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5 septembre 2013 4 05 /09 /septembre /2013 07:00

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Liv STRÖMQUIST
Les sentiments du Prince Charles
Prins Charles känsla
traduit du suédois
par Kirsi Kinnunen
et Stéphanie Dubois,
Rackham, 2012

 

 

 

 

 

 

 

Liv Strömquist      
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Née en 1978, Liv Strömquist est une auteure suédoise de bande dessinée. Elle participe aussi à une émission radiophonique qu’elle définit comme une « satire politique ».  Suite à l’obtention de son diplôme de sciences politiques, elle s’est consacrée à l’étude de questions sociales en se penchant tout particulièrement sur la condition des femmes, les problèmes du Tiers-monde et les politiques d’animation. Elle a déjà publié cinq ouvrages, Hundra procent fett (100% graisse) en 2005, Drift malmö (La dérive des pulsions) en 2007, Einsteins fru (Madame Einstein) en 2007, Prins Charles känsla (Les sentiments du Prince Charles) en 2010 et enfin Ja till Liv (Oui à la vie) en 2011. Elle travaille aussi régulièrement pour des journaux suédois.



Les sentiments du Prince Charles

Cette œuvre a connu un grand succès, a reçu notamment le prix de la satire « Ankam » décerné par le magazine Expressen et a été mise en scène en 2011 par Sara Giese au Mälmo Stadteater. Féministe engagée, l’auteure s’attaque dans cette bande dessinée au sexisme dominant. Elle confie d’ailleurs  sur le site Bodoï lors d’un entretien avec Laurence Le Saux, avoir souffert  du sexisme :

À la question « Avez-vous souffert de sexisme ? », elle répond :

 

« Bien sûr. Je pense que nous souffrons tous d’attentes sociales induites, selon que l’on est un homme ou une femme. Le genre auquel nous appartenons nous influence énormément. Et ces rôles que nous jouons selon notre sexe sont une construction sociale, le produit de la culture dans laquelle nous évoluons. Quand j’étais plus jeune, les garçons s’exprimaient à travers la musique, le graffiti, le skating ou la bande dessinée, tandis que les filles se contentaient de regarder ce qu’ils faisaient… J’ai dû en passer par le féminisme avant de devenir créative. Analyser la structure des genres féminin et masculin m’a permis d’acquérir la force de croire en moi-même, et de commencer à m’exprimer artistiquement[1]. »

 

 

 

Les sentiments du Prince Charles. À l’évocation de ce titre, on s’imagine peut-être que cette bande dessinée lève le voile sur les/l’histoire(s) amoureuse(s) du Prince Charles. Pourtant, il n’en n’est rien. L’histoire entre la princesse Diana et le prince Charles sert en réalité de prétexte à Liv Strömquist pour dépeindre la construction et la complexité des sentiments amoureux. Néanmoins, ils apparaissent tout au long de la bande dessinée comme un fil conducteur, à des moments clés, comme lors de leur rencontre avec Ronald Reagan. En s’appuyant sur des personnalités publiques, tant des hommes politiques que des chanteurs/chanteuses, elle met en scène de manière subtile et amusante « l’idéologie amoureuse » dominante qui conditionne nos rapports sociaux. Grâce à l’introduction de citations de sociologues qui parsèment les cases de cette bande dessinée, l’auteure nous divertit tout en nous remettant réellement en question sur ce qui pouvait nous paraître évident.

Ses dessins, qui peuvent faire penser à ceux de Marjane Satrapi, ont un trait assez simple et gras. Inspirée par la BD alternative, elle révèle ses techniques de dessin au sein de l'entretien cité plus haut : « J’ai utilisé un stylo pour tracer les contours, puis rempli les blancs via Photoshop.[2] »  Liv Strömquist bat en brèche nos poncifs sur les codes amoureux et nous offre des portraits saisissants tels que ceux de Whitney Houston ou Ronald Reagan en passant par Sting ou Tim Allen. Cette jeune bédéiste suédoise nous ouvre ainsi les yeux sur le conditionnement que nous fait subir une société sexiste en analysant les conséquences d'une culture commune. Par l'insertion de photographies, le jeu sur les caractères et la déconstruction des cases « classiques », Strömquist accentue grossièrement les expressions de ses personnages et rend cet ouvrage accessible à tous.

