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19 mars 2012 1 19 /03 /mars /2012 07:00

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MASTERCLASS

et autres nouvelles suédoises
Sélection et présentation
d’Elena Balzamo
Stock, La Cosmopolite, 2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Conter, raconter…

Lucien Maury notait dans l’avant-propos à sa Littérature suédoise (Le Sagittaire, collection Panoramas des littératures contemporaines, 1940) : « le public français ne sait presque rien… [de la vie littéraire de ce pays].»

Elena Balzamo, dans sa présentation de Masterclass, s’interroge : « que connaissons de la littérature suédoise ? De grands classiques. Pour les contemporains on est plus embarrassés : la littérature suédoise est vivante, dynamique, foisonnante, de nouveaux noms surgissent continuellement… »

L’intérêt porté en France aux auteurs scandinaves a en effet longtemps été relativement limité, mais l’on peut aujourd’hui se réjouir du nombre croissant des traductions entreprises et de la variété des textes disponibles, notamment pour ce qui concerne les domaines du conte et de la nouvelle, genres pour lesquels existe dans le nord une longue et très riche tradition, comme le rappellent Jean Renaud ou Régis Boyer :

« S’il est un genre littéraire particulièrement prisé depuis deux siècles en Septentrion, c’est bien celui de la nouvelle…déjà, au Moyen Âge, les Islandais appréciaient les courts récits, mi-historiques, mi fictifs. Mais c’est évidemment au tout début du XIXème siècle, lorsque la vague réaliste commence à atteindre la Scandinavie, que le genre éclôt et qu’il ne cessera d’y fleurir…

Le Danois Steen Steensen Blicher (1782-1848) s’affirme alors comme le premier grand nouvelliste du Nord, auteur de véritables petits chefs-d’œuvre – dont on peut regretter qu’à ce jour un seul soit traduit en français ! Mais dès lors il n’est pas d’écrivain parmi les plus connus qui n’ait pratiqué cet art ô combien exigeant de la nouvelle : Herman Bang et Karen Blixen au Danemark, Alexander Kielland et Tarjei Vesaas en Norvège, Hjalmar Söderberg et Stig Dagerman en Suède, Juhanni Aho et Eeva Kilpi en Finlande, Gestur Palsson et Einar Benediktsson en Islande, pour n’en citer qu’une toute petite poignée. »
 
(Préface aux Linnées Boréales - Presses Universitaires de Caen, 2001 / Textes de E.J. Clausen (D), H.Herbjørnsrud (N), A.Smedberg (S), G.E.Mínnervudóttir (I), J.Sinisalo (F), G.Tunström (S))

 « Le Nord… est passionné de conter, de raconter… Il n’y a pas à s’étonner que [les  littératures scandinaves] aient privilégié, dans leur passion de narrer, les textes courts, ce que nous appellerions nouvelles, qui se cristallisent… autour d’un simple fait, d’un personnage entrevu à la faveur d’une prestation singulière, d’un détail… Cela a commencé dès le XIIIe siècle islandais avec les courtes sagas dites Þættir… Au point que certains écrivains du Nord ne sont passés à la postérité que par les nouvelles qu’ils ont composées. Et qu’il n’en n’existe pas… qui, à côté de romans, drames, recueils poétiques de premier ordre, n’aient également rédigé des nouvelles»

(Préface au Trésor de la nouvelle scandinave - Les Belles Lettres, 2009 / 2 vol - 22 auteurs danois, islandais, norvégiens, suédois).

Elena Balzamo, traductrice du russe et du suédois (Almqvist, Söderberg, Strindberg…) a pour sa part donné plusieurs essais, dont Le Conte littéraire scandinave : l’évolution d’un genre (Thèse de doctorat , Université de Lille III, 1987), et publié, entre autres :

Le Chien boiteux et autres contes (Suède) - José Corti, coll. Merveilleux, 1999,

Contes et légendes de Suède - Éditions Files France, coll. Aux origines du monde, 2002,

La Raison de toutes choses & autres contes du nord - Bibliothèque Sainte-Geneviève, 2009.


Les textes composant le recueil qui nous intéresse ici, sorte de petit kaléidoscope, sont le fruit des travaux réalisés dans le cadre d’un séminaire de traduction – une manière de Masterclass si l’on veut – dirigé(e) par Elena Balzamo. Les auteurs, comme les traducteurs, sont en majorité des femmes…



Masterclass - dix-sept nouvelles

[1]    « Masterclass »,  Kerstin Norborg (née en 1961)
    [Masterclass  in  Missed abortion - 2005 - trad. Esther Sermage ; 6p]
    Kerstin Norborg a été nominée pour l' Augustpriset pour un de ses romans.
   
[2]    « Tout le reste était parfait », Jonas Hassen Khemiri (né en 1978)
    [Oändrat oändlig  in  Invasion - 2008 - trad. Aude Pasquier ; 9p]
    Jonas Hassen Khemiri a été nominé pour un de ses roman pour l' Augustpriset.
   
