à vivre, il revenait inlassablement sur sa terrible expérience du camp de concentration de Buchenwald, comme si le besoin d’écrire était plus fort que celui de vivre.



Le roman

Lame de fond est un roman polyphonique à quatre voix, dans lequel les protagonistes parlent à la première personne chacun à son tour.  Le roman commence en prosopopée, figure de style consistant à faire parler un mort. C’est l’histoire de Van, correcteur pour les plus grandes maisons d’édition parisiennes et de sa mort, renversé par la voiture de son épouse Lou. Van est d’origine vietnamienne, il est arrivé en France grâce à la volonté de sa mère de lui faire fuir un Vietnam en guerre et s’est découvert une réelle passion pour ce pays d’adoption et sa langue. Van a épousé Lou, Française d’origine bretonne qui a grandi dans une famille réticente à tout métissage, avec qui il a eu une fille, Laure. Laure est donc une adolescente métisse, intelligente mais mal dans sa peau, rejetant les conseils et les connaissances d’un père trop « intello » à son goût. Enfin arrive Ulma, jeune Parisienne travaillant dans la mode, élevée par une grand-mère aimante à cause d’une mère indigne et irresponsable. Ulma n’a jamais connu son père, vietnamien de passage à Paris, qui n’a jamais répondu aux lettres de sa mère l’informant de sa grossesse. Ulma et Van sont donc frère et sœur et c’est cette absence du père si mystérieux qui les a rapprochés jusqu’à devenir intimes, dans une relation incestueuse au possible. Lou, qui a toujours fermé les yeux sur les histoires sans fondement de son mari charmeur, sent cette fois que quelque chose est différent et engage un détective privé. Ce que celui-ci va lui apprendre la fera basculer dans une situation inextricable.

Voilà ce que pourraient être les événements antérieurs à l’action du roman. Celle-ci se situe après la mort de Van. Dans le premier chapitre, il nous explique très vite qu’il est mort et qu’il a décidé de faire le point sur ce qui l’a conduit à cette situation pour le moins irréversible, il se décrit et se justifie pour ne pas passer pour la simple victime de cette affaire tragique. Un bilan, une confession de quatre personnes qui ont vécu le même événement de points de vue différents, voilà comment pourrait se résumer ce roman en une seule phrase. Le titre, Lame de fond, qui désigne une énorme vague capable de tout emporter sur son passage, est une belle métaphore pour l’état d’esprit de ces quatre personnages qui ont vu leurs vies soufflées d’un seul coup par un événement au départ anodin. Cet événement n’est peut-être pas le même pour tous les personnages, bien que la mort de Van soit celui qui les réunit tous au final. Ainsi, la vie de Van prend un tournant irréversible lors de sa rencontre avec Ulma ; celle d’Ulma avait déjà changé lors de la découverte de ce frère vivant en France ; Lou déchante en apprenant la liaison de son mari et Laure se rend compte que ce père à qui elle n’a peut être pas consacré assez de temps est parti à jamais, pour les bons et les mauvais moments. Tous sont en plus emportés par la mort et expriment leur propre culpabilité. La construction du roman renforce cette métaphore de la lame de fond. D’abord au cœur de la nuit, les personnages sont perdus, bouleversés, ils cherchent des explications aux événements tragiques qu’ils viennent de vivre. Puis, petit à petit, au fil du temps, à l’aube, à midi et enfin au crépuscule, chacun va finalement trouver une explication à ce mal-être, tenter de la comprendre pour pouvoir envisager la guérison et la paix intérieure.

Différents thèmes sont récurrents dans le roman, nous avons choisi d’en traiter trois, qui sont omniprésents et s’entrecoupent sans arrêt : l’écriture de soi, la famille et la nation, le sentiment d’appartenance à un pays, une langue, des coutumes.



L’écriture de soi

À la lecture de Lame de fond, et certainement de toute l’œuvre de Linda Lê mais je ne peux me permettre de l’affirmer, le lecteur se rend vite compte que l’auteur doit s’inspirer de sa propre expérience, de ses propres sentiments pour faire vivre ses personnages et leur donner cette profondeur si particulière. Le roman, selon moi, contient donc une part de vérité. Ce récit serait donc une sorte d’autofiction dans laquelle on suspecte l’auteur d’avoir donné à chacun de ses personnages une petite part d’elle-même. Comme en une sorte de mise en abyme, Linda Lê fait écrire chacun de ses personnages sur lui-même, réfléchir sur ses actions, ses pensées… Comme l’auteur semble le faire elle-même avec ce roman, ses personnages écrivent sur leurs vies dans ce qui pourrait être des journaux intimes (pour trois d’entre eux au moins, le dernier étant mort et émettant donc des pensées immatérielles).