Tout d’abord, elle commence par la présentation « (…) des quatre comiques de la télé les mieux payés au monde ces dernières années »,  qu’elle surnomme « la bande des quatre », à savoir Tim Allen dans « Papa bricole », Jerry Seinfeld dans « Seinfeld », Ray Romano dans « Tout le monde aime Raymond » et Charlie Sheen dans « Mon oncle Charlie ». Leur point commun ? Tous les quatre font publiquement des blagues sexistes et remportent des sommes mirobolantes par épisode.

Ce qu'elle dénonce ouvertement à travers ces portraits, ce sont aussi les conséquences du patriarcat sur les couples hétéronormatifs. Afin de donner de la crédibilité à ses propos, chaque citation est référencée à la fin de l'œuvre. Elle constate le dimorphisme constant qui règne entre les hommes et les femmes qui provoque une polarité extrêmement dérangeante entre les hommes et les femmes. En effet, celle-ci amène à concevoir la majorité des femmes comme des êtres sensibles, à l'écoute, qui investissent complètement le champ familial déserté par les hommes (p. 11). Si le lecteur peut parfois émettre des doutes sur ces constructions stéréoypées de schémas patriarcaux, elle mêle aux planches des études récentes extraites par exemple de revues suédoises qui prouvent qu'encore aujourd’hui, ces inégalités persistent.

Si l'on peut parfois considérer que ses raisonnements paraissent simplistes ou caricaturaux, elle mène tout de même une réflexion très intéressante sur la constitution de nos identités féminines et masculines. On pourrait peut-être aussi lui reprocher de réaliser son étude uniquement sur des couples hétérosexuels ; néanmoins, le lecteur doit avouer la pertinence des représentations, car chacun peut se reconnaître dans ses représentations/dessins qui reprennent des faits sociaux concrets, parfois propres à nos expériences de vie.

A titre d’exemple, elle cite la sociologue Nancy Chadorow qui explique comment la construction de la masculinité, basée sur le rejet total de l'identité féminine « handicape » les hommes dans leur relation à l'intimité et peut les rendre maladroits et distants. En contrepartie, les petites filles qui n'ont pas eu la chance d'être proches de leur père, dans ce type de relation sexiste, perçoivent l'autonomie et l'indépendance comme des caractères étrangers.

Ipso facto, l’auteur en déduit que les femmes, comprises dans une société bâtie sur une construction sexuée, ne pourraient accéder à leurs « manques » (entendre les qualités des codes « masculins »), sans se joindre à un homme. Or, les constats qu’elle nous présente sur les familles hétérosexistes sont souvent justes. Elle développe ainsi les perturbations chez les filles qui découlent de notre conditionnement social hétéronormé. Les filles, en se positionnant uniquement comme des objets dans un monde de sujets, se préoccuperaient essentiellement des affects des autres tandis que les garçons se percevraient comme des sujets uniques dans un monde rempli d’objets, ce qui les conduirait à être davantage autonomes et indépendants. De cette analyse, elle déduit une catégorisation en « deux sous-types narcissiques qui ont besoin l'un de l'autre pour exister et se construisent sur une hétérosexualité forcée. » Ce raisonnement, cohérent, peut aussi effrayer le lecteur qui ne verrait plus que des hommes et des femmes névrosés et interdépendants.

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Portraits des Bobonnes

L’un des passages à la fois amusants mais qui suscitent aussi la révolte réside dans les premières pages qui présentent ces fameuses « Bobonnes ». Liv Strömquist imagine une présentatrice TV clichétique, maquillée à outrance, qui décernerait le Prix Bobonne.

