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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 07:00

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Martin AMIS
L’État de l’Angleterre
précédé de Nouvelle Carrière
traduit de l’anglais
par Jean-Michel Rabaté
Collection Folio 2€, 2000

Textes extraits du recueil de nouvelles
Eau lourde et autres nouvelles
Gallimard, 2000

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« L’État de l’Angleterre » et « Nouvelle Carrière » sont deux nouvelles de Martin Amis, à l’origine publiées dans le recueil Eau lourde et autres nouvelles, en 2000. L’auteur, Martin Amis, est né en 1949. Fils de Kingsley Amis, auteur reconnu en Angleterre (décédé en 1995), il est un peu la rock star des écrivains anglais. Sa vie privée, ses déboires avec l’alcool sont régulièrement étalés à la une des tabloïds. Ses prises de position sont iconoclastes. Il aime par exemple brocarder la famille royale, ce qui ne manque pas de faire réagir nombre de ses compatriotes. Depuis 2001, il est toutefois plus contestable, adoptant des positions proches des néoconservateurs, et flirtant parfois dangereusement avec l’islamophobie. Mais il est reconnu comme un écrivain brillant, chef de file de sa génération dans son pays.
 
Son premier roman, Le dossier Rachel, a été publié en 1973, et récompensé par le prix Somerset Maugham. Ses autres romans marquants sont La flèche du temps (1991) et Chien jaune (2005).
 
Le style de Martin Amis est concis, incisif. Il porte un regard noir, cynique sur la société. Dans ses romans et nouvelles, il traite beaucoup du malaise, des hommes surtout, leur mal-être sexuel et leurs difficultés à trouver leur place dans la société. Ses personnages sont des êtres déboussolés, plongés dans une société que Martin Amis abhorre. Il dénonce les ravages du matérialisme et de l’argent-roi, l’omniprésence des médias. Le monde, dans les romans d’Amis, se résume à une série d’entourloupes, génétiques, sociales, sur des inégalités contre lesquelles il est vain de lutter. Amis livre un regard noir, désespéré sur la société, mais, élégance toute anglaise, porté par un humour ravageur.
 
 

« Nouvelle carrière », qui ouvre ce recueil, est le portrait croisé de deux écrivains qu’en apparence tout oppose. Dans cette nouvelle, Martin Amis pratique l’inversion : c’est la poésie qui s’arrache à Hollywood, et les scénarios qui se lisent au fond des cafés.
 
Le premier de ces écrivains, c’est Alistair. Depuis plusieurs années, il envoie des scénarios de série B, aux titres incongrus (Quasar 13 attaque, Méduse sur Manhattan…), à un éditeur d’une obscure revue, qui, mis à part un mot d’encouragement après plusieurs années, ne prend pas la peine de lui répondre.
 
« Alistair attendit presque deux mois. Puis il envoya encore trois scénarios. L’un parlait d’un flic robot qui sort de sa retraite anticipée quand sa femme est tuée par un meurtrier en série. Un autre traitait de l’infiltration par les trois Gorgones d’une agence de call-girls dans le New-York contemporain. Le troisième était un opéra rock version heavy metal qui se passait dans l’île de Skye. Il y joignit une enveloppe timbrée à son adresse, de la taille d’un sac à dos. L’hiver était exceptionnellement doux ».
 
Luke, lui, est un poète à la mode. Il travaille pour une multinationale à Hollywood, qui veut produire le poème de l’été. Il a écrit un sonnet, modestement intitulé « Sonnet ». La grande préoccupation de cette multinationale, c’est de savoir ce qu’ont produit les concurrents, à combien d’exemplaires ont été écoulés leurs productions. Ils se repaissent d’un discours creux, mercantile, futile et néanmoins savant.
 
« "Regardons les choses en face, dit Jeff. Le sonnet est essentiellement hiératique. Strictement lié à un contexte historique. Il répond à une mentalité formaliste. Aujourd’hui, nous nous adressons à des mentalités en quête de formes.

— De plus, dit Jack, la chanson lyrique a toujours été le véhicule naturel de l’expression spontanée des sentiments.
 
— Ouais, dit Jack. Avec le sonnet tu es coincé dans le modèle thèse – antithèse –synthèse."
 
Joan dit : "Alors, qu’est-ce qu’on fait ici ? On réfléchit le monde dans un miroir ou bien on l’éclaire ?" »
 
Martin Amis se moque de la dérive mercantile du monde, où la forme l’emporte sur le fond. Et Alistair, l’écrivain obscur, ne vaut pas mieux à ses yeux. C’est de ce monde là qu’il rêve ; à peine est-il entré en contact avec son éditeur qu’il envisage la gloire, et accessoirement de se séparer de son amie pour frayer avec les filles des magazines.



