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12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 07:00

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Marc DUGAIN
Avenue des Géants
Gallimard, 2012

 




 

 

 

 

 

 

 

« Romancer un personnage, c’est le trahir pour mieux servir ce que l’on pressent de sa réalité. Du fond de sa prison de Vacaville, Ed Kemper pourra peut-être comprendre que je me sois approprié sa vie. Stéphane Bourgoin aussi dont le documentaire sur le tueur en série diffusé sur la chaîne Planète a déclenché mon envie de m’immiscer dans cet être complexe. »

 

En concluant son récit de cette note, Marc Dugain offre à ses lecteurs les principales raisons l’ayant poussé à dépeindre la vie d’un des plus sanglants et grands (2,20 mètres) tueurs en série qu’aient connus les États-Unis.

Cette œuvre s’inscrit dans le cadre général des derniers livres de l’auteur, bien loin de La Chambre des officiers (éditions Jean-Claude Lattès), son premier roman (publié en 1998), qui lui avait permis de rencontrer le succès. Il va en outre profiter de cette histoire pour nous décrire toute son admiration pour les paysages américains.

 

Né en 1957 au Sénégal et revenu en France à l’âge de sept ans, il travaille dans la finance puis l’aéronautique. En 1998 il décide de retranscrire l’histoire de son grand-père maternel, gueule cassée de la guerre 1914-1918. Ce roman va lui apporter reconnaissance du public et des critiques, lui permettant d’obtenir 20 prix littéraires dont le Prix des libraires, le Prix des Deux-Magots et le Prix Roger-Nimier. Il sera même adapté au cinéma.

Ses œuvres récentes sont plus denses, plus abouties peut-être aussi, mais elles s’intéressent surtout à un cadre historique précis : La malédiction d'Edgar (Gallimard, 2005) racontait la vie de John Edgar Hoover, chef du FBI pendant 48 ans, Une exécution ordinaire (Gallimard, 2007) portait sur le stalinisme et la Russie au moment de l’épisode du sous-marin Koursk, L'insomnie des étoiles, (Gallimard, 2010) relatait un meurtre dans le Berlin occupé de 1945, et enfin Avenue des géants évoque le destin d’Edmund Kemper.


Basé sur une histoire vraie, celle d’Edmund Kemper (rebaptisé Al Kenner ici), ce roman dépeint la société américaine des années 1960, entre guerre du Vietnam et incompréhension du tueur en série pour la montée en puissance des mouvements hippies. Le destin d’Al Kenner était-il tout tracé ? Fils de parents divorcés, il est tiraillé entre une mère possessive, caractérielle, castratrice et sa grand-mère chez qui il sera envoyé, portrait craché de sa mère … en pire. Mesurant pourtant près de 2,20 mètres et possédant un QI supérieur à celui d’Einstein le personnage demble pourtant impuissant, presque mangé par ces caractères féminins. Solitaire, ayant des problèmes à s’ouvrir aux autres (en raison de sa taille ?).

Un jour, sans que quoi que ce soit ait pu nous prévenir, il abat ses grands-parents. La grand-mère d’abord : « Je voudrais bien voir l’effet que ça fait de tuer sa grand-mère. C’est le genre d’idée saugrenue qu’ont les ados, sauf que normalement ils ne passent pas à l’acte. » Puis son grand-père :

 

« Quand mon grand-père est rentré des courses, je me suis trouvé dans un sacré dilemme. Soit je le laissais découvrir le cadavre de ma grand-mère avec tout ce que cela supposait de peine et de ressentiment, soit je l’exécutais à son tour. Je sais qu’après un ou deux mois il aurait pris la mort de ma grand-mère comme une libération, mais en bon esclave, il était aussi amoureux de ses chaînes. »

 

Son principal regret : l’assassinat le même jour de JFK, qui éclipsera son acte. Il va finir par se rendre à la police et être interné dans un hôpital psychiatrique. Il expliquera son acte simplement par « je voulais voir ce que ça faisait. Depuis une bonne quinzaine de jours, je me demandais ce que ça ferait de tuer ma grand-mère. »

Il est libéré cinq ans plus tard par décision des psychiatres après avoir été pourtant déclaré « schizophrène paranoïde ». Il va repartir vivre chez sa mère, figure tyrannique par excellence. « Elle m’effrayait toujours autant. La pauvreté affective de son regard me faisait me sentir comme un pauvre bout de plasma qui traînait derrière elle. »

Après de multiples boulots, il va travailler pour la police locale et même l’aider à essayer de traquer le tueur en série qui sévit sur le campus universitaire et qui n’est personne d’autre qu’Al lui-même, assassinant, violant, démembrant des auto-stoppeuses, toutes étudiantes dans l’université où travaille sa mère. C’est après avoir tué celle-ci qu’il se livrera à la police après trente heures de conduite sur les routes du Colorado. Sur le meurtre de sa mère il écrit : « Je ne me suis jamais senti aussi vivant que durant les minutes qui ont suivi. »

Il y’a plusieurs thèmes forts que développe Marc Dugain dans ce roman. Tout d’abord le sentiment d’abandon, l’humiliation, le rejet des autres qu’éprouve et ressent le narrateur Al Kenner. L’auteur ne justifie en rien les crimes, il essaie juste de comprendre le pouvoir de l’autre sur nos choix, nos actes. De plus, ce livre est l’occasion de dépeindre les États-Unis des années 1960, de l’assassinat de Kennedy à la guerre du Vietnam, aux mouvements pacifiste, hippie, à l’alcoolisme et à l’addiction aux drogues qui frappent une frange très importante de la population. Ce roman est aussi l’occasion de montrer tout l’amour de Marc Dugain pour les étendues américaines. L’avenue des Géants étant cette allée  du Colorado bordée par d’immenses pins.

Ce roman est aussi l’occasion, comme dans l’ensemble de ses écrits, de traiter de personnages décalés, souvent marginaux, voire fous tout en décrivant une société de contradictions (héros de guerre / gueules cassées repoussées, guerre du Vietnam / hippies).

Finalement, cette œuvre entre dans le cadre de l’écriture de soi. Marc Dugain nous donne sa vision et sa propre histoire d’Edmund Kepper. Il relate comment les choses auraient pu se passer. Le fait qu’il ait choisi de faire dire « je » à Al Kenner donne une réponse aux interrogations du lecteur sur le pourquoi de ses agissements. Le tueur en série nous apparaît en prison communiquant avec une Susan et voulant rédiger un livre pour donner sa vraie version des choses. L’auteur poussera même le vice jusqu’à appeler l’inspecteur auquel Kenner se livrera (et qui aurait pu être son futur beau-père) Duigan, anagramme de Dugain.



Avenue des Géants est un roman fort sur les conséquences du rejet. Marc Dugain pénètre l'esprit d'un tueur en série et donne sa propre vision sur comment les choses ont pu se dérouler. En utilisant l’auteur des meurtres comme narrateur, le livre est empli de légèreté, de naïveté, devenir tueur en série semblant presque banal ici compte tenu de ce qu'a pu souffrir Al Kenner. La relation avec la mère, clef de voûte de l’œuvre, est parfaitement retracée. Marc Dugain nous décrit donc le personnage du Mal tout en dressant un tableau de la société américaine qu’il semble particulièrement affectionner.
 

Clément AS Éd/Lib

 


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