Elle commence par un rappel historique en mentionnant celles des années précédentes ; Mary Hemingway, en 1965, « pour avoir soigné Ernest Hemingway, alcoolique, paranoïaque et obèse, pendant les 10 dernières années de sa vie » ou Oona Chaplin, qui a prodigué des soins à son mari Charlie Chaplin en continu pendant les 17 dernières année de sa vie.
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En effet, même s’il peut paraître normal d’aider son conjoint souffrant, l’auteure dénonce plutôt une assignation que l’on voudrait « naturelle », celle des femmes qui seraient faites uniquement pour enfanter, mais aussi prendre soin de leur mari, sans que la situation inversée puisse être concevable.

 

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Le prix 2010 est enfin décerné à Nancy Reagan, femme de Ronald Reagan, dessinée sur une page entière serrant contre elle avec un sourire figé son enveloppe de gagnante. Sur fond noir, diverses photographies l’entourent telles que des grenades, des armes ou des avions de guerre… C’est ensuite à Ronald que s’attaque la bédéiste qui le montre comme un homme mégalomane, obsessionnel (il détestait par-dessus tout les communistes) et assoiffé d’argent en rappelant que le Screen Actors Guild, dont il était président, était connu pour s’« être livré à la chasse aux communistes à Hollywood dans les années 40 et 50. » Cette planche le représente de manière ridicule, en gros plan dans les trois premières cases où elle établit son portrait et en mouvement dans les trois dernières cases où il s’exprime, gesticulant comme un pantin heureux.

Elle raconte à la page suivante leur rencontre fortuite. Soupçonnée d’être communiste, elle avait été convoquée par Ronald Reagan mais jura son innocence. Non sans ironie, Liv Strömquist les dessine s’adonnant à un baiser fougueux avec une affiche qui trône en arrière-plan intitulée How Communism Works, où l’on peut observer une pieuvre géante qui s’empare du globe terrestre. Sur la page de droite, Ronald Reagan est représenté comme un grossier personnage, poings serrés et levés, sourcils relevés et bouche tordue, sur son bureau de président, violemment agacé par la prise de pouvoir des socialistes au Nicaragua. Liv Strömquist mêle ainsi le registre comique au registre tragique en reprenant les conséquences désastreuses de ces actes :

 

« Lorsqu’au Nicaragua le peuple a porté les socialistes au pouvoir, Ronald n’apprécia pas qu’un collectivisme en manque d’affection rende juste aux pauvres en partageant tout en tas égaux, telle une maman psychorigide. Ainsi, Ronald a financé les Contras, une milice paramilitaire de droite, pour qu’ils fassent sauter des écoles et des hôpitaux et torturent et exécutent des civils (y compris des enfants) tout au long des années 80. Son but était de miner le projet socialiste dans le pays parce qu’il aimait la liberté plus que tout. »

 

Ainsi, tout en ironisant sur cette prétendue liberté qu’il chérissait plus que tout, elle rappelle au lecteur un passé douloureux et fait écho aux dictateurs prêts à tout pour accomplir leurs « idéaux ». Encore une fois, suite à sa maladie d’Alzheimer, sa femme s’est occupée de lui pendant dix ans. Elle conclut sur une note humoristique par la citation d’Ulrich Beck et Elisabeth Beck-Gernsheim, deux sociologues, qui ont déduit que le rapport entre le malade et son partenaire voué à s’occuper de lui pouvait entraîner de nouveaux sentiments ; ainsi, ils considèrent que « l’amour est comme du communisme dans le capitalisme » !
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Enfin, Nancy est représentée à genoux, face à lui, toujours bien apprêtée, à l’image des clichés éculés de la femme des années 50, toujours serviable et docile envers son mari. Elle imagine aussi les discussions qu’elle pouvait tenir avec lui tandis qu’il était souffrant :

 

