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14 juin 2013 5 14 /06 /juin /2013 07:00

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Manu LARCENET
BLAST – tome 3
La tête la première
Dargaud, 2012
204 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 
On aime ou on n’aime pas, mais il faut bien reconnaître que Manu Larcenet, de son prénom Emmanuel, est aujourd’hui un des auteurs francophones de bande dessinée les plus connus et les plus reconnus. De ses débuts dans le magazine  Fluide glacial à la sortie du troisième et avant-dernier volume de la série Blast, intitulé « La tête la première », Larcenet a publié une grosse cinquantaine d’albums et a su faire évoluer son style. Personnellement j’adore, autant vous prévenir tout de suite !
 

 
L’auteur et son œuvre
 

larcenet

 Né en 1969 à Issy les Moulineaux, dans la région parisienne, Manu Larcenet a la quarantaine bien tassée. Dans  un entretien réalisé le 7 mars 2012 par François Busnel sur France Inter, il explique le parcours qui l’a amené à devenir auteur de bande dessinée, à la fois dessinateur et scénariste de ce « neuvième art ».


Enfant puis adolescent timide et introverti, il s’exprime déjà par le dessin et plus particulièrement dans le domaine de la bande dessinée. Il avoue lui-même être un grand dépressif (vingt ans de psychanalyse tout de même) et on peut sans trop d’efforts appréhender ses œuvres récentes par ce prisme-là !

Après un BTS en expression visuelle, option images de communication, il fait ses débuts professionnels dans la bande dessinée quand il est admis au sein de l’équipe du mensuel Fluide glacial en 1995. En plus de lui assurer un salaire, et donc de lui permettre de vivre de la BD, les dix années passées dans ce journal sont pour lui une école de formation accélérée. Avec pour « seule » obligation de rendre six planches par mois, et en fréquentant ses idoles d’alors (Gotlib, Edika, Goossens…), Larcenet peut développer un style qui sera en constante évolution par la suite.
 
Ses premiers succès sont des parodies à l’humour potache, au trait moqueur et à l’esprit punk, remplies d’absurde et de non-sens. Il créé ainsi des séries jouissives telles que Bill Baroud, La Loi des séries ou Les Superhéros injustement méconnus, compilant des histoires courtes parues dans les pages du journal.
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À l'occasion, il complète sa production plutôt « grand public » au sein du journal Spirou, en collaborant notamment avec des auteurs comme Gaudelette (pour Pedro le coati) ou Jean-Michel Thiriet (pour La vie est courte).
 
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Il continue dans cette veine humoristique jusqu’à aujourd’hui, en détournant de grands personnages « mythiques » de façon hilarante (Attila le Hun, Vincent Van Gogh, Robin des Bois, Sigmund Freud) et en s’attaquant même à des personnages emblématiques de la BD francophone, avec par exemple son adaptation de  Valérian, l’agent spatio-temporel créé par Christin et Mézières.
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 Au cours de ses années chez Fluide glacial, il mène aussi des projets parallèles plus personnels et plus expérimentaux, en participant dès 1994 à la création des éditions  Les rêveurs de runes, où il publie notamment Dallas Cowboy ou Ex Abrupto, se permettant ainsi des réflexions plus personnelles sur la création ou sur la mort. C'est l’influence de  l’Association, et notamment de  Lewis Trondheim, qui commence à se faire sentir et qui se confirme dans les années suivantes.
 
Les années 2000 sont un tournant pour Larcenet, et ce à plusieurs « titres ». En 2000, il entre dans la collection « Poisson Pilote », chez Dargaud, et y publie Les Entremondes. Il y collabore par la suite avec Lewis Trondheim (il dessine la série Les Cosmonautes du futur) et créé d'autres séries telles que Nic Oumouk (toujours en cours, cette série est vraiment très drôle et je vous la conseille vivement) ou Le Retour à la terre (avec Jean-Yves Ferri).

Chez Delcourt il dessine, entre 2000 et 2007, les cinq tomes de Donjon Parade (une des déclinaisons de la série des Donjon qui parodie l'héroic-fantasy) en collaboration avec Lewis Trondheim et Joann Sfar, élargissant encore un peu plus son audience et sa réputation de dessinateur de BD.