Ainsi, en y regardant avec plus de précision, on trouve des similitudes entre l’auteur et ses personnages. En Van par exemple, bien que le personnage soit masculin, on retrouve cette origine vietnamienne, cette fuite en France à cause de la guerre, ce père laissé sur place ; mais aussi ce sentiment d’appartenance à une nation qui n’est pas la sienne plus qu’à son pays d’origine, l’attachement à une langue qui n’est pas sa langue natale. Comme Van, Linda Lê possède le français à merveille et joue de figures de styles et de mots savants. Elle se sert de la langue pour poser la personnalité de chacun de ses personnages. Ainsi Van est sans doute le plus littéraire de tous et utilise une langue très recherchée avec des termes complexes et peu courants. Lou qui est institutrice possède également un langage assez soutenu, une curiosité intellectuelle et est sans doute influencée par son époux. Laure a un vrai langage d’adolescente, sans aller jusqu’à l’argot ou la vulgarité ; mais elle utilise des termes propres à sa génération. Ulma a un discours plus hésitant bien qu’elle s’exprime dans un français parfait, ayant fait des études de lettres avant de devoir les interrompre.

En Laure, on croit déceler des remarques d’adolescente bien vécues, des situations et réflexions familières. Ulma et Lou ont des questionnements de femmes, plus universels et prévisibles, dans lesquels il est moins aisé de retrouver la part de vérité laissée par l’auteur. Il est en tout cas fascinant de chercher à repérer les similitudes entre ces vies fictionnelles inventées et les expériences de vie de Linda Lê.

 

La famille

Ce thème est omniprésent dans le roman, il souligne la disparité des caractères et des points de vue. Chaque personnage voit ainsi sa vie familiale décortiquée, à commencer par Van. Avec un père mort en héros pendant la guerre mais cependant absent, il ne peut s’empêcher de le considérer comme un homme lâche ayant fui ses responsabilités, face à une mère aimante, qui s’est sacrifiée pour son fils en travaillant pour l’envoyer en France, où il pourrait grandir et vivre sa vie loin de la guerre. Van doit également à sa mère son amour pour l’Occident et la langue française. Ulma n’a jamais connu ce père qu’à travers les yeux amoureux de sa mère. Sa curiosité va la mener jusqu’à Van qu’elle hésitera à contacter de peur d’être encore une fois rejetée. La mère d’Ulma est décrite comme une éternelle adolescente, irresponsable et indigne ; elle a confié sa fille à sa propre mère qui l’a élevée de son mieux. Lou est née dans une famille bretonne, unique fille parmi plusieurs garçons, elle a dû se faire une place dans une famille conservatrice et méfiante. Une mère raciste qui désapprouve son mariage avec Van et n’accepte même pas de rencontrer sa fille Laure ; mais un père aimant et compréhensif qui tente d’être présent pour sa fille. Quant à Laure, elle se retrouve dans une famille métisse d’intellectuels parisiens bien pensants, image lisse derrière laquelle se cachent en fait les mêmes problèmes que chez les autres. Entre un père exigeant et une mère souple mais d’une grande fragilité, Laure tente de vivre son adolescence en testant les limites.



La nation, l’exil

Comme nous l’avons déjà dit, Linda Lê insiste sur le sentiment étrange que procure l’exil. Pour Van, qui ne se sent plus vietnamien mais bien français, l’exil a été comme une libération, un moyen d’accéder à sa vraie personnalité. Van n’a aucun désir de retrouver le Vietnam, malgré les demandes insistantes de sa femme et de sa fille et évite de pratiquer sa langue natale. Au contraire, Ulma se pose des questions sur ses origines et entreprend un voyage au Vietnam pour retrouver ce père qui n’a jamais voulu d’elle. Linda Lê aborde ici un thème actuel et délicat, celui de la nationalité des expatriés en France. Ulma se cherche une nationalité tout autant qu’une identité. La mère de Lou représente « l’autre côté », ceux qui refusent de considérer les immigrants comme de véritables Français et qui se sent menacée par leur présence. Un point de vue différent sur ce problème de société dans lequel chacun recherche simplement une identité, des usages, des coutumes, ou encore une langue auxquels se référer.



Conclusion

Dans son blog pour Le Monde, Pierre Assouline désigne Lame de fond comme la clé de l’œuvre de Linda Lê mais aussi comme son roman le plus abouti. Le magazine les Inrocks qualifie ce roman de « fait divers, fable incestueuse ou roman sur l’exil ». Un roman fort, bien écrit dans lequel le deuil est omniprésent, que ce soit celui d’une personne mais également de lieux, de langues ou de relations. Mais la mort, plutôt que de réduire chacun au silence, délie les langues et force les remises en question. Toutes les vies sont finalement liées mais les incompréhensions sont grandes, qu’elles soient générationnelles, culturelles ou géographiques. Un roman bouleversant, comme une véritable lame de fond.

 
Pauline, AS édition-librairie


Note

 

[1] Bloggeuse livres pour Télérama.


Sitographie

·         http://passouline.blog.lemonde.fr/

·         http://passouline.blog.lemonde.fr/2012/09/05/linda-le-la-voix-qui-nous-hante/

·         http://www.lesinrocks.com/2012/09/07/livres/lame-de-fond-linda-le-11292280/

·         http://fr.wikipedia.org/wiki/Linda_L%C3%AA

 
Linda LÊ sur LITTEXPRESS

 

 Linda Lê A l'enfant que je n'aurai pas

 

 

 Article d'Aurélie sur À l'enfant que je n'aurai pas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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