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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 07:00

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Marie-Claire BLAIS
Une saison dans la vie d’Emmanuel
éditions du Boréal

Boréal compact, 2007

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne connais pas tant d’écrivains québécois que cela. J’ai lu Réjean Ducharme, bien sûr, et je pense sincèrement que tout le monde devrait lire un livre de Réjean Ducharme dans sa vie, pour s’ouvrir à une pensée différente de toutes les autres. L’Avalée des avalés est son plus connu, son plus recommandé peut-être, mais de ce que j’ai lu, L’Océantume est son plus beau, son plus lumineux, une œuvre magnifique taillée dans les couleurs, où chaque mot se détache et accomplit un tableau scintillant de magie. Je relis ce que je viens d’écrire : insupportable. Ça m’énerve, généralement, quand des critiques littéraires disent ça, soit parce qu’ils doivent faire court, soit parce qu’ils n’ont aucun talent de critique littéraire et qu’ils doivent dire quelque chose de bien sur ce qu’ils ont lu. Mais pour le coup, sur ce livre, c’est vraiment l’impression que j’ai eue.

C’est étrange que Réjean Ducharme soit classé parmi les auteurs appartenant au mouvement de la Révolution tranquille : il signe des œuvres très remuantes, révolutionnaires, ça oui, mais d’un révolutionnaire absolu. On a du mal à comprendre ses héros, des enfants/adolescents qui refusent tout, tout le monde, tout ce monde ; des Antigone radicaux, qui n’ont rien d’enfants, si ce n’est leur âge et leur expression. Enfin, je ne vais pas m’étendre sur Réjean Ducharme ; il n’est pas le sujet, aujourd’hui.

J’ai emprunté Une saison dans la vie d’Emmanuel, quelque part, dans une bibliothèque, sur un conseil. Je m’attendais à quelque chose d’ennuyeux, évidemment. On s’attend toujours à quelque chose d’ennuyeux quand on entreprend la lecture d’un auteur fameux, récompensé des prix les plus prestigieux, ceux qui font vendre mais pas lire. Et puis, de la part des auteurs français, actuellement, on a l’habitude de romans plats, où il ne se passe pas grand-chose ; les thèmes souvent abordés des relations père/fils, de la douleur de l’enfant perdu, du rapport à la mort, de la joie d’être grand-père, de la survie pendant l’Occupation, les récits égo-centrés, tout ça m’intéresse très peu en somme. J’aime bien que l’on me raconte, que l’on me conte des histoires, que l’on éveille mon imaginaire ; que l’auteur, dans son génie narratif et sa virtuosité littéraire, m’entraîne avec lui dans son domaine. Il y en a peu, aujourd’hui, des auteurs français capables de susciter mon engouement, des auteurs un peu plus réjouissants que les jointures grisées du carrelage d’une cuisine standardisée de dix ans d’âge.

Quand faut y aller, faut y aller, et avec Une saison dans la vie d’Emmanuel, au moins, je ne risque pas grand-chose. Deux heures de ma vie de perdues, tout au plus, car le livre est très court (165 pages, et les six premières sont blanches). C’est parti.

J’ai un peu bougé, ces derniers temps, alors j’ai pris ce livre avec moi. Il a vu le bassin d’Arcachon, jusqu’à la dune du Pyla ; sillonné la D2, la fameuse départementale des chais médocains, des domaines du Taillan-Médoc jusqu’à Pauillac, en passant par les célèbres châteaux Margaux. Il a failli voir le Château Mouton Rothschild. Manqué de peu. Un jour j’y retournerai, et même que quand je serai un riche et célèbre éditeur/libraire/dépositaire d’un label, je repartirai avec une caisse de crus 1986 (la meilleure année ; peut-être pas pour tous les vins, mais la meilleure année dans l’absolu, croyez-moi). Il est allé jusqu’au Cap Ferret (qui porte très bien son nom), puis jusqu’à Montélimar, et je crois qu’il s’arrêtera là dans son trajet aventureux, le misérable livre de poche qui n’en demandait pas tant mais qui a dû en voir d’autres, sujet aux multiples emprunts. On dit qu’un livre de poche a une durée de vie de vingt lectures, contre soixante pour un standard. Celui-ci a déjà été rafistolé, collé sur deux planches rigides comme du bois pour renforcer sa couverture, et recollé pour fixer les pages arrachées. Monstrueuse petite chose, tu n’as pas été gâtée par la Nature, et l’espérance de vie de ton papier n'est guère plus longue qu’une feuille Job, mais tu es tout de même bien pratique.