Alors qu'il commence à dessiner sur des scénarios plus préoccupés de politique et de social dans la série Chez Francisque, écrite par Lindingre et qui évoque les conversations de comptoir dans la France « d'en bas » raciste et réactionnaire, il annonce en 2006 qu'il quitte Fluide glacial, en profond désaccord avec la nouvelle politique éditoriale. C'est en quelque sorte un nouveau départ pour Larcenet, qui revendique l'envie de « faire autre chose »;
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C'est en 2003 que sa carrière prend vraiment un nouveau tournant, avec la sortie du premier tome du Combat ordinaire, qui reçoit en 2004 le prix du meilleur album de BD au Festival d'Angoulême. Les quatre tomes de cette série – le dernier est publié en 2008 – connaissent un énorme succès critique et public et deviennent rapidement des « classiques » de la bande dessinée.
 
 En parallèle d'un dessin qui gagne toujours plus en qualité technique et en précision, Larcenet évolue aussi dans les thèmes qu'il aborde. Il se frotte désormais à l'autobiographie (même si le Combat ordinaire n'en est pas une à proprement parler), à la psychologie et au rapport au père, aux rapports amoureux, à la critique sociale, au racisme, à la Guerre d'Algérie, à la thématique ville/campagne... et tout cela sans perdre de l'humour qui reste sa marque de fabrique ! « Georges ! Georges ! »


Il réalise ainsi une grande performance en prouvant au monde de la bande dessinée (aux éditeurs en particulier) qu'il est capable de mener des projets en plusieurs volumes et de toucher un public de plus en plus large. S'il avoue lui-même ne pas vraiment aimer aujourd'hui ce qu'il a fait hier, le Combat ordinaire est une étape importante de son œuvre, ouvrant la voie à des projets ambitieux qu'il peut maintenant « imposer » à ses éditeurs. C'est particulièrement le cas de la série Blast.
 

 
La série Blast et son tome 3 : La tête la première
 
Initialement prévue en cinq volumes, la série Blast en comptera finalement quatre, soit un total de 816 pages ! Autant vous dire qu’elle marque certainement un tournant dans l’œuvre de Manu Larcenet, tant par son format que par son contenu.
 

L’histoire
 
Le tome 1, intitulé Grasse Carcasse, s’ouvre sur une illustration en pleine page, celle d’un ciel nuageux au dessus d’une ville. Dès la deuxième page, le contraste est saisissant, avec l’image d’un homme en cellule, « accompagné » d’une étrange et imposante statue de l’île de Pâques. Cet homme, personnage principal de cette bande dessinée, s’appelle Polza Mancini. Ancien écrivain culinaire, 38 ans, marié, fils d’un routier italien communiste qui a élevé seul ses deux fils, Polza (prénom russe venant de l’expression « POmni Leninskie ZAvety », qui veut dire « Souviens-toi des préceptes de Lénine ») est physiquement repoussant. Énorme et gras, il s’imbibe d’alcool et se gave de barres chocolatées.
 
Le décor et l’intrigue sont rapidement posés. En garde à vue pour avoir fait du mal à une certaine Carole Oudinot (mais quoi ? cela restera en suspens jusqu’au tome 4), il est interrogé par deux policiers. Son sort paraît scellé et l’objectif de ces derniers est simple : « Maintenant que vous l’avez serré il faut le comprendre… Tant qu’il parle il reste accessible » leur dit le commissaire.
 
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Toute la série Blast repose sur des allers-retours entre le huis clos du commissariat et des flash-back correspondant à ce que raconte Polza à propos de son errance et des personnages qu’il a rencontrés. Cette errance est centrale dans l’histoire et se termine donc dans ce commissariat. Bien que poussé par les policiers, Polza décide de prendre son temps pour la leur raconter, conscient que c’est sûrement là son dernier auditoire, les dernières personnes à qui expliquer son parcours.
 
