Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 07:00

India-song-en-te-te.png

Marguerite-Duras-India-Song-affiche.jpg

 

 

 

 

 

 

Réalisation et scénario : Marguerite Duras
Musique : Carlos d’Alessio
Date : 1974, France
Durée : 120 min
Avec : Delphine Seyrig, Michaël Lonsdale, Claude Mann

 

 

 

 

 

 

 

 

Cinémalittérature, d’un bloc, comme s’il y avait fusion physique entre les deux genres, telle est la thématique proposée cette année par la 13ème édition du festival littéraire « Ritournelles ». La programmation est foisonnante, tant et si bien que l’on ne sait plus trop où donner de la tête ; après moult pérégrinations, et mue par une certaine curiosité, j’ai finalement décidé d’aller voir la projection du 6ème film de Marguerite Duras, India Song.

Je me suis glissée, le temps d’une soirée, dans la peau d’un reporter des Cahiers du cinéma et c’est donc carnet en main que je me suis rendue à l’Utopia : la salle n’est pas grande mais pleine à craquer, et terriblement silencieuse – ce même silence religieux que lorsqu’on contemple une oeuvre d’art dans un musée – l’attente est un peu longue.

Enfin, le personnel vient annoncer que le film va commencer, s’excuse de la qualitémédiocre de la pellicule en précisant qu’il s’agit d’une copie en 35 mm ; d’ailleurs le projectionniste a apparemment quelques difficultés avec la bobine récalcitrante...

Michèle Porte, proche de Marguerite Duras, qui a réalisé des documentaires sur son oeuvre et sur sa vie, se lève et prend la parole :

 

« Vous savez, c’est une grande chance de pouvoir voir ce film, parce que les copies sont rares. C’est peut être le film que Marguerite a le plus porté au public... Elle est allée à Cannes avec ce film1.

À cette époque, elle avait achevé d’écrire Le Vice-consul et Anne-Marie Stretter... le personnage d’Anne-Marie Stretter, elle en était obsédée. C’était un personnage réel, la femme de l’ambassadeur de France... Marguerite ne l’a jamais rencontrée personnellement, elle la voyait passer dans sa limousine, et elle a fantasmé sur elle parce que les gens disaient que c’était une très belle femme, qui avait de nombreux amants et qu’un de ces jeunes amants s’était suicidé par amour pour elle.

Anne-Marie Stretter, c’était devenue une obsession. Elle était l’incarnation de l’Amour qui portait la Mort en elle. India Song, je pense que c’était un moyen de clore une boucle : elle a suivi ce personnage sur toute une vie, son mariage... et son suicide dans le film, c’est un moyen pour Marguerite d’évacuer cette obsession. »

 

Michèle Porte se rassoit, on applaudit, le film commence. Il s’ouvre sur le soleil qui se couche sur un paysage verdoyant de mousson que l’on suppose indien ou peut-être asiatique. La scène est longue, prélude à la langueur que l’on retrouve ensuite tout au long du film, et qui laisse cette impression de chaleur moite des pays tropicaux où le temps semble se dérouler à l’infini. Dès le premier instant, des voix sont introduites : celle pointue, âpre, acérée, d’une mendiante du Laos dont l’histoire nous est contée – ou plutôt scandée – par Viviane Forester dont la voix chaude s’entremêle au dialecte de la mendiante. Tous les ingrédients du film sont posés.

 

Opening scene, Youtube :

http://www.youtube.com/watch?v=laUM85wOcPA

 

India-Song-01.jpg

 

 

India Song est en fait l'adaptation de la pièce de théâtre du même nom publiée en 1973, qui reprend elle-même les personnages développés dans Le Vice-consul. Le film est découpé en trois actes :

  • Acte 1 – nous sommes en 1930, à l’ambassade de France aux Indes, à Calcutta, précisément. Des voix intemporelles nous narrent la vie de l’ex-femme d’un ambassadeur, aujourd’hui disparue : Anne-Marie Stretter (formidable Delphine Seyrig) auréolée de ses amants, en particulier Michael Richardson.

 

  • Acte 2 : – la caméra se focalise sur un événement particulier, une réception à l’ambassade, un soir d’été, dans la chaleur étouffante de la mousson, au cours de laquelle le vice-consul de France à Lahore (Michaël Lonsdale) en exil à Calcutta, provoque le scandale en criant (littéralement) son amour à Anne-Marie au beau milieu des invités.

 

  • Acte 3 : La dernière partie du film se situe « aux îles » – ne me demandez pas lesquelles – où Anne-Marie Stretter va finir par se donner la mort.


La fin, on la connaît dès le début, mais l’histoire n’est somme toute qu’un prétexte à l’image et au son. Duras utilise un procédé très original de désynchronisation, ce qu’elle qualifie elle-même de «film des voix» et de «film des images» : les personnages ne parlent jamais (leurs lèvres ne remuent pas), l’intégralité de la narration repose sur des voix «off», celles de Delphine Seyrig, de Michaël Lonsdale, de Claude Mann, de Marguerite Duras elle-même, qui se chevauchent, dialoguent, questionnent, s’entremêlent.

Les personnages, muets, l’extrême lenteur de leurs gestes (et du film en général), l’utilisation fréquente d’images fixes ne sont pas sans faire penser à la pantomime et ce phénomène dissociatif engendre un flou entre la réalité et l’imaginaire, renforcé par l’introduction d’un immense miroir dans les scènes de réception : le spectateur perd momentanément ses repères spatiaux, il ne sait plus d’où viennent les protagonistes, et Duras joue sur les champs de telle manière qu’elle parvient à offrir des angles différents aux reflets et aux acteurs. Autrement dit, on se retrouve dans une sorte de double réalité.

