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28 juin 2011 2 28 /06 /juin /2011 07:00

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Manu LARCENET
Le Combat ordinaire
Dargaud, 2003 à 2008

 

 

Le Combat ordinaire est une bande dessinée en quatre tomes parue chez Dargaud entre 2003 et 2008 et dont le premier tome a reçu le prix du festival d'Angoulême en 2004.


    Tome 1 : Le Combat ordinaire
    Tome 2 : Les Quantités négligeables
    Tome 3 : Ce qui est précieux
    Tome 4 : Planter des clous


Fin 2010 est parue une intégrale regroupant les quatre albums avec, en bonus, un DVD d'interviews de Manu Larcenet.

Le Combat ordinaire raconte l'histoire de Marco, photographe de reportage déprimé et désabusé qui quitte Paris pour vivre à la campagne, abandonnant ainsi son travail et son psy qu'il fréquentait pourtant assidûment. Le livre aborde, à travers une peinture de son quotidien, sa crise de vocation vis-à-vis de son métier, sa relation chaotique avec sa compagne, Émilie, et son rapport complexe avec son père. Tout au long des trois tomes, on va voir la maladie puis le suicide de son père, le désir de maternité d'Émilie, la réalisation d'une exposition de photos sur le chantier naval où travaillait son père, et le livre se clôt avec les premières années de vie de sa fille.
 

 

Tout cela est raconté sur un ton doux-amer, parfois humoristique, parfois grave, dans un style graphique léger, assez proche du cartoon, qui dément parfois la dureté du récit.

 

 

 

La recherche du père

La recherche du père est une question centrale dans Le Combat ordinaire. D'une part, c'est autour d'elles que gravitent toutes les autres questions qui fondent le livre, notamment l'acceptation de la paternité et la conception de l'art. D'autre part, le décès du père de Marco se situe dans les toutes dernières pages du deuxième tome, c'est-à-dire exactement au centre de l'œuvre, de telle sorte que l'on peut distinguer un avant et un après.

La relation que Marco entretient avec son père est assez ambiguë. Il la qualifie lui-même « d'échec complet » sans pour autant livrer au lecteur les tenants et les aboutissants de cet échec. À aucun moment on ne trouve un historique de cette relation, les ratés ne sont donc jamais clairement mis en mots ou en images. De ce père, on sait seulement qu'il a travaillé dans un chantier naval, l'Atelier 22, et qu'il a fait la guerre d'Algérie. Cet épisode est d'ailleurs tabou dans la famille : lorsque Marco fait remarquer à ses parents sur le ton de la conversation qu'ils ne lui ont jamais rien dit sur la guerre d'Algérie, tous deux répondent à l'unisson : « Parce qu'il n'y a rien à dire. » Pour Marco, c'est un blanc dans l'histoire de son père, qu'il va lui falloir combler pour régler son problème. La relation de Marco et de son père va prend une place de plus en plus importante à mesure que l'état de santé de celui-ci se dégrade. Souffrant d'abord de troubles de mémoire dus à ses récentes crises cardiaques, le père de Marco déclare la maladie d'Alzheimer et refuse de se soigner ; il finit par se suicider.

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À la mort de son père, Marco va faire son deuil en triant les affaires de son père, en particulier son cabanon qui contient ses étranges collections et ses carnets. En effet, son père collectionnait des objets apparemment sans intérêt comme les bouchons en liège et tenait un journal dans des petits carnets où il notait des faits sans importance du quotidien comme la forme des nuages ou les oiseaux rencontrés au détour de promenade, sans jamais faire mention de lui-même ou de sa famille. C'est en apprivoisant ces souvenirs que Marco va réussir à faire son deuil.
   
Le personnage de Marco éprouve un mélange d'attirance et de répulsion vis-à-vis du modèle donné par son père. L'expérience de son père en Algérie constitue pour lui un pôle évident de répulsion qu'il va par ailleurs reporter sur une autre personne. Au hasard de ses promenades dans la campagne, il rencontre un vieil homme avec qui il sympathise avant d'apprendre que celui-ci a été officier en Algérie, qu'il a été complice de la torture d'Algériens et qu'il a lui-même fait décorer son père. Marco manifeste alors un mépris sauvage pour cet homme même si celui-ci lui confie ressentir quotidiennement de la culpabilité. Cette haine soudaine et profonde semble prendre la place de celle qu'il redoute, d'une certaine manière, de ressentir à l'égard de son propre père, dont il ne sait pas s'il avait connaissance de la torture.