[3]   « Étoiles noires », Oline Stig (née en 1966)
    [Svarta stjärnor  in  Den andra himlen - 2007 - trad. Emilie Reinhold ; 11p]
    Oline Stig a obtenu le prix Katapult pour son premier roman.
   
[4]    « Quatre cents couronnes », Mirja Unge (née en 1973)
    [Fyrahundra kronor  in  Brorsan är mätt - 2007 - trad. Martine Desbureaux ; 7p]
    Mirja Unge a obtenu le prix du magazine Vi pour un de ses romans et le prix Alfhild pour ses pièces de théâtre.
   
[5]    « L'Embauche », Jens Lilstrand (né en 1974)
    [Jobb  in  Paris-Dakar - 2008 - trad. Marianne Hoàng & Sophie Refle ; 7p]
   
[6]    « Le Survêt Daley Thompson », Jonas Karlsson (né en 1971)
    [Daley-Thompson Tracktop  in  But - 2007 - trad. Laurence Canin ; 10p]
   
[7]   « Potentiels », Nini Holmqvist (née en 1958)
    [De presumtiva  in  Något av bistående karaktär - 1999 - trad. Carine Bruy ; 20p]
    Nini Holmqvist a obtenu en 2010 le prix Ludvig Nordström pour ses nouvelles.
   
[8]    « Échappée aux toilettes », Mats Kempe (né en 1966)
    [Toalettbesök  in  Jag minns aldrig mina drömmar - 1996 - trad. Anne Karila ; 7p]
   
[9]   « Tu pensais que tu t'en tirerais comme ça ? », Mare Kendre (1962-2005)
    [in  Hetta och vitt - 2001 - trad. Marianne Hoàng & Sandrine de Solan ; 20p]
    Mare Kendre a été récompensée par le prix de l'Académie suédoise à deux reprises.
   
[10]   « Marge de manœuvre », Claudia Marcks (née en 1963)
    [Rum för spel  in  Hjältar  - 2006 - trad. Ophélie Alègre & Johanna Schapira ; 5p]
   
[11]   « Porté disparu » : le patineur ailé, Peter Törnqvist (né en 1963)
    [Anmäld saknad: skridkoåkare med vinge  in  Fälstudier - 1998 - trad. Esther Sermage ; 5p]
   
[12]   « Qu'est-ce-qui te prend ? », Hans Gunnarsson (né en 1966)
    ( Vad skall du ut och göra ?  In Bakom glas - 1996 - trad. Sophie Refle ; 11p]
   
[13]   « Une course à faire », Jerker Virdborg (né en 1971)
    [Ärende in Landhöjning två centimeter per natt - 2001 - trad. Marie-Héléne Archambeaud ; 19p]
   
[14]   « Il était trois petites bonnes femmes », Cecilia Davidson (née en 1963)
    [Små gummor  in  Det var länge sedan det var så här spännande - 2008 - trad. Benoît Fourcroy ; 6p]
    Cecilia Davidson a obtenu les prix Katapult (1995), Ludvig Nordström (2004), De nios Vinterpris (2005).
   
[15]   « Rosa Winter », Sara Stridsberg (née en 1972)
    [trad. Jean-Baptiste Coursaud ; 12p]
    Sara Stridsberg a reçu le prix du Conseil nordique pour Drömfakulteten (la faculté des rêves) adapté au théâtre.
   
[16]   « L'Héritage », Tony Samuelson (né en 1961)
    [Arvet  in  Tal till bruden - 1996 - trad. Ophélie Alègre ; 8p]
    Tony Samuelson a obtenu le Ivar Lo-priset [Ivar Lo Johansson] - entre autres.
   
[17]   « Le Pianiste jumeau », Torbjörn Elensky (né en 1967)
    [Tvillingspianisten  in  Myrstak - 2000 - trad. Anna Marek ; 7p]



Personnages et motifs

Nous avons évoqué un kaléidoscope et, au vrai, nous est donnée une grande variété d’images, d’éclairages, sur plusieurs micro-univers de la Suède actuelle, au travers d’histoires où interviennent des personnages d’âges et de milieux très divers.

[1] Le violoniste anonyme devant lequel intervient un chef étranger, chaussé de souliers vernis, alors que les autres membres du quatuor, Tobias, Paula et Mia, ainsi que tous les spectateurs ont « les pieds dans des sacs de plastique bleus pareils à ceux que l’on porte à l’hôpital » pour protéger le sol.

[2] Un jeune homme qui explique à sa petite amie que leur histoire d’amour a été parfaite, qu’il n’y aurait rien à y changer… Ou seulement un petit détail peut-être, par exemple que le soleil ait brillé plutôt qu’il ait plu le jour où ils se sont rencontrés… Ou encore un autre, insignifiant… Ah et encore celui-là… Y aurait-il autre chose à changer ?