C’est après un passage à l’hôpital où son père se meurt que Polza fait l’expérience du « blast » pour la première fois. Ce « blast » est un état second où tout est léger et suspendu, limpide et illimité, une explosion intérieure qui le pousse hors d’un corps trop gros et trop encombrant. Graphiquement ce sont les seuls moments où le dessinateur fait intervenir la couleur, en l’occurrence des dessins d’enfants. Pendant ces hallucinations de Polza, il y associe la représentation des statues de l’île de Pâques (aussi appelées moaï), qui suivront le personnage pendant toute la série.
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À la mort de son père, Polza décide de tout plaquer pour quitter la ville, devenir clochard et essayer de revivre ce phénomène du « blast ». Son errance commence alors et, petit à petit, il se détache de toutes les contingences matérielles d’un monde qu’il fuit. Ce processus de détachement, qui va aller croissant tout au long de la série, l’amène à vivre en forêt et à rencontrer toute une galerie de personnages exclus et marginaux, tels que ceux de la « République mange misère ». Son errance est souvent entrecoupée de passages à l’hôpital (de plus en plus psychiatrique au fil de l’histoire) en raison d’une insuffisance hépatique, due aux grandes quantités d’alcool ingurgitées, ou de graves blessures qu’il inflige lui-même à ce corps qu’il déteste.
 
C’est dans le tome 2, intitulé L’apocalypse selon Saint Jacky, que Polza rencontre un des personnages les plus sombres de ce chef-d’œuvre de Larcenet : Jacky. C’est aussi au début de ce dernier que l’on apprend la mort de Carole Oudinot, ou celle, plus ancienne, du frère de Polza (suite à un accident de voiture où Polza conduisait saoul).

Marginal, clochard et dealer, Jacky recueille Polza qui va passer l’hiver dans sa cachette, pleine de livres et de surprises. Il l’initie à la drogue dure et Polza renoue avec le « blast », bien plus puissant par ce biais. Mais tout a une fin et l’errance prend une nouvelle tournure suite à leur séparation, liée au fait que Jacky est un tueur de femmes… Quand je vous disais que c’était sombre je n’avais pas menti !
 

Le tome 3 :  La tête la première
 
Dans cette partie de la série, Polza est confronté au doute tout en squattant régulièrement des maisons abandonnées qui lui offrent un abri plus confortable que la forêt en période hivernale.
 
Citation : « J’avais cru tout quitter pour vivre mieux, je m’étais trompé… c’était pour mourir plus vite » (page 38).
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Après une scène très violente d’automutilation, il finit dans un hôpital psychiatrique qui va être synonyme de pause dans son errance, faite de médicaments, d’ennui et de passivité. Il y rencontre Roland Oudinot, le père de Carole, sculpteur de moaï sur troncs d’arbres et schizophrène à ses heures perdues…
 
Citation : « débarrassé de tout projet, de tout dessein je n’étais qu’un corps, qu’un tas » (page 62).
 
Obligé de s’évader pour reprendre le cours de son errance et de sa vie sauvage, il fait face au manque de médicaments et tente de se suicider en traversant une voie rapide « la tête la première ». Pour les policiers la question de sa folie se pose, et c’est bien une réflexion autour de la norme que nous livre l’auteur.
 
Mais la vie sauvage ce n’est pas seulement la nature estivale et accueillante, aux couleurs et à la lumière rappelant les tableaux de Bonnard, Monet ou Van Gogh. Suite à une horrible agression qu’il subit, faite de viols et de tortures, il est recueilli au bord de la route par Carole et son père. C’est la rencontre avec Carole et le début de leur cohabitation.
 
Citation : « Il ne me fallut pas bien longtemps pour l’aimer. Elle était taiseuse et taquine. Il y avait d’évidence quelque chose d’endommagé en elle. De la douleur, de la rage… quelque chose qui me la rendait irrésistible » (page 181).
 
Et pourtant…
 
 
Le dessin de Larcenet
 
Dans l’entretien radio cité au début de cet article, dont sont issues toutes ses citations, Larcenet avoue lui-même que la bande dessinée lui permet de s’exprimer et de s’adresser aux autres, lui qui n’est pas d’un naturel très sociable et expansif. D’un point de vue personnel, il définit ainsi l’acte de dessiner comme restant très « égoïste ».