Dernier point essentiel du film : la musique et les sons. La bande son, signée Carlos d’Alessio forme un arrière-plan lancinant, répétitif, autour du thème musical d’India Song, elle se cale dans le fantasme, enlace les images à la manière des volutes d’encens posé sur le piano : le film, c’est la musique, la musique, c’est le film.

 

 

 

 India Song, interprétée par Jeanne Moreau, sur la musique de Carlos d’Alessio et les paroles de Marguerite Duras (la version du film es uniquement instrumentale) :

  http://www.youtube.com/watch?v=w9fLfi9nZmI

 

 

 

Le film se clôt sur une dernière scène de paysage. Les lumières se rallument, on est transporté à nouveau dans la réalité. Certains spectateurs quittent la salle, mais beaucoup choisissent de rester encore quelques instant pour écouter Michèle Porte, la voix chargée d’émotion commenter, raconter, proposer, broder autour de la projection :

 

« Chaque fois que je le vois, ce film, je pleure, je suis saisie d’émotion... La musique et ces sons, ces sons... vous savez, au départ India Song avait été enregistré pour la radio. Marguerite a réutilisé les enregistrements, après, sur le tournage du film... ce n’est pas quelque chose qu’elle avait prévu dès le début. J’ai travaillé à la radio parfois, les studios de Radio France sont lugubres... c’est étonnant qu’avec les sons, les bruits d’oiseaux, du dehors, on soit parvenu à rendre l’impression d’être réellement aux colonies.

Parce qu’en réalité, les scènes d’extérieur ont été tournées dans la région parisienne... et vous vous rappelez l’ambassade de France, ce qui passe pour l’ambassade de France au début du film, ce bâtiment tout décrépit, c’est le château Rothschild qui se trouve près de Boulogne-Billancourt. J’ai entendu dire qu’il était vraiment en ruine aujourd’hui, c’est dommage. Je pense que Marguerite a voulu rendre compte d’un état de décadence: tout est déliquescence, la mort, la lèpre, la faim, la langueur de la mousson. Elle m’a confié un jour que ce film, c’était la fin d’un monde, du monde, c’est à dire la mort de l’Europe.»

 

Un spectateur évoque l’existence d’un parallèle entre les écrits et les films de Duras, ce que confirme Michèle Porte :

 

« Oui, c’est vrai qu’il existe un lien étroit entre les deux, je pense que pour Marguerite, ce n’est qu’un seul et même moyen de s’exprimer. Si l’on regarde ses premiers films, La musica, qui est un très beau film... c’est dommage qu’on ne le voie pas plus souvent... ou Nathalie Granger, ce sont des films très classiques.

Pour la scène de la réception, Marguerite avait téléphoné à ses amies, demandait à Delphine si elle n’avait pas une robe de bal 1930... parce que bien sûr, elle n’avait pas de budget pour tourner. Je lui ai dit : pourquoi tiens-tu absolument à tourner cette scène, on n’a pas besoin de la voir, il suffit de la suggérer. Elle n’a rien dit et le lendemain, elle a annoncé : j’ai pris une décision, on va supprimer la scène de réception... et je crois que c’est à partir de là qu’elle a pris le parti de fragmenter, qu’elle a abandonné le cadre conventionnel. C’est vrai qu’elle a eu le même glissement dans son oeuvre littéraire, mais ce film c’est une charnière dans sa manière de filmer. »

 

India-Song-seyrig-et-duras.jpg

 

L’entretien touche à sa fin, on remercie chaleureusement Michèle Porte, le public se lève. Rideau. Jusqu’à la prochaine projection, Le Camion, toujours de Duras, samedi 8 décembre.

En conclusion, j’ai trouvé ce film extrêmement déroutant, puisque c’est au final davantage une pièce de théâtre ou un dialogue mimé, que du cinéma strictement « conventionnel » ; il est aussi très lent : c’est une lenteur voulue, mais certains, comme mon voisin de fauteuil, ont pu succomber à l’appel des bras de Morphée. Mais même sans connaître l’intégralité des oeuvres de Duras, je pense qu’India Song est tout à fait représentatif de sa personnalité et de son style d’écriture, et à ce titre il est tout à fait intéressant d’en voir la projection au moins une fois dans sa vie, d’autant plus que lesdites projections se font rares – on regrettera d’ailleurs que les bobines aient perdu l’intensité de leur couleurs.

Pour celles et ceux qui auraient envie d’aller plus loin :

 

– il y a une partie consacrée à l’œuvre cinématographique de Marguerite Duras dans le livre Marguerite Duras Vérité et légendes , d’Alain Vircondelet, aux éditions du Chêne,  (1996, 187 p.).

– Un entretien avec Duras sur ses films est paru dans le n°426 des Cahiers du cinéma de décembre 1989, p.62 à 67.

– Marguerite Duras parle d’India Song sur le site de l’Ina : http://www.ina.fr/art-et-culture/cinema/video/I04259990/marguerite-duras-a-propos-de-india-song.fr.html 

 

 

Marion. B., A.S Bib.

1. En 1975, le film a reçu le Prix de l'Association Française du Cinéma d'Art et d'Essai à Cannes, ainsi que le Grand prix de l’Académie du cinéma. En 1976, India Song a obtenu trois Césars, ceux de la meilleure actrice, Delphine Seyrig, de la meilleure musique et du meilleur son.

 

 


Partager cet article

Repost 0
Published by Marion - dans EVENEMENTS
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives