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24 juin 2013 1 24 /06 /juin /2013 07:00

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Lionel SALAÜN
Le Retour de Jim Lamar
Liana Levi, 2010
Collection Piccolo, 2012

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

lionel-salaun.jpgSi le visage de Lionel Salaün vous est familier, c’est que vous avez peut-être eu l’occasion de le rencontrer lors de l’événement littéraire Lire en poche du début d’année scolaire, en septembre 2012. Cet auteur français est né en 1959 à Chambéry. Avec Le Retour de Jim Lamar, il signe son premier roman, paru en 2010 chez Liana Levi, qui a été largement salué par la critique. Il a reçu de nombreux prix, une dizaine dont la majorité est attribuée par des lecteurs, et notamment celui de Lire en poche.

Le Retour de Jim Lamar est un ouvrage de plus de 200 pages et il aborde des thématiques très fortes. Ce livre raconte le retour d’un homme, Jim Lamar, soldat américain ayant servi au Vietnam, dans sa ville natale, des années après la fin de la guerre. Mais ce retour tardif n’est pas celui qu’il attendait car ses parents sont morts, sa maison a été pillée et les villageois n’ont aucune envie de le voir s’installer sur une propriété qui aurait pu devenir la leur. Tout semble le pousser à repartir, mais c’est compter sans la rencontre avec un jeune garçon : Billy.

Ces deux-là ne semblent pas avoir beaucoup de points communs à première vue car ils abordent la vie avec une vision du monde assez différente. Le premier, Jim, a beaucoup souffert et en particulier lorsqu’il a vu mourir sous ses yeux ses trois frères d’armes : Chet, Butch et Sonny Boy et le second, Billy, n’est encore qu’un enfant qui a atteint l’âge de treize ans. Pourtant un surprenant rapprochement se crée et une tendresse naît entre eux. Peut-être est-il dû au fait que les deux personnages soient courageux chacun à leur manière ou tout simplement peut-être que c’est leur amour pour le fleuve Mississippi qui les lie :

 

« Pour moi, aimer le fleuve était une évidence. Pas besoin d’en faire un plat. Mais là, c’était bien l’écho de mes propres pensées, toutes simples et toutes bêtes, qui me revenait aux oreilles et au cœur avec la voix de Jim Lamar ».

 

Le thème fort qui est abordé dans ce livre, c’est tout d’abord la guerre et cela avant même le commencement de l’histoire car elle apparaît dans une citation avant le premier chapitre : « Comme cette guerre est âpre et dévastatrice. Elle nous a volé le printemps de nos jours […] ». L’écrivain par cette utilisation de l’intertextualité puisqu’il s’agit d’une lettre « trouvée sur un jeune soldat vietnamien » focalise directement son texte autour du sujet principal. Donc ce qui est très important ici c’est le contexte historique de la guerre puis de la guerre froide. Il intervient à de nombreuses reprises et est très puissant. Les exemples suivants l’illustrent très bien :

 

« il avait été enrôlé en 68, à vingt ans, dans les forces de l’Oncle Sam pour aller combattre les diables rouges […], loin, très loin de chez nous, la menace communiste, à en croire les journaux télévisés, reprenait de la vigueur avec l’arrivée au pouvoir en France d’un allié de Moscou. Désormais l’ultime frontière entre nous et notre ennemi mortel se résumait à l’océan Atlantique. »

 

La guerre, sous tous ses aspects, est explorée. On la perçoit à travers le regard et les impressions des habitants qui en ont entendu parler grâce aux médias. C’est pourquoi on accède à ce discours de la part de certains et notamment du père de Billy qui n’apprécie pas que son fils côtoie Jim :

 

« T’es trop jeune pour savoir certaines choses, garçon ! reprit-il enfin. T’as pas idée de c’que ces gars ont fait quand y z’étaient là-bas, dans c’putain d’pays d’sauvages ! […] c’qu’y z’ont fait chez les Viets, ça s’raconte pas tellement c’est moche ! »

 

La guerre est évoquée par tout un lexique de l’horreur, de la violence comme on l’observe à la page 80 : « Y t’a parlé de tous les gens qu’y z’ont tué, des vieux, des vieilles qu’y z’ont cramés dans leur bicoque, des femmes violées, des gosses massacrés ! » On voit aussi ce qu’elle provoque sur les êtres humains. Le héros a changé par sa faute : « L’immense, le colossal Jimmy semblait bien avoir perdu le sens de l’humour ». L’impact et les conséquences de la guerre sont dénoncés à travers ce texte. Et plus on avance dans le récit, plus Jim se livre à Billy et nous en apprend sur son expérience traumatisante avec l’aide de longs monologues qui ne le laissent pas de marbre : « je vis perler à sa paupière les premières larmes ». Ce qui est caractéristique de ses paroles c’est qu’il met en avant l’injustice de la guerre avec l’utilisation de nombreuses interrogations et de « Pourquoi » :

 

« Pourquoi nous qui avions quitté le pays en fanfare, comme des héros, les sauveurs du monde libre étions-nous revenu aussi discrètement que possible, presque en catimini, ignorés par les politiciens, méprisés par ceux qui après l’avoir soutenue avaient fini par avoir honte de cette guerre, insultés par des gamins de notre âge […] ».