N’étant « pas doué au départ » (ce n’est pas moi qui le dis !), il s’astreint depuis à dessiner une planche par jour et voit le dessin comme servant le propos, le texte et le scénario.
 
Son style a clairement fait son petit bonhomme de chemin depuis ses débuts et il affirme aujourd’hui avec aplomb que son métier est bien « dessinateur de bande dessinée » et non « vrai dessinateur ». Il dit détester relire ses albums, et trouver son vrai plaisir dans le premier jet du dessin, loin du perfectionnisme des « grands maîtres » de cet art.
 
Cet évident changement de style est important entre le Combat ordinaire, série de la « consécration » pour son auteur, et Blast, projet plus ambitieux. Chaque tome représente tout de même 204 pages où le noir et blanc est seulement « perturbé » par des dessins d’enfants en couleur au moment des « blasts » ressentis par Polza.
 
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Larcenet se permet des planches où la dimension des cases reste aléatoire et où des tableaux de toute beauté se succèdent, avec des représentations de la nature, d’animaux en gros plan, de sensations ressenties par les personnages… La récurrence de dessins en pleine page saute aux yeux et on retrouve par exemple tout au long de la série le même ciel au-dessus de la ville, changeant selon les moments de la journée ou l’humeur du personnage. Quand on dessine plusieurs fois le même ciel qui prend 90% de la page c’est qu’on n’est pas sous la contrainte d’un format prédéfini pour son album…
 
On peut résumer tout cela par une phrase de Larcenet : « La différence avec Blast, par rapport aux albums précédents, c’est que quand j’ai envie de dessiner un oiseau sur la moitié d’une page eh bien je le fais ».
 
 
Mon analyse
 
Vous avez maintenant bien saisi que cette série m’avait marqué, bien plus encore que le Combat ordinaire, ce qui n’est pas rien croyez-moi ! Mais autant vous l’avouer tout de suite, si vous ne l’avez pas encore lu, on ne sort pas indemne de la lecture de Blast

Ici la noirceur du monde n’est pas passée sous silence, et Larcenet reconnaît qu’il avait la volonté de faire quelque chose qu’il n’avait jamais fait auparavant. Selon lui « la rue est violente » et cette série ne pouvait donc qu’être noire, violente et sombre… C’est ce que l’on ressent à sa lecture et on peut donc penser que ce projet est une réussite de ce point de vue-là.
 
Je pense que c’est aussi une série où l’auteur et dessinateur Manu Larcenet arrive à maturité en allant titiller de près ses vieux démons (souvenez-vous, vingt ans de psychanalyse !). Ce projet de grande envergure tient le lecteur, ou la lectrice, en haleine et lui tord les tripes comme jamais.
 
Cette errance du personnage de Polza est une dérive dans une société pourrie où il n’a pas vraiment sa place, et elle ne peut que finir mal. D’ailleurs on connaît déjà la fin et ça en rajoute dans l’angoisse qui monte au fil des révélations qu’il fait aux policiers.
 
Polza est-il fou et peut-on le comprendre ? Je me garderai bien de répondre…
 
Je finis par une phrase de Larcenet qui en dit long sur ce chantier artistique qui pourrit sa vie, celle de sa famille et celle de ses amis : « Quand on veut bien parler du désespoir il faut le vivre ou l’avoir vécu ».
 
Vivement le tome 4 !
 
 Larcenet-blast-pluie.jpg
 
La bibliographie de Larcenet
 
Manu Larcenet est un auteur de bande dessinée très prolifique et il serait vraiment trop long et fastidieux d’indiquer ici la liste exhaustive de ses œuvres, parues chez sept éditeurs différents. Sa bibliographie complète est disponible sur son blog (lien :  http://www.manularcenet.com/blog/bibliographie).
 
 
Nico, AS Bib 2012-2013

 

 

 

 

Manu LARCENET sur LITTEXPRESS

 

Manut Larcenet Le Combat ordinaire 01

 

 

 

 

 

 

Articles d'Elise et d'Emeline sur Le Combat ordinaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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