« Peut-être que Nancy regardait Reagan droit au fond de ses yeux vides d’expression et d’intelligence et affirmait : Considérer la vie sous l’angle de l’individualisme et de l’indépendance est une interprétation extrêmement superficielle. Nous sommes fondamentalement dépendants les uns des autres : voilà l’essence de la condition humaine. Nous faisons un. Nous sommes des arbres. Nous sommes la terre. Nous sommes des nourrissons. »

 

Même s’il est évident que Liv Strömquist s’appuie sur des exemples qui jouent en sa faveur (dans le but de souligner le sexisme régnant), il n’empêche qu’historiquement, il est difficile de nier le rôle attribué aux femmes. Nous pourrions alors nous poser cette question. Qu’est-ce qu’être une femme ? L’hétérosexualité n’est pas simplement un régime de plaisir et de désir mais de reproduction du social. Les femmes figureraient seulement comme « mères-porteuses » (ou « mères-nature ») puisqu’elles servent à reproduire le corps social. Assignées à cette reproduction sociale des individus, elles occupent dès lors une place particulière au sein d’un régime de production puisqu’il devient un régime politique. Elles se positionnent par conséquent dans un système de production et de reproduction des corps.

Suite à ces portraits de « bobonnes », elle reprend un exemple historique inversé, celui de la réaction d’Ingmar Bergman, tandis que sa femme mourait d’un cancer. Sa fille retranscrit ses propos, disant qu’il ne tolérait pas sa présence dans la maison et refusait de la voir souffrir, et au bout du compte, c’est sa fille qui a dû s’occuper d’elle.

Pourrait-on véritablement généraliser cet exemple ? Il semble évident que cela serait réducteur et simpliste. Mais force est de constater que les rôles perdurent et qu’encore aujourd’hui, on cantonne bien souvent les hommes et les femmes à des images stéréotypées.

C’est ensuite à Whitney Houston que s’attaque Liv Strömquist. Elle analyse la relation que la chanteuse entretenait avec son ex petit-ami, Bobby Brown. Elle la représente ainsi en proie à ses passions amoureuses, et éprouvant tantôt un sentiment de culpabilité, tantôt de compassion déraisonné ; mais d’après l’auteure, ces émotions sont conditionnées par son éducation de petite fille. Dans la chanson I will always love you, elle se place ainsi dans une situation de soumission tandis que son conjoint, Bobby Brown, l’a quittée pour s’enticher un mois plus tard d’une autre fille avec qui il a eu un enfant. Sans prendre en compte de jugement moral, son attitude relève d’un comportement hétéronormatisé/normé dans la société. Voici un extrait de ses paroles :

 

« If I should stay
Si je devais rester
I would only be in your way
Je te gênerais
So I'll go, but I know
Alors je pars, mais je sais
I'll think of you ev'ry step of the way
Que je penserai à toi à chacun de mes pas. »

 

 

Le droit de propriété des corps

Au cœur de la bande dessinée, Liv Strömquist explique avec humour comment la société confère ses codes et ses coutumes. Il est ainsi malvenu d’entretenir des relations sexuelles avec une autre personne qu’avec celle avec qui nous sommes considérés comme étant en couple. Elle reprend la pensée de Randall Collins d’après qui « vivre en couple » accorderait à l’homme le droit de propriété sur le corps de la femme, qui constituerait le noyau de la relation. Afin d’argumenter que ce droit est une construction socio-culturelle, elle prend pour exemple d’autres groupes ethniques comme les inuits dont

 

« […] l’ancienne coutume de courtoisie voulait que l’hôte propose à son invité de coucher avec son épouse. En tant que mari, il n’éprouvait aucune jalousie. Par contre, si l’épouse couchait avec quelqu’un d’autre dans d’autres circonstances, cela posait de graves problèmes. En effet, le taux de meurtres commis par la jalousie est relativement élevé dans la société inuite. » (Collins).