 

Jim brosse au fur et à mesure un portrait de la société de l’époque lorsqu’il décrit ses trois compagnons du Vietnam, qui font leur apparition vers la moitié du texte, et il aborde alors les différences entre les populations des États-Unis : les Californiens, les habitants de Chicago, les étudiants… Mais c’est aussi le racisme et la ségrégation qu’il évoque ainsi que la naissance de l’espoir avec l’arrivée du pasteur King et la détresse à sa mort.

En plus d’être un livre sur la fraternité et l’amitié, Le retour de Jim Lamar évoque également les relations familiales parfois compliquées, l’alcoolisme, le travail agricole. Grâce au personnage de Billy le jeune adolescent, on voit une remise en question de l’autorité et donc une réflexion sur la religion et une critique forte et brutale de l’hypocrisie sociale propre à toutes les sociétés :

 

« D’un coup, sans crier gare, avec la violence d’une pelletée de cailloux lancée dans un entonnoir en plastique, tous ces foutus salopards qui s’envoyaient les paroles de l’Évangile comme un laxatif pour évacuer leurs humeurs perfides, le pasteur Clark qui bien souvent partageait leurs idées […] cette somme de simulacres déboula dans mon cerveau avec un bruit de tonnerre […] Ma décision était prise ; je n’irais plus. »

 

Cet ensemble de thèmes s’ancre dans un décor, un environnement imposant : les États-Unis et plus précisément Stanford. Le lecteur ne peut oublier les lieux dans lesquels se déroule l’intrigue étant donné qu’ils l’influencent. Même la musique qui est évoquée est caractéristique de cette ambiance et est propre au pays ; tous les sens sont convoqués. La place occupée par l’arrière-plan est considérable comme on le voit dans ces passages : « Les silos, à Stanford, comme un peu partout dans la région, ce n’est pas ce qui manque […] dans un pays aussi plat qu’une tranche de bacon », « Comme eux il avait chassé les grenouilles dans les marais, comme eux il avait pêché le black-bass et le bluecatfish dans le Mississippi ». Et c’est plus précisément le fleuve Mississippi qui occupe une place centrale et qui cause l’admiration des personnages principaux. Lorsqu’il est décrit, c’est avec beaucoup d’adjectifs et une exacerbation des sensations, des émotions. Tout de suite, une certaine poésie habite le texte lorsque l’on parle du cours d’eau :

 

« Un monde aquatique, gorgé de lourdes exhalaisons de terre détrempée et de bois mouillé, au sol gras où chaque pas marque et s’accompagne d’un bruit de succion, un monde vert, luisant, hanté par la musique monocorde de la pluie ruisselant […] ».

 

Le fleuve est aussi un outil de comparaison et de métaphore pour l’auteur. Il l’aide à mettre des images sur des choses aussi insaisissables que la mémoire de Jim Lamar :

 

« Embarqué une fois encore dans les méandres de sa mémoire, je me laissais porter au gré de son courant aussi tortueux que celui du Mississippi. Un instant, je crus que nous étions engagés dans un bras mort au fond duquel, pris dans la vase, nous allions devoir patienter jusqu’aux prochaines grandes eaux pour faire marche arrière et reprendre le fil du fleuve. »

 

Cet écrit n’est pas manichéen et réserve de nombreuses surprises à celui qui veut bien s’y plonger. Il y a une intéressante évolution des personnages qui sont plus complexes qu’ils n’y paraissent. Pour illustrer mes propos, on peut citer l’exemple de Billy qui à la fin du texte prend une décision pleine de conséquences : il met le feu à la maison de Jim pour le pousser à prendre un nouveau départ.

Ce texte est assez accessible car l’écrivain se rapproche du lecteur en utilisant le pronom « on » par exemple ou le « je » qui nous place auprès du narrateur : Billy, en employant des questions rhétoriques ou encore en utilisant le langage courant : « des gens pas comme nous, des gens d’ailleurs, des étrangers, quoi ! ». Il l’est également car il utilise l’humour et une dose importante d’ironie :

 

« Dès les premiers jours et comment les en blâmer, de bonnes âmes charitables étaient venues arracher à leur sort tragique tout ce que poulaillers, clapiers, soues, pigeonniers et autres comptaient de pensionnaires […] Comme il va de soi qu’il aurait été stupide, et regrettable, de laisser gâcher bêtement les conserves préparées avec soin par Edna, certains, sinon les mêmes n’écoutant que leur conscience, s’étaient enhardis à forcer la serrure de la maison pour ratisser les étagères ».

 

Chaque personnage possède un langage particulier, il y a donc une identité propre à chacun. Il est plus châtié lorsque Jim s’exprime et moins lorsque le père de Billy prend la parole. Cela nous permet de situer un personnage par rapport à sa fonction dans la société et son niveau d’études. Ce texte n’est donc pas monotone. De plus, il y a une polyphonie qui tient le lecteur en haleine et captive son attention. Les pensées des personnages sont en italique et interviennent dans le récit des lettres de soldats, les écrits et les poèmes de Jim qui tient un cahier. C’est donc un livre dynamique. L’auteur joue aussi avec le rythme du récit et une alternance de phrases longues lorsque Jim raconte et de phrases courtes lorsque l’action devient plus soutenue (par exemple lorsque Billy se fait poursuivre par un ours).

Tous ces éléments en font un livre fort et foisonnant qui nous éclaire sur la nature humaine et sa complexité. Si vous souhaitez savoir pourquoi Jim Lamar, tel Ulysse, a tant tardé pour rentrer chez lui, ce livre est pour vous.


Marie D., 2ème année Édition/Librairie

 

 

 

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