Toutefois, par certains aspects, Marco tend à se rapprocher du modèle de son père. À partir du tome 2, il prépare une exposition de portraits photos d'ouvriers de l'Atelier 22, le chantier naval où travaillait son père. Une fois l'exposition terminée, Marco a ensuite l'occasion de réaliser un livre à partir des photos de l'atelier 22. Ce travail est pour lui une façon évidente de renouer avec son père, d'assurer le devoir de mémoire de l'univers où celui-ci a vécu pendant de longues années et qui se trouve sur le point de disparaître. En outre, en refusant obstinément d'avoir un enfant avec Émilie, Marco répète l'histoire de son père : juste avant la naissance de son premier fils, celui-ci avait manqué de quitter sa femme tellement la paternité l'effrayait.


Le Combat ordinaire raconte la progressive acceptation de son père par Marco. En écoutant les confessions de l'ancien officier, Marco comble le vide dans l'histoire de son père. Il apprend qu'il n'a pas lui-même torturé et que la décoration qu'il a reçue n'était qu'un coup de main de l'officier pour le faire au plus vite sortir de cet enfer. Par ailleurs, après que Marco a réalisé une exposition et un livre sur l'Atelier 22, on assiste à sa fermeture puis à sa démolition, ce qui marque, de façon symbolique un certaine clôture du problème. Enfin, la naissance de Maud, la fille de Marco et d'Émilie, constitue certainement le symbole le plus évident de la résolution du problème : en acceptant d'être père, Marco accepte aussi son père tel qu'il a été.

 

 

 

Une esthétique des blancs

Le Combat ordinaire, contrairement à ce qu'on pourrait attendre d'une histoire en quatre tomes, se caractérise par une discontinuité de la narration : c'est plus un enchaînement d'épisodes séparés par des ellipses, des blancs, et dans lesquels le non-dit tient une grande place. Paradoxalement, ce qui n'est pas dit est souvent le nœud du problème. Par exemple, une grande partie de l'intrigue est fondée sur la crise de vocation de Marco vis-à-vis de son métier de photographe or l'explication donnée à cette crise est particulièrement lapidaire. Elle consiste en deux pages de dessin pratiquement sans texte où l'ont voit Marco enlever toutes ses photos de son mur et les mettre à la poubelle. Par la suite, on verra les justifications plus ou moins sincères et jamais développées qu'il donne à son entourage mais à aucun moment le lecteur n'aura la satisfaction de voir se dévoiler les tenants et les aboutissants de la question. De même, aucune explication n'est donnée sur sa relation conflictuelle avec son père, ni même sur ses sentiments à son égard ; tout repose sur les blancs et la capacité du lecteur à les remplir.
Manut Larcenet Le Combat ordinaire 01 photos
À certains moments de l'intrigue, on assiste à des situations d'introspection réellement identifiables : la narration s'arrête et les pensées de Marco sont inscrites, comme en voix off, en haut de la case, tandis que le dessin reproduit des photos de Marco dans un style ultra-réaliste et en noir et blanc. Ces photos, qui correspondent à son travail du moment (paysages au début de l'œuvre, portraits d'ouvriers par la suite puis macro de peluches dans le dernier tome), n'ont que peu voire pas de lien avec le propos qui est tenu par Marco. Les femmes, la mort, le deuil, l'art, tels sont les thèmes abordés. Mais encore une fois, quelque chose manque : l'image ne correspond pas au texte. Il semble impossible de voir représenté ce qui pose réellement problème au protagoniste. Et pour remplir les blancs, il choisit une autre forme de langage, celui de la photo.

Cette esthétique du blanc, du non-dit, peut s'observer encore dans le style graphique proche du cartoon adopté par Larcenet. On peut parler d'un refus du réalisme ou de l'expressionnisme. Les émotions sont transcrites par des conventions de la bande dessinée plutôt que par la mimésis : un trait à la place des yeux pour figurer l'agacement, une goutte le long des tempes pour le malaise, etc. Entres toutes, la plus signifiante me semble celle du regard vide, code d'un grand nombre d'émotions fortes comme la peur, l'étonnement, la tristesse, l'ivresse ou l'excitation. Il est en effet très paradoxal que ce soit l'absence de dessin (ces deux ronds blancs qui figurent les yeux) qui vienne transcrire les moments les moments les plus intenses émotionnellement.