 

Elle poursuit en dessinant un cavalier du Moyen-âge visiblement vêtu de collants et d’une épée qui converse avec un autre homme. Le premier lui annonce qu’il a quitté sa femme, l’autre s’exclame, mais le cavalier justifie son geste dans la case suivante, lui expliquant que sa femme l’avait trompée avec un certain Gutenberg. L’homme barbu lui offre ainsi un morceau de pain noir. Elle cite encore Collins qui nous apprend qu’il existait « […] des lois qui permettaient d’abaisser la peine du mari s’il avait tué son épouse parce qu’elle avait eu des rapports sexuels avec un autre. »

La femme, perçue comme une valeur marchande, avait ainsi un droit de propriété sur le corps de l’homme beaucoup plus restreint, et il était aussi acceptable qu’un homme ait des amantes ou se rende dans des maisons closes. L’auteure nous apprend que ce n’est qu’en 1850 que l’amour était censé être le pilier du mariage qui plaçait les individus dans un esprit de « marché libre », car il était autrefois arrangé par la famille. Elle s’amuse ensuite à passer au crible les citations de Sénèque, Benedicti, moine anglais du XVIe siècle, et Brantôme, historien français (1540-1614), tirées de The Normal Chaos of Love de Beck et Beck-Gersheim, qui préconisent tous à l’homme de modérer ses sentiments envers sa femme, dans le but de « maîtriser ses passions » sous peine d’être déraisonnable, de la traiter comme une prostituée, ou même afin d’éviter de les tenter de les tuer à force de leur enseigner des « facéties obscènes ».
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Le sexe, consommé suite au mariage, rattachait ipso facto l’amour au droit de propriété. Liv Strömquist ponctue aussi sa bande dessinée de questions pertinentes et de constats qui occupent des cases entières en gras qui nous posent question :

 

« Mais que s’est-il passé ? Pourquoi le passage à un mariage par amour s’est-il accompagné dans la société d’une généralisation de la pruderie ? Quels arguments restait-il aux femmes, après que le patriarcat leur ait ôté toute responsabilité d’un choix libre ? »

 

À ces questions, si l’on sait que le mariage était devenu indispensable à la femme afin d’accéder à une sécurité financière, elle nous démontre comment le sexe servait de monnaie d’échange. Elle considère aussi l’introduction du mariage romantique comme une forme de censure qui s’exerce sur la liberté sexuelle, elle cite par exemple la société victorienne, extrêmement pubibonde[3].

De ces observations, elle déduit que le terme couple est l’héritier du mariage. Partant de cet amalgame courant, elle dépeint des chanteurs issus de la culture populaire comme Boyz II men ou Lennie Kravitz lorsqu’il chante I belong to you. Elle s’amuse à représenter un couple lambda qui prouve que cette théorie est absurde. Tandis que la fille lui demande si elle peut « brosser un baba cool », « opérer un opticien » ou « purger un pécheur paranoïaque », le garçon lui répond oui. Mais il ajoute :

 

« Mais si tes organes sexuels entrent en contact avec le corps d’une autre personne, mon estime de moi et mon équilibre psychique s’effondreront comme un château de cartes et ne pourront être reconstruits avant bien des années. »

