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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 07:00

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Louis ARAGON,

Le Paysan de Paris
Gallimard, 1926
Réédition en 1953
Collection  Folio, 1972

 



 

 

 

 

 

 

 

 

Louis Aragon (1897 – 1982)
 
Enfant adultérin, il n’est pas reconnu par son père qui lui donne ce nom suite à un poste d’ambassadeur dans cette région espagnole. Il grandit avec sa mère, entouré d’autres femmes. Deux aspects importants de son enfance que l’on retrouve en filigrane dans ses œuvres.

Il fait des études de médecine au Val de Grâce, dans le quartier psychiatrique, où il rencontre André Breton. Tous deux seront mobilisés et envoyés au front pendant la Première Guerre mondiale ; ils y feront la connaissance de Philippe Soupault.

Aragon revient traumatisé et désabusé du front. Contrairement à leurs aînés, comme Apollinaire qui sublime la guerre, la rend éclatante de vie par des parallèles avec le corps, le sexe ou l’amour, les surréalistes, pour la plupart trop jeunes pour prendre du recul, n’ont que subi la guerre et trouvent ces « années folles » dérisoires et hypocrites.

Avec André Breton et Philippe Soupault, Aragon participe au mouvement Dada avant de s’en éloigner pour fonder le surréalisme.

 

Le récit

Le Paysan de Paris, est divisé en quatre grands textes : 

 

  • « Préface à un mythologie moderne » : relève de la méditation métaphysique ; ici transparaissent les questions que se pose le jeune homme sur la pensée contemporaine, la ville, etc.
  • « Le Passage de l’Opéra » : Flânerie solitaire et mentale dans un lieu équivoque  et voué à disparaître.
  • « Le Sentiment de la Nature aux Buttes-Chaumont » : ballade nocturne avec deux amis dans un lieu propice à l’appel de l’imaginaire et à l’envolée lyrique.
  • « Le Songe du Paysan » : sorte de suite et fin de la préface.

 

Le Paysan de Paris commence à paraître en feuilleton dans La Revue européenne dirigée par Soupault,  ce qui est explicitement dit à plusieurs reprises. Cela brise la temporalité et confond temps du récit et temps de l’action.

 

« L’autre jour, il y avait réunion des notables du passage : l’un d’eux avait apporté les numéros 16 et 1 7 de La Revue Européenne. On en avait discuté avec âpreté. Qui donc t’avait donné tes renseignements ? » (p. 105).

 

Une volonté de déconstruction du récit. Comme le précise une note de l’auteur, « le niveau des mœurs et celui des romans » déclinent en France durant les années 20. Aragon utilise différentes techniques afin de ne pas suivre une structure romanesque classique, notamment le collage qui est très courant dans le milieu Dada (et dans le surréalisme).

On trouve donc des affiches, extraits de journaux, des jeux typographiques, adressess au lecteur, etc. Soit autant de procédés qui pour l’auteur sont le moteur et la base de l’imagination. Cette dernière occupe une place importante tout au long du récit, à tel point qu’il la personnifie dans une saynète : « L’homme converse avec ses facultés » (p. 76). Ce passage est aussi l’occasion de faire un éloge du surréalisme. Ce dernier y est presque comparé à une drogue (« Le vice appelé surréalisme est l’emploi déréglé et passionnel du stupéfiant image » (p. 82)) qui révolutionnerait le mondes et ses valeurs ; en effet comme la plupart des surréalistes, il prône l’ennui, l’inactivité mais d’une manière méliorative. Il s’agit de mettre à profit ce temps passé, en apparence, «à ne rien faire» afin laisser se reposer l’esprit au profit de l’imaginaire : « Le principe d’utilité deviendra étranger à tous ceux qui pratiqueront ce vice supérieur. » (p. 83)

On ressent dans ce « Discours de l’imagination », une volonté d’aller contre le système établi, un côté rebelle que l’on retrouve lorsqu’il prend position, à plusieurs reprises, contre la « puissante société de l’Immobilière du boulevard Haussmann ». Il a d’ailleurs des considérations modernes sur sa ville et les travaux qui la transforment :

 

« Il mérite un meilleur sort que celui que lui réserve une municipalité inconsciente, qui songe plutôt à agrandir les rues de sa ville qu’à y préserver et à y encourager une urbanité si rare et des dons de courtoisie qu’on voit de plus en plus disparaître des lieux publics parisiens. » (p. 100)

 

On pourrait entendre cela de nos jours.
 
Mais surtout, cela donne une dimension de travail de mémoire à ce récit. En effet, lorsqu’il n’est pas aux prises avec des souvenirs, des hallucinations ou autres envolées lyriques, Aragon nous offre des descriptions florissantes de détails. Il semble chercher à laisser une trace de ce qu’ont été ce passage, ses commerces, ses équivoques. La vocation qu’il a de disparaître justifie le détail des descriptions de ce qui le compose.

Pourtant la description a aussi un rôle de « tremplin de l’imaginaire qui rend possible la perception du merveilleux dans le quotidien. » (ISHIKAWA Kiyoko, Paris dans quatre textes narratifs du surréalisme. Ed. L’Harmattan). Idée qui est illustrée par l’apparition d’une sirène dans la vitrine du marchand de cannes, ou encore cette étrange personnification du sentiment de l’inutilité en haut d’un escalier.

Tout est prétexte à la divagation mentale, à l’éveil de l’imaginaire. Quoi de mieux pour cela que l’équivoque dont est doté le passage parisien ? En effet, celui-ci à la fois complètement ouvert mais caché des regards,  est de nombreuses façons « entre-deux » : entre deux luminosité, entre deux boulevards, entre ce qui se montre et ce que l’on ne doit pas voir, entre la réalité et l’hallucination…

Quant au sentiment de la nature aux buttes-Chaumont, on ressent qu’il y a derrière un besoin urbain de se retrouver dans un lieu naturel, de renouer avec une nature déjà trop absente des grandes villes.

Cette deuxième partie amène d’ailleurs une réflexion sur l’idée de « parc » qui correspond à mettre un bout de nature en cage, ce qui peut paraître insensé. De plus, on y trouve également ce côté travail de mémoire, lorsque sur plusieurs pages, Aragon nous offre une description détaillée d’une colonne commémorative et de chacune de ses inscriptions.
 
 

Il y aurait encore énormément à dire sur ce récit, qui a déjà fait l’objet de nombreuses thèses et autres études, mais voilà ce qui m’a paru le plus important à mettre en avant ici, et peut-être (du coup) ce qui m’a le plus touchée personnellement.

Il me semble que l’on peut parler d’une œuvre hybride, et cela même par rapport aux différents niveaux de langue utilisés, qui aurait une portée d’exutoire pour son auteur. En effet, on sent qu’Aragon se sert de ce récit pour y faire passer des messages qui lui sont chers : la lutte contre l’activité immobilière, un manifeste du surréalisme, les désillusions d’une génération. Au final, on laisse ce livre avec l’impression de s’être baladé avec Aragon, d’avoir partagé ses réflexions ; dans cette ville où l’imagination, stimulée par un ennui positif et une flânerie toute aussi mentale que physique, permet un nécessaire émerveillement.


 Louise, 1ère année bibliothèques




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commentaires

Patrick 24/08/2015 12:12

Merci Louise pour cette présentation très éclairante.

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