 « Les pieds de Grand-Mère Antoinette dominaient la chambre. » Quoi de plus important pour le lecteur qu’un bon incipit pour lancer la lecture. S’il est réussi, on est déjà pris. C’est comme une belle façade qui nous promet, parfois trompeusement, un bel intérieur, ou un beau livre qui nous promet un beau contenu. Je dois reconnaître qu’avec une introduction comme celle-ci, Marie-Claire Blais frappe fort. On est tout de suite dedans ; il y a une atmosphère bien campée, avec un style déjà appuyé, et drôle. Ça me fait penser à un roman d’Alessandro Baricco, où il parle d’un personnage extraordinaire (comme tous les personnages d’Alessandro Baricco), Bartleboom. Il parle des chaussons de ce personnage, et dans ses chaussons, les pieds de Bartleboom. C’est un procédé totalement enfantin, mais d’une drôlerie, et en même temps d’une mélancolie prodigieuse. Bon, bref.

Grand-Mère Antoinette, c’est la figure dominante du roman. On lit des résumés un peu trop rapides qui en parlent comme d’une figure tyrannique, une main de fer dans un gant de fer qui règne sur la famille, et quelle famille : les deux parents et seize enfants, dont le petit dernier, Emmanuel. Antoinette, elle ne les laisse pas faire ce qu’ils veulent, les enfants, et ils ont intérêt à se tenir à carreau, mais de là à parler de toute-puissance et de tyrannie, il y a un fossé que Marie-Claire Blais ne franchit jamais. En l’occurrence, elle n’a guère d’autorité sur les deux frères les plus importants du récit : Jean le Maigre et le Septième (on ne connaîtra jamais son nom, c’est le Septième, c’est tout, le septième louveteau de la portée). Et non contente de n’avoir aucune autorité sur les deux gredins, voleurs, poètes et pécheurs devant l’Éternel, elle les aime et les chérit de toutes ses forces.

Étrange roman qui suscite deux impressions quasi contradictoires en moi. Il est divisé en sept chapitres, mais dans la façon dont je l’ai appréhendé, j’y vois plutôt deux parties. Ma vision a changé à partir du chapitre V. Et c’est peut-être entièrement subjectif. Disons que dans ce qui est pour moi la première partie de ce roman, j’ai vu des personnages presque ducharmiens : ils ne s’inscrivent pas dans un refus de tout, mais semblent complètement amoraux et incapables de différencier ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas. Ils se retrouvent dans des situations qui nous paraissent aberrantes sans en être affectés le moins du monde. Dans la deuxième partie, par contre, on commence (enfin, j’ai commencé) à ressentir beaucoup plus d’empathie pour chacun. Le côté psychologique est développé, on en apprend plus sur eux-mêmes et leur histoire, et l’orientation du récit prend une tout autre tournure, aussi bien pour Jean le Maigre que pour sa sœur Héloïse.

Le décor est campé dans un Québec contemporain qui nous évoque plus le moyen-âge qu’une autre époque : une famille de seize enfants, très dévote (l’une des sœurs est récemment rentrée du couvent, où elle a cherché à refouler ses pulsions, attisées au contraire par la présence d’un prêtre), chapeautée par une grand-mère bigote, dans un milieu rural pris dans un hiver rigoureux, où l’instruction est assurée par des religieux. Aucun indice ne peut nous aider à situer ce texte dans un Québec contemporain. Étrange Québec que celui-là, arriéré pourrait-on croire.

Jean le Maigre, le poète de la portée, se livre à des amours incestueuses avec son frère et complice le Septième, et parfois avec deux autres de ses frères, tous ensemble (curieusement, cette évocation ne m’a pas choqué, alors que de telles situations, décrites par John Irving – dans L’Hôtel New Hampshire notamment – ne peuvent laisser indifférent et menacent même d’interrompre la lecture à tout moment ; ici, au contraire, aucun dégoût, Marie-Claire Blais en parle tout simplement, avec tendresse même, si bien qu’on en oublie ce qu’il peut y avoir d’horrible dans cette pratique, habituelle pour les deux frères).

Jean le Maigre, diable de la famille, ne tardera pas à être envoyé au noviciat pour lui inculquer les bonnes mœurs et inscrire en son être un caractère religieux stable. Hélas, le noviciat sera le tombeau de cette nature libre et poète. Il y perd l’appétit, y subit des restrictions sévères, et se laissera mourir d’inanition.

Héloïse, elle, suit le parcours inverse de Jean le maigre. Elle commence par entrer au couvent pour dompter ses passions et y fortifier sa ferveur pour Dieu. Mais un jeune prêtre va vite éveiller les passions de la jeune fille, qui nuit après nuit va secrètement se mourir de désir pour lui. Son retour à la maison est celui d’une fille qui fait la fierté de la famille, mais nul ne se doute qu’elle s’adonne seule à de joyeux plaisirs la nuit, enfermée dans sa chambre, à l’abri de tous les regards, croit-elle, sauf celui de ses frères étonnés. Puis, par besoin de se sentir utile, elle va répondre à une annonce pour une fille à tout faire à L’Auberge de la Rose Publique, en réalité une maison close renommée qui accueille et entretient des filles miséreuses, où la tenancière, Mme Embonpoint, n'attend d’elle rien de moins que le travail d’une prostituée. Travail auquel Héloïse va s’adonner avec plaisir et talent.

Voilà résumée cette curieuse histoire. On suit ces trois personnages – Jean le Maigre, le Septième et Héloïse – et au milieu la figure imposante de la grand-mère, qui s’occupe de tous avec amour, et particulièrement du petit dernier, Emmanuel, promis au même destin que Jean le Maigre. J’ai entendu récemment à la radio quelqu’un dire que moins rock’n’roll que la littérature québécoise, ce n’était pas possible, et que pourtant ces écrivains le passionnaient. Pour Ducharme, je ne suis pas de son avis, mais pour Marie-Claire Blais, c’est vrai. L’histoire m’a assez peu intéressé, mais le style et la narration m’ont totalement happé, et constamment cette question revenait : est-ce qu’il faudrait le lire avec l’accent québécois ? Qu’est-ce que cela changerait ?

Aucun doute qu’il faille lire « Le lac » et peut-être toute l’œuvre de Lamartine avec l’accent provençal, mais que faire des auteurs québécois ? La question se pose d’autant plus que, dans le cas d’Une saison dans la vie d’Emmanuel, des récits de Réjean Ducharme aussi, il n’y a aucune spécificité linguistique québécoise : il ne s’agit pas de joual, mais de français. En réponse à cette question, j’ai une théorie bien arrêtée. Quand on écoute un Québécois, on est amusé, souvent séduit par cet accent candide, drôle, parfois proche de l’accent belge. Il est inconcevable de prendre au sérieux un Québécois en colère. Par conséquent, tous les Québécois sont gentils, profondément, sincèrement. Tous les Québécois sont des enfants. Ce raisonnement sans faille m’invite donc à croire que ces récits peuplés d’enfants et d’adolescents appellent à une lecture non neutre, et marquée de l’accent québécois. Malheureusement, je suis terrible à imiter les accents, en particulier celui-ci ; j’aimerais bien l’entendre lu par un Québécois un jour, ou peut-être un autre texte, pour écouter la résonance, et voir ce que cela change qu’il soit lu en français ou en québécois.

Il faudrait aussi lire ce texte avec l’accent québécois, car il ne fait aucun doute qu’il s’agit bien d’un texte québécois, malgré le fait qu’il soit écrit en français. Il y a une joie dans l’écriture qui n’a rien de celle d’un Cavanna ou d’un Ponge. Il y a un bonheur de la parole qui donne ce ton enfantin, naïf, insouciant, au récit. Il y a cela aussi chez Réjean Ducharme, bien que cette joie provienne avant tout de la liberté qu’il prend avec les mots : il crée des mots (« océantume », « dévadé »), utilise les expressions toutes faites pour les détourner, joue avec le vocabulaire, parsème ses récits d’innombrables jeux de mots. Marie-Claire Blais prend des libertés en construisant ses phrases de manière inattendue. Alors que Réjean Ducharme excelle à composer des mélodies inconnues, Marie-Claire Blais brille dans l’art de la dissonance heureuse, comme Josef Zawinul. C’est un résumé hasardeux, mais qui retranscrit bien ce texte tel que je l’ai ressenti.

Curieusement, je n’ai pas envie de lire d’autres Marie-Claire Blais. Celui-là me suffira certainement. Il m’a plu, ce texte, mais pas suffisamment pour que je m’intéresse au reste de son œuvre. Il y a des auteurs qui m’ont interpellé dès le premier livre que j’ai lu d’eux, même si le livre en lui-même m’a déçu, ou laissé sur une impression étrange, un vague malaise, ou une vague insatisfaction. Parmi ces auteurs, il y a John Irving ou Murakami Haruki. Le premier livre que j’ai lu de ce dernier est La Course au mouton sauvage. J’ai eu beaucoup de plaisir en le lisant, je me suis senti vaguement dupé sur la marchandise à la toute fin du livre, et j’ai conclu qu’il s’agissait d’un roman de gare. Mais malgré tout, il y avait quelque chose. Je me suis dit : après tout, c’est son premier, il y a quelque chose de très spécial, il faut lui laisser une chance. J’ai renouvelé l’expérience avec La Fin des temps. Même impression : un excellent divertissement, mais je n’arrivais pas à y voir autre chose. Puis j’ai lu Les Chroniques de l’oiseau à ressort, et j’ai compris alors pourquoi je m’étais obstiné à laisser une chance à cet auteur. Avec Une saison dans la vie d’Emmanuel, je n’ai pas cet appel. Je n’ai pas l’impression qu’il y a quelque chose d’important qui m’attend dans un autre livre de cette auteure. Peut-être que j’ai tort, auquel cas je compte sur un événement imprévu qui m’incitera à recroiser son œuvre, et à y découvrir ce que je dois y découvrir.


 

Jean-Baptiste, 2e année Éd.-Lib.

 

 

 

 

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