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Même s’il est évident que la dessinatrice joue sur la démesure, elle amène le lecteur à réfléchir sur nos sentiments. Le couple ferait donc office d’un contrat exclusif entre deux individus qui se seraient choisis « librement ». S’ensuit toute une série d’habitudes propres au couple, qu’elle assimile à des « rites de construction sociale ». Elle reprend à nouveau les constatations de Collins qui compare ce rituel à celui que l’on peut retrouver dans une église, une manifestation ou un procès, qui renforce la solidarité du groupe. Elle décrit ainsi le couple comme une sorte de « mini-religion privée ». Si renoncer à ses idéaux, partagés par le groupe, provoquent un sentiment de colère, il en va de même pour la relation amoureuse. Il s’agirait donc véritablement d’une idéologie sociétale qui associe parfois à l’Amour une notion sacrée, supposée nous rendre heureux. Elle reprend Beck et Beck Bensheim afin d’étayer sa thèse : « La religion profane de l’amour compte deux groupes distincts : ceux actuellement amoureux, et ceux qui ne le sont plus. Les bénis et ceux qui ne le sont plus. » Si l’on trouve encore cette théorie « capillotractée », la planche suivante amuse le lecteur qui peut se retrouver dans l’un des personnages dessinés ; le sauvé, qui a « trouvé le bonheur » ; l’athée qui ne croit pas en l’amour ; le missionnaire : le dubitatif (représenté avec Les souffrances du jeune Werther à la main, à genoux) ; l’intégriste, très attachée à ces rites et l’hérétique, qu’elle met en scène avec une fille « polyamoureuse » entourée de ses quatre conquêtes.
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Si Chester Brown nous présentait la jalousie dans 23 prostituées comme un sentiment acquis et non inné, Collins complète ici son propos en expliquant que le droit de propriété sur le corps n’est pas une construction rationnelle, mais « une construction maintenue rituellement. »

L’on pourrait considérer qu’aujourd’hui la femme-objet est devenue une « femme marchandise » ; Liv Strömquist dit en quoi notre société capitaliste base notre plaisir sur la « consommation » de notre partenaire, autrefois impossible à cause de la tradition, de l’Église et du contrôle social. Ce constat, objectif, s’appuie sur des exemples d’expressions concrètes qu’elle cite : « être sur le marché », « faire une belle trouvaille », « perdre sa valeur sur le marché », « investir dans sa relation », « tout miser sur untel ou unetelle »… ce qui entraîne la considération de l’autre comme un bien personnel.

La bédéiste souligne aussi un asservissement de la femme plus subtil à une culture dominante masculine. En effet, au XIXe, les femmes étaient exclues des cercles littéraires et ne pouvaient être reconnues qu’en usant de pseudonymes ou en étant placée sous la protection d’hommes de lettres influents. Virginia Woolf, dans Une chambre à soi, dénonce ainsi cette dominante masculine qui occupe le champ littéraire, empêchant la femme d’accéder au savoir au même titre que les hommes. L’histoire a ainsi conditionné les femmes à se placer souvent en position d’infériorité intellectuelle. Elle cite Victoria Benedictsson, écrivaine de la deuxième moitié du XIXe, qui s’était éprise d’un critique littéraire reconnu, Georges Brandes. Ce dernier méprisait son ignorance, ce qui la rendait honteuse. Afin de pallier cette méconnaissance, il voulait la formater en lui donnant ses lectures. Pourtant, au moment où il décida de l’embrasser, elle n’éprouva aucun plaisir. Lorsqu’elle décida enfin de lui envoyer son roman, il considéra cela comme « un roman de bonne femme », ce qui l’a amenée à se suicider.


 
Les petits amis les plus provocateurs de l’histoire

Elle dresse ensuite un tableau à la fois drôle et révoltant des penseurs ou des personnalités connues qui ont eu des comportements indignes.

Le premier dessiné est Karl Marx, qui non seulement entretenait des relations avec sa bonne, Lenchen, qui tomba enceinte, mais qui devait aussi s’occuper de sa femme souffrante. Quant à sa femme, Jenny Marx, elle ne reçut aucune considération pour avoir co-écrit Le Manifeste du parti communiste

Le deuxième portrait est celui de Sting, qui profère dans son tube connu de tous I’ll be watching you, des menaces à son ex petite amie. Voici le refrain accompagné de sa traduction :

 

« Oh, can't you see
Oh, ne vois-tu pas
You belong to me?
Que tu m'appartiens ?
How my poor heart aches
Comme mon pauvre coeur a mal
With every step you take
Pour chaque décision que tu prends
Every move you make
Chaque mouvement que tu fais
Every vow you break
Chaque serment que tu brises
Every smile you fake
Chaque sourire que tu fausses
Every claim you stake
Chaque revendication que tu renforces
I'll be watching you
Je te regarderai »

 

Elle dessine ensuite Picasso, muni de son béret, connu pour son comportement machiste envers les femmes.