Le Combat ordinaire repose donc selon moi sur une esthétique des blancs, un équilibre fin entre le dit et le non-dit, au point que, très souvent, c'est le blanc, l'absence de dessin ou de texte, qui en dit le plus.

 

 

 

La part d'autobiographie

Avec Le Combat ordinaire, Manu Larcenet se défend de faire de l'autobiographie : « Plus jeune, j'ai fait de l'autobiographie chez les Rêveurs. Mais j'ai choisi d'aller au-delà. Le Combat ordinaire n'est surtout pas de l'autobiographie. » S'il convient de prendre en compte les propos de l'auteur, on peut nuancer ses propos à la lumière de quelques observations.

Tout d'abord, on peut comparer Le Combat ordinaire avec une autre série de Manu Larcenet, scénarisée par Yves Ferri, Le Retour à la terre : cette bande dessinée en quatre tomes est définie par ses deux auteurs comme une autobiographie de Manu Larcenet, et assumée en tant que telle. À peu de choses près, il s'agit de la même histoire, racontée sous une autre forme (des strips de six cases) et sur un autre ton (résolument humoristique) : Manu Larssinet, dessinateur de bandes dessinées, Parisien à tendance dépressive, déménage à la campagne avec sa compagne Mariette, dont l'ambition est d'avoir un bébé, au grand dam de Manu, terrifié par la paternité. Comme dans Le Combat ordinaire, on assiste à la naissance d'une petite fille, Capucine, signe que le héros masculin a vaincu ses vieux démons. Outre l'histoire générale, certains épisodes sont traités dans les deux bandes dessinées avec des résultats totalement différents, comme par exemple l'angoisse de Marco/Manu à l'idée de garder un bébé.
Manut-Larcenet-Le-Combat-ordinaire-emilie.jpg
Il s'agit en fait entre les deux bandes dessinées d'une différence d'intention. Dans Le Retour à la terre, l'auteur utilise la matière autobiographique pour lui donner une forme (la tonalité humoristique), sans souci de dire la vérité : c'est un travail esthétique. Par opposition, dans Le Combat ordinaire, l'auteur utilise la matière autobiographique pour dire quelque chose de vrai sur la vie, les interrogations et les doutes qui nous travaillent tous. Le point de départ est la matière autobiographique car on présume qu'elle est représentative et parlante pour le lecteur. C'est une recherche éthique plus qu'esthétique. On est bien « au-delà » de l'autobiographie, comme le dit Manu Larcenet : on peut parler d'autofiction. Larcenet lui-même renvoie d'ailleurs à Lacan qu'il cite : « La vérité a une structure de fiction ».

 

 

Conclusion

En guise de conclusion, je m'attarderai un instant sur le titre de la série, Le Combat ordinaire. Cette expression fait référence à la conception de l'art à laquelle aboutit Marco à la fin de l'œuvre et est directement inspirée de l'héritage de son père. À la mort de celui-ci, Marco a trouvé et lu les carnets qu'il tenait de son vivant : c'est une chronique de faits ordinaires, sur la pluie et le beau temps, les oiseaux et les faits de la nature et du quotidien. Il n'y est jamais fait mention ni de Marco, ni de son frère, ni de sa mère. C'est l'éloge d'une certaine forme d'humilité, un refus de la posture de l'artiste supérieur au reste du monde. Selon moi, la crise de la vocation de Marco au début de l'œuvre résulte de la prise de conscience de la vanité de son travail et sa résolution repose sur l'acceptation de cette vanité, ce qui permet à Marco de se réapproprier « ce qui est précieux » et « les quantités négligeables » (titres des tomes deux et trois). Marco choisit de continuer la photo, non pas pour se glorifier ou s'élever au-dessus des autres, mais, ainsi qu'il le dit à sa mère, « pour la même raison que mon père plantait des clous... parce que c'est ma place. »

 

 

Élise, A.S. Éd.-Lib.

 

 

Manu LARCENET sur LITTEXPRESS

 

Manut Larcenet Le Combat ordinaire 01

 

 

 

 

 

 

Article d'Emeline sur Le Combat ordinaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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Published by Elise - dans bande dessinée
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commentaires

nosamislesmots 28/01/2014 18:02

Très bon article!

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