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30 avril 2013 2 30 /04 /avril /2013 07:00

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Maryse CONDÉ
Les Belles Ténébreuses
Mercure de France, 2008
Folio, 2009








 

 

 

 

 

 

 

Maryse Condé, auteure guadeloupéenne née en 1937, est l'une des plus grandes voix de la littérature française du vingtième siècle. Cette femme de lettres bénéficie d'une renommée qui dépasse les frontières de la France et des Antilles, étant largement reconnue en Afrique et en Amérique du Nord, ayant d'ailleurs partagé sa vie entre ces deux continents en plus de l'Europe. Pour avoir plus d'informations sur son parcours, vous pouvez consulter cette page :

 http://www.jeuneafrique.com/Article/LIN06078marysesiall0/.



Les Belles Ténébreuses, voilà un titre qui laisse flotter un air de mystère... Ce seizième roman de l'écrivaine nous conte l'histoire du jeune Kassem Mayoumbe, métis ayant grandi à Lille, moitié guadeloupéen moitié roumain de son état, n'ayant mis les pieds ni dans l'un ni dans l'autre de ces pays. Se retrouvant on ne sait comment employé dans les cuisines du Dream Land, luxueux hôtel d'un pays d'Afrique fictif soumis à une profonde dictature, sa vie est bouleversée après l'attentat terroriste qui détruit le complexe hôtelier et tue sa petite amie. C'est à partir de cet événement tragique que l'on apprend à connaître Kassem et sa personnalité de suiveur et de contemplateur de sa propre vie. Il croise le chemin de Ramzi An-Nawawî, un homme d'une extrême beauté, de ces hommes qui attirent tous les regards et projettent un halo de confiance. C'est sous l'influence totale de ce personnage que Kassem change de vie et devient son « assistant embaumeur », le pays faisant face à une terrible et étrange épidémie ne touchant que les jeunes femmes et Ramzi développant cette tradition particulière de l'embaumement dite « parage ». Face à la mort quotidienne et à de multiples péripéties qui le mènent dans le palais du dictateur puis à Marseille, Lille et enfin aux États-Unis, l'homme s'interroge sur sa vie et sur ce guide spirituel dont dépendent tous ses choix, ainsi que sur les affaires extrêmement suspectes qui rattrapent ce dernier.

De multiples thèmes sont présents et se croisent dans ce récit. L'histoire de Kassem est avant tout une quête de soi, un véritable chemin spirituel ; un jeune homme tente de comprendre qui il est et quel peut bien être son rôle dans ce monde. Cette recherche de lui-même intervient en raison de ses racines, de ce métissage roumain/guadeloupéen dont il ne sait que faire. Ajoutons-y la fantaisie de son père lui choisissant un prénom musulman et voilà qu'il ne sait même pas comment se présenter devant les autres. Le roman tourne autour de ce sentiment d'exclusion, cette impression de n'appartenir réellement à aucun pays, toujours étranger où qu'il aille. Ce manque d'un foyer véritable où il se sentirait chez lui. Ses multiples voyages n'y font rien, mais participent simplement à renforcer son errance psychologique. Sans en avoir conscience, Kassem se forge alors au fur et à mesure de multiples identités, non désirées, vivant comme une nouvelle vie à chaque changement de pays. De cuisinier à embaumeur et à animateur culturel en passant par la case drogue, le jeune homme se retrouve même musulman « par hasard ». C'est pourtant grâce à cet imprévu qu'il va trouver un semblant d'identité.

En effet, la religion prend une place importante dans ce livre. Kassem, d'abord musulman par imposture si l'on peut dire (il se rend à une réunion musulmane après l'attentat pour demander de l'aide) le devient réellement petit à petit, se reconnaissant enfin dans quelque chose qu'il a lui-même choisi. Cet élément s'oppose donc à l'idée d'une religion qui serait innée, qui désignerait dès la naissance qui croit en Allah ou en Dieu, mais s’inscrit plutôt dans le fait que l'on puisse s'identifier à une religion selon son évolution propre et personnelle.

Mais l'influence du fameux Ramzi An-Nawawî n'est pas étrangère à cette évolution. L'homme provoque chez lui une fascination extrême et se révèle son mentor, son guide, son indispensable. Il possède en surface un tel degré de perfection que l'on a presque l'impression d'une vision, qu'une telle personne ne peut pas être réelle ; une aura en apparence merveilleuse émane de lui et presque tout le monde se laisse toucher par elle. Kassem en fait partie et se laisse totalement dominer par l'individu dans tous les aspects de sa vie, développant d'ailleurs une certaine ambiguïté sur son attirance physique envers lui.

De plus, les personnages de femmes, ces « belles ténébreuses », bien que secondaires dans le récit lui-même, se révèlent en réalité la colonne vertébrale de l'histoire comme le prouve indirectement le titre de l’œuvre. Dans toutes les péripéties majeures sont présentes ces femmes, que ce soit la défunte Ana-Maria, la suspicieuse Hafsa, la fille de dictateur Onofria, la belle Ebony Star ou encore l'aimante Aminata. Kassem se construit en fonction d'elles et des spectres funèbres de toutes les femmes qu'il aura embaumées en compagnie de Ramzi. Sans qu’elles soient des personnages centraux, tout tourne cependant autour d'elles, permettant à Kassem de se développer ou peut-être au contraire de se perdre encore plus qu'il ne l'est déjà.

On peut dire pour terminer que Kassem Mayoumbe est donc l'anti-héros par excellence, un homme sans patrie, sans véritable famille, sous la coupe d'un manipulateur effroyable d'habileté dont il dépend totalement. Complètement influençable, il se laisse aller aux rebondissements aléatoires de sa vie, commençant cependant à se révolter contre sa condition tout au long de l'histoire. Maryse Condé nous fait entrer dans ce récit par une écriture légère et surprenante, survolant parfois les émotions que l'on s'attend à ce que le protagoniste ressente (Kassem ne se rendra compte que bien tard que sa petite amie est décédée au cours de l'attentat, et n'en ressentira qu'une tristesse somme toute peu intense) ; l'auteure nous offre une écriture en décalage avec les sujets sérieux et durs auxquels elle nous fait faire face, avec une touche presque fantastique dans la description et les actions de Ramzi.

Un livre qui peut plaire ou déplaire, mais définitivement plus complexe qu'il n'y paraît.


Séphora V., 2ème année Édition-Librairie

 

 


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