Après cette satire du monde littéraire, Martin Amis livre la vision qu’il a de son pays, dans « L’État de l’Angleterre ». Cette nouvelle est divisée en sept chapitres, dont les titres donnent un aperçu de la vision désenchantée que Martin Amis se fait de son pays : Téléphone portable – Chaudes filles d’Orient – Mortal Kombat – Burger King…
 
Cette nouvelle est l’occasion pour Martin Amis de déplorer ce qui est, selon lui, la décrépitude de la société anglaise. Il la traite à travers le personnage de Big Mal, un être à la dérive, touchant malfrat à la petite semaine, videur de profession et empêtré dans ses problèmes existentiels. Il vient de quitter sa femme, qu’il retrouve pour une fête – une course à pied – à l’école de leur fils. Il arrive le visage ravagé par la bagarre dans laquelle il était impliqué la nuit précédente. Il est mal à l’aise, et se cache derrière son téléphone portable. Et quand, plus tard, il voudra reconquérir sa femme, il le fera depuis son portable, caché dans un buisson à vingt mètres d’elle. Amis stigmatise joliment l’illusion apportée par les moyens de communication de relier les êtres entre eux.
 
« D’autres papas parlaient dans leurs portables, leurs conversations flottaient, désincarnées, unilatérales. L’espace d’un moment, on aurait dit des fous, comme tous les soliloqueurs déments dans les rues de la ville. »
 
Il est mal à l’aise, Mal, pas à sa place dans cette société factice, qui se veut décomplexée, débarrassée de ses préjugés moraux, raciaux, sociaux mais qui reste traversée de césures immémoriales, et qui exclut les gens comme Mal, qui ne sont pas nés du bon côté, qui ne maîtrisent pas les codes. Finalement, le seul moment de répit pour Mal, c’est lorsqu’il se retrouve à l’hôpital, après avoir été planté devant la boîte de nuit où il travaille par un homme à qui, ironie de l’histoire, Mal a interdit l’entrée.
 
« La nourriture de l’hôpital. Mal ne l’aurait jamais admis, en fait il adorait la nourriture de l’hôpital. Pas un bon signe, ça, quand on se met à aimer la bouffe de l’hôpital. On entend le grincement de la table roulante, qui répand aussitôt dans tout le service cette odeur de papier journal humide, et d’un coup vos tripes torturées démarrent comme un moteur de hors-bord et vous déglutissez un quart de litre de salive. C’est le signe qu’on adhère à l’institution de manière suspecte. Il n’avait rien à foutre des quiches et des pizzas que lui apportait Eliza. Il les mettait à la poubelle ou bien les donnait aux pauvres crevés de la salle commune. Les vieux, pris dans l’incendie de leurs nuits, hennissaient parfois, comme les chiens de patrons de café, qui font des cauchemars sous les tables basses ».
 
Alors évidemment, le grand modèle, ce sont les États-Unis, et Mal est parti tenter sa chance là-bas, vivre son rêve américain. Mais, pour quelqu’un comme Mal, cela ne peut que se terminer de manière funeste. Finalement, l’aspect tragique et pathétique dans lequel Mal est embarqué, avec ses compagnons de galère, se retrouve dans la dernière image du livre, qui évoque la course des pères.

« Mais le grand Mal continua à courir, comme il faut le faire. Les pères couraient tous de plus belle, avec une ardeur lourde, dans un tonnerre de pieds en chaussettes ou en chaussures de gym, mais tous faisaient résonner les sabots de bois de leurs années. Leurs têtes étaient rejetées en arrière, leurs poitrines fendaient l’air, ils bavaient et haletaient pour atteindre le premier virage et le poteau, au bout de la dernière ligne droite ».



Ce livre a été pour moi l'occasion de découvrir un auteur majeur en Angleterre. Alors bien sûr, Martin Amis force parfois le trait, comme dans « Nouvelle Carrière ». Une réflexion également, éclairée par ses prises de position récentes sur l’Islam, sur le multiculturalisme dans « L’État de l’Angleterre », m’a laissé un goût un peu amer. Il n’en reste pas moins que Martin Amis est un esprit brillant, désespéré, impitoyablement lucide et férocement drôle, que je ne peux que vous inciter à découvrir.
 
 
Fabien, A.S. bib-méd

 

 

Martin AMIS sur LITTEXPRESS

 

Martin Amis Chien jaune 1

 

 

 

 

 

 

 

 Article de Guillaume sur Chien jaune

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Fabien - dans Nouvelle
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