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11 février 2012 6 11 /02 /février /2012 07:00

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Mark Z. DANIELEWSKI
Les lettres de Pelafina
The Whalestoe letters, 2000
traduit de l’américain par Claro
Denoël, coll. Denoël et d’ailleurs, 2003
Gallimard,coll. Folio, 2005

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Mark Z. Danielewski est un écrivain américain, fils du réalisateur Tad Danielewski, cinéaste d'avant-garde. Il a écrit trois ouvrages qui ont remporté, pour chacun d'entre eux, un succès critique unanime, malgré leurs formes peu conventionnelles. D’ailleurs, son plus célèbre livre, La Maison des feuilles (fruit de douze années de travail), a été souvent vu comme une satire de la critique académique. Et en effet, comme on pourra le constater un peu plus tard, Danielewski se plaît à utiliser des mises en page inhabituelles, des narrations, des styles et des genres sans cesse croisés. Dans son dernier roman, Only revolutions, il juxtapose deux récits, les récits des deux héros. Il peut ainsi se lire à l'endroit, mais aussi à l'envers.
 
Les lettres de Pelafina est un roman épistolaire écrit par Mark Z. Danielewski paru en 2003 aux éditions Denoël. Certaines de ces lettres étaient à l'origine contenues dans La maison des feuilles. Onze sont cependant inédites. Il s'agit donc ici d'une sorte de prolongement d'un roman.



« Cette vieille femme a la beauté de la soie mais elle est prisonnière d'un vieux métier délabré. » Cette femme, c'est Pelafina H. Lièvre, une mère brillante mais malade, qui ne cesse d'écrire avec amour à son fils, Johnny Truant, depuis l'institut psychiatrique Whalestoe. Une folle, mais qui, selon un employé de l'institut, Walden D. Wyrtha, est dans un état assez singulier :

« Le temps ou une puissance supérieure a veillé à ce que ses pensées, bien que miraculeuses, puissent à tout moment se disperser tels des oiseaux surpris par une détonation. Et parfois revenir. Parfois non. »
 
Ces lettres de Pelafina nous dévoilent le drame de l’anéantissement d’une femme par la maladie et l’internement psychiatrique. Gâchis tragique, elle est d’une éminence rare : son langage soutenu et l’emploi de citations latines montrent d’ailleurs qu’il s’agit d’une plume particulièrement cultivée. Cependant, on ne peut que constater dans certaines lettres si brillamment mises en page par Mark Z. Danielewski, sa démence et son délire grandissant. L’écriture de ces lettres apparaît alors comme la seule issue pour survivre à son internement. Elle y délivre un amour incommensurable à un fils dont on ne sait presque rien, et qui, aspect surprenant du livre, ne répond jamais. Seules les lettres de Pelafina sont ici publiées. Lui répond-il vraiment ? Le doute est toujours permis pour le lecteur ne sachant qui croire : la mère folle et son amour sans limites ; ou l’employé de l’Institut, qui publie des indices au cours du roman prouvant qu’une correspondance a existé entre la direction de l’Institut et Johnny.
 
Le roman est divisé en trois parties distinctes, comme pour souligner l’évolution (et la déchéance inévitable) de l’écriture (et donc de l’état mental, car les deux sont toujours liés ici) de Pelafina. Et c’est seulement, au final, dans la deuxième partie que le personnage est véritablement atteint de démence : elle devient paranoïaque, invente des nouveaux personnages (le nouveau directeur) et surtout se renferme fatalement sur elle-même. Les lettres deviennent de plus en plus extravagantes, et ses signatures se limitent parfois à son initiale, un « P ». Alors que, dans la troisième et dernière partie, la mort approchant, Pelafina semble être dans une grande lucidité, sachant sans doute consciemment que la fin est proche. Elle écrit à son fils Johnny comme si elle n’était déjà plus là, cherchant à le rassurer sur elle et sur le monde, avant de le prévenir, très humoristiquement, que son père (déjà décédé) va venir la chercher, et que les préparatifs et la paperasse accompagnant ce départ l’épuisent. Image même d’une femme suprêmement lucide, généreuse, belle et intelligente malgré une maladie qui la terrassera inévitablement.



Mark Z. Danielewski emploie ici des procédés littéraires spécifiques dans le but d’offrir une retranscription surréaliste de la tragique déchéance mentale de Pelafina. Au-delà de procédés déjà bien connus (préface d’éditeurs, avant-propos d’un employé de l’institut, notice nécrologique et photo d’une des lettres), l'œuvre de Danielewski trouve son originalité dans la manière formelle d'aborder la folie du personnage principal. Les lettres, qui se succèdent de façon chronologique, expriment au plus près l'instabilité mentale de Pelafina. On pourra ainsi trouver, au milieu de lettres poétiques et émouvantes écrites dans une extrême lucidité par le personnage principal, des lettres douloureuses particulièrement déconcertantes au niveau de la forme ou même au niveau typographique. Ainsi, il n’est pas surprenant de tomber sur des lettres avec des mots en tous sens, des phrases à l’envers, des caractères inconnus de l’alphabet, des suites de mots sans sens logique ou encore une suite de mêmes mots répétés. Parfois la disposition des mots sur la page rappelle la disposition poétique. Plus ahurissant encore, cette lettre codée qui se déchiffre en lisant seulement la première lettre de chaque mot. La lecture n’en est que plus complexe pour le lecteur mais l’auteur peut ainsi illustrer d’une remarquable manière le développement de la paranoïa du personnage principal. Des trouvailles qui font forcément penser à l’écriture d’Apollinaire, même s’il ne s’agit pas ici de calligrammes. Ces effets ne sont pas gratuits, ils soulignent simplement le déroulement d’un récit, et témoignent d’un bouleversement de la forme littéraire : la rupture avec l’unidimensionnalité du texte imprimé.
 
Danielewski, dans un entretien, considère que cette typographie ici utilisée n’est ni unique ni révolutionnaire, mais qu’il a été en revanche fortement influencé par le langage cinématographique pour tenter de faire vivre une expérience nouvelle au lecteur :

« La grammaire des images sait reconnaître comment les contrastes de couleur, la forme, les lignes et les mouvements, mais aussi le rythme des séquences, la maîtrise des trajectoires oculaires entre un cadre ou un autre, comment ces méthodes peuvent intensifier l’expérience du spectateur. L’utilisation de ces techniques sur du texte m’a permis d’intégrer sens et expérience dans la disposition même du livre. »



Ci-dessous, un documentaire produit pour France Culture, d’Irène Omélianenko et François Teste, sur l’histoire de femmes internées en psychiatrie. Il s’agit plus précisément  de la juxtaposition d’un témoignage réel d’une femme internée et d’une lecture des lettres de Pelafina. Lecture particulièrement intéressante au vu de la singularité et de la complexité formelle de l’ouvrage.
 
 http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-10-11-champ-libre-25-les-enfermes-lettres-de-pelafina-rediffusion-2011-03-15
 
 
Quentin, 1ère année Bib.

 

 


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