Enfin, le dernier homme considéré comme le numéro un des « provocateurs de l’histoire » est Albert Eisntein. En 1905, il avait publié avec sa femme, Mileva, trois articles révolutionnaires sur la physique : « l’un sur la théorie de la relativité et les deux autres sur le mouvement brownien et l’effet photoélectrique ». Mais il l’a quittée pour se mettre en couple avec sa cousine, lui laissant à charge leurs deux enfants, le plus jeune souffrant de schizophrénie, et ne mentionna plus jamais son nom dans ses recherches… En parallèle, elle n’omet pas de citer ses sources, faisant ici référence aux lettres d’Albert Einstein éditées par Princeton University Press[4].

Elle conclut sur les différents modes d’expression de l’amour, qui passe pour la femme par le soin qu’elle apporte à l’homme, tandis que ce dernier s’en nourrit ce qui provoque en lui un sentiment d’extase. Par un trait qui paraît pourtant naïf et simpliste, Liv Strömquist critique le diktat d’une norme sociale qui impose ses codes et ses rites, jusqu’à la rupture, radicale, en passant par le chantage et la manipulation que provoque l’angoisse que notre partenaire tombe amoureux d’une autre personne. Elle reprend Eckhart Tolle, conseiller, qui démontre la nécessité de bien distinguer l’amour de la haine, sinon, cela reviendrait à confondre « l’amour avec les liens de l’ego et la dépendance », et remplit à nouveau les cases des hommes évoqués précédemment. Considérant les relations amoureuses soumises à un régime politique, elle termine sur une citation de la féministe Bell Hooks : « Là où il y a du pouvoir, il ne peut y avoir d’amour. » Or, si cela paraît évident, les jeux de manipulation sont parfois plus subtils qu’il n’y paraît.

In fine, cette bande dessinée rompt ainsi avec nos prénotions et apparaît comme un divertissement idéal. Influencée par la culture des gender studies, Liv Strömquist détruit les conceptions de l’idéal amour romantique et s’amuse à ironiser sur les codes amoureux tout en ouvrant à la réflexion. Personnellement, cette BD m’avait été recommandée par un client de  BD Fugue Café à Bordeaux ; j’ai lu d’un trait ce one shot, j’en ai parlé à des amis, et même si les arguments avancés par l’auteure peuvent paraître caricaturaux, ils suscitent souvent un débat animé intéressant.

 
Marianne, AS édition-librairie 2012-2013
 

[1] http://www.bodoi.info/magazine/2012-12-10/liv-stromquist-une-drole-de-feministe-suedoise/62775, en gras dans le texte.

[2] http://www.bodoi.info/magazine/2012-12-10/liv-stromquist-une-drole-de-feministe-suedoise/62775

[3] Steven Marcus a noté à ce propos dans The Other Victorian un parallélisme entre une littérature très puritaine et pornographique à l’époque victorienne face à l’émergence des pratiques sado-masochistes et la prise en considération de l’homosexualité. Il existerait une liaison intéressante entre l’expression d’une sexualité débridée et perverse et les frustrations d’une société policée. Dans cette acception, les écrits pornographiques tendent à abolir la distinction des sexes et l’homosexualité, comprise comme la « recherche du même », est considérée avec le sado-masochisme comme un crime « indifférenciateur ». Cette littérature pornographique serait ainsi probablement une réaction face à ce formatage intellectuel et cet extrême puritanisme.

 [4] Certains se sont effectivement sentis véritablement concernés par cette imposture, comme le démontre cet article en anglais, http://www.volta.alessandria.it/episteme/ep4/ep4maric.htm

 

 


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Published by Marianne - dans bande dessinée
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