 

« Chez toi ? – Non – Absolument pas – Juste une ou deux petites choses peut-être – Ton vocabulaire par exemple - … - Et je baisserais volontiers le volume de ton rire, parce qu’il était beau et volcanique certes, mais parfois, c’était vraiment trop, bordel… Mais tout ça ce sont des broutilles qui n’ont rien à voir avec la vraie raison pour laquelle on s’est – Je veux dire – Bon c’était notre faute à tous les deux – Pas seulement la tienne – Même si – Ouais – Même si… »

 

Il explique cela à sa petite amie… qui vient de tenter de se suicider.

[3] Une petite fille, qui ne dit pas son prénom, en fait une grande petite fille, qui s’avère être le soutien de sa maman malade, écorchée par le monde extérieur parce que « son âme n’a pas de carapace ». « Certaines âmes sont enfermées dans des capsules très épaisses, comme des bunkers. D’autres ont des protections plus fines, mais leurs coquilles résistent à la plupart des coups ». Celle de la maman de la fillette « est presque sans défense. Elle flotte comme dans une bulle de savon. Et quand la bulle se cogne contre quelque chose de dur, elle éclate ».

[4] Une jeune femme, fiancée à Hans. Ils se connaissent depuis peu, sont amoureux, peut-être. Alors qu’ils font leurs courses au supermarché, leur chemin croise celui d’un jeune marginal, drogué, sale, puant, importun. Les prénoms de la jeune femme et du jeune drogué sont tus. La jeune femme cherche à échapper à son milieu :

 

« maintenant, elle habitait en ville elle faisait des études… elle s’était lavée soigneusement elle se disait qu’avec Hans elle pourrait peut-être avoir un enfant elle n’y pensait pas tant que ça aux enfants avant mais avec Hans elle y pensait parce que Hans il était architecte et c’est un vrai métier architecte à cause de son calme aussi qu’il soit calme comme ça et puis les études qu’il avait faites. »

 

Le jeune drogué ne cesse de l’apostropher. Elle lui donne, en deux temps, quatre cents couronnes. C’est son frère. (La Suède ne fait pas partie de la zone Euro)

[5] Un recruteur face à un candidat. L’entretien d’embauche est restitué sans aucune des réponses ou répliques du candidat, ‘black’ ; il commence de manière assez classique, le recruteur ponctue son discours d’anglicismes dont on se dit qu’ils doivent être d’usage courant au sein de l’équipe de jeunes cadres dynamiques qui a besoin d’un apport de sang neuf… puis cela dérape : le candidat est en fait appelé à rejoindre un groupe de chasseurs, de chasseurs de femmes :

 

« Grosso modo, ça se passe comme ça : on se rencontre chez Peder pour l’apéro… ou chez Douglas, s’il n’a pas ses gosses .. on se prend une pizza ou on regarde tout simplement un DVD un peu chaud… On s’enfile peut-être quelques rails à la maison, pépères, chacun participe aux frais, ça revient moins cher que dehors. Ensuite on sort… on fonce. On cherche le bon groupe de nanas… des petites jeunes de dix-neuf ans…les poules des boîtes de consulting… les petites intellos cultivées du Söder, des pseudos actrices et pourquoi pas des jolies minettes turques… Il faut se booster mutuellement. Jamais abandonner. C’est nous contre elles. Une drague par semaine par tête, c’est vraiment le minimum. On en fait circuler certaines dans le groupe en fonction des goûts de chacun. »

La dernière question posée par le recruteur porte sur le point de savoir si le candidat a de l’humour.

« L’humour, c’est important. Vous en avez ?.... Bien. Elles aiment ça, les nanas ».

Quelques instants plus tôt, quand la nature du « job » n’était pas encore affichée, le recruteur avait emprunté au vocabulaire du marketing les termes de « pénétration de la cible » et déclaré « Je comprends. Passionnant. Féministe, qui ne l’est pas aujourd’hui au fond ? Je serais le premier à me réjouir si la société était plus égalitaire, croyez-le. Je respecte énormément les femmes. Enormément. »… On atteint au parfait écœurement

[6] Marcus, adolescent confronté à la difficulté d’être, d’exister aux yeux des autres. Le recours dérisoire à un vêtement ou à des chaussures de sport  « de marque » pour cesser d’être transparent, être remarqué, exister ?

[7] Un homme marié, père de famille. L’amour entre les époux s’en est allé. Leurs rapports sont étriqués et tendus, ils ne font plus l’amour et ne regardent pas les mêmes programmes TV, ou alors par accident, sur deux récepteurs, installés dans deux pièces différentes. Il a une maîtresse, la joint par téléphone si son emploi du temps le lui permet. Il est calme, posé, responsable, et spectateur de l’insoutenable pesanteur et vacuité de sa vie.

[8] Une femme de 45 ans, un jeune homme de 25 ans. Ils participent à un séminaire sur l’interprétation des rêves. Elle s’invite dans sa chambre, le drague. Elle ne l’intéresse pas. Il se réfugie aux toilettes de 00h15 à 00h50, revient dans sa chambre, se couche. Gunilla est toujours là, elle a emprunté à Per un cahier et s’est installée devant la table, « prise d’une de ces inspirations ». Per ferme les yeux. Le crayon crisse sