Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 07:00

Marguerite-Duras-La-Douleur.gif

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marguerite DURAS
La Douleur
P.O.L., 1985
Gallimard, Folio, 1993


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'œuvre de Duras est intimement liée à sa vie, à son histoire et à notre « Histoire » aussi, parfois. Certaines de ses œuvres constituent une réécriture de soi. Les trois romans qui témoignent le mieux de cela sont Un barrage contre le Pacifique, L'Amant et L'Amant de la Chine du Nord mais aussi La Douleur, un recueil de nouvelles paru pour la première fois en 1985 chez P.O.L. Ce recueil compte six nouvelles : « La douleur », « Monsieur X dit Pierre Rabier », « Albert des Capitales », « Ter le milicien », « L'ortie brisée » et « Aurélia Paris ».

Nous nous concentrerons essentiellement sur la nouvelle intitulée « La douleur » à travers laquelle nous explorerons les thèmes de l'attente, de la mémoire mais aussi de l'Histoire.
imgduras.jpg
Afin de mieux comprendre l'œuvre, revenons un peu à l'auteur. Marguerite Duras est née en 1914 en  Indochine et meurt en 1996 à Paris. Elle arrive en France pour faire ses études à Paris en 1934. En 1939, elle se marie avec Robert Antelme (alias Robert L.dans la nouvelle) et fait peu de temps après  la rencontre de son futur amant, Dionys Mascolo ( alias D.dans la nouvelle). Elle rejoint la Résistance au sein du groupe de François Mitterrand ( alias Morland dans la nouvelle). En 1944, son mari est arrêté par la Gestapo puis déporté dans un camp de concentration.


Voilà le sujet de « La douleur » ; en avril 1945, cette femme ne sait si son mari est encore vivant, elle attend une réponse, un soulagement. Ses amis dont D. et Morland questionnent les libérés qui arrivent en masse à cette époque, afin de savoir s’ils connaîtraient un certain Robert L.

 

 

Le thème de l'attente

Ce thème apparaît tout au long du récit, notamment à travers la peur du téléphone (c’est le fil téléphonique qui lui donnera une réponse) :

« Face à la cheminée, le téléphone, il est à côté de moi. Á droite, la porte du salon et le couloir. Au fond du couloir, la porte d'entrée. Il pourrait revenir directement, il sonnerait à la porte d'entrée : "Qui est là. ― C'est moi" .
Il pourrait également téléphoner dès son arrivée à un centre de transit : "Je suis revenu.[...]" » ( p. 13, début de la nouvelle) mais ici, c'est lui qui appelle, elle a aussi peur de ceux qui lui demandent des nouvelles : « Le téléphone sonne :  "Allô, allô, vous avez des nouvelles ?" [...] Ne pas couper, répondre. Ne pas crier de me laisser tranquille. » ― car ces interrogations ne font que lui rappeler le poids de l'attente, l'attente qui ronge.

L'angoisse de la mort est mise en lumière par des « scènes » où elle imagine la mort de son mari par une description quasi cinématographique où chaque plan nous apparaît clairement, par exemple page 16 : « Dans un fossé, la tête tournée contre terre, les jambes repliées, les bras étendus, il se meurt. [...] Á travers les squelettes de Buchenwald, le sien. » (du plan rapproché au plan d'ensemble).

Par ailleurs, au fur et à mesure, l'attente apparaît comme une mort lente et silencieuse  : « Je crois que de toutes façons je vais mourir.» (p. 39)

 

 

Le thème de la mémoire

Le thème de la mémoire transparaît dans la nouvelle à travers sa forme qui est en fait celle d’un journal (« J'ai retrouvé ce journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château ») ; le but ultime d'un journal est de garder les souvenirs, de garder en mémoire des « pages » de l'existence. Cette forme manifeste un besoin de ne pas oublier. Mais ce journal, elle va l'oublier puis le redécouvrir : « Je n'ai aucun souvenir de l'avoir écrit. Je sais que je l'ai fait, que c'est moi qui l'ai écrit […]. »

Ce thème est aussi présent à travers des réflexions sur la guerre et des données chiffrées :

« Ils sont très nombreux, les morts sont vraiment très nombreux. Sept millions de juifs ont été exterminés, transportés en fourgons à bestiaux, et puis gazés dans les chambres à gaz faites à cet effet […] . [...] Une des plus grandes nations civilisées du monde, la capitale de la musique de tous les temps vient d'assassiner onze millions d'êtres humains à la façon méthodique, parfaite, d'une industrie d'état.» (p. 63).

Qui plus est, les nouvelles « Albert des Capitales » et « Ter le milicien » témoignent des méthodes d'interrogatoire pratiquées par les résistants, méthodes proches de la torture psychologique et physique : « Les injures reprennent : "Salaud, fumier, ordure." » (p. 164) ― « Ils se le lancent comme une balle et frappent à coups de poing, à coups de pied.» (p. 166).

 

 

Une femme au cœur de l'Histoire

Cette femme participe à l'Histoire, à la Seconde Guerre mondiale de deux manières, en aidant les familles et en torturant les gens ayant des rapports avec la Gestapo (voir « Ter le milicien »). Dans « La douleur », sa participation lui permet de se concentrer sur autre chose que Robert L. (« Je travaille sans lever le nez, je ne pense à rien d'autre qu'à bien orthographier les noms »), elle travaille au Service des Recherches du journal Libres afin de communiquer aux familles des nouvelles des prisonniers, elle interroge aussi les libérés au centre d'Orsay afin de communiquer via le journal des informations à leurs familles.

 Mais elle est aussi victime de l'Histoire au même titre que les autres femmes, elle témoigne de leurs actions, de leurs comportements, de leur attente : « En dehors du centre, il y a des femmes des prisonniers de guerre coagulées en masse compacte. [...] Elles crient : "Avez-vous des nouvelles de Untel ?" Quelquefois les soldats s'arrêtent, il y en a qui répondent. »

 

 

Conclusion

L'écriture de Duras est marquée par la description de l'image et un certain anonymat, car dans la plupart des ses œuvres dites « autobiographiques », on dirait qu'elle souhaite s'éloigner de cette partie de sa vie comme on va chez le psychanalyste pour se vider des lourds moments de son existence, en donnant aux personnages une nouvelle identité. Par ailleurs, le fait qu'elle ait elle-même oublié l'écriture de ce journal témoigne bien de cela. Mais dans l'écriture de Duras, le plus dur est certainement de déceler le vrai du faux que ce soit dans L'Amant ou dans La Douleur (il faut savoir que La Douleur a été réécrit trois ou quatre fois). Néanmoins, il est clair que ce recueil témoigne d'une partie de l'Histoire et partiellement d'une partie de la vie de Marguerite Duras.

 

 

Mon avis

L'œuvre de Duras est quasi visuelle dans son écriture (chaque phrase peut s'apparenter à un plan cinématographique ), c'est pour cette raison que ses romans ont maintes fois été adaptés au cinéma, la dernière adaptation en date est celle d'Un barrage contre le Pacifique par Rithy Panh en 2007. Par ailleurs, « La douleur » a été adaptée au théâtre par Patrice Chéreau en 2008. L'écriture simple de Marguerite Duras qui use de phrases courtes permet d’entrer facilement dans son œuvre. Le seul regret que l’on pourrait avoir vient du fait que la critique de l'œuvre de Duras porte essentiellement sur L'Amant (1984) qui ne représente qu'une infime partie de son œuvre romanesque  Mais cette femme au fort caractère ne gardera pas en mémoire les critiques et écrira dans une de ses  dernières œuvres : « Il se trouve que j'ai du génie. J'y suis habituée maintenant. (C'est tout) ».

En conclusion, pour découvrir Duras, ne vous contentez pas de  L'Amant.

 

 

Aurélie, 2e année Éd.-Lib.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Luna 06/05/2011 09:29


Si tu aimes l'univers de Marguerite Duras, je ne peux que te conseiller le livre de Jacques Baudoin, Shangai Club, qui nous ramène plus d'un siècle en arrière à Shangai... Il en vaut vraiement le
coup !

Je viens d'ailleurs tout juste de publier mon avis sur ce livre sur mon blog :)


Joli article, je reviendrais ;)

Bonne continuation !!


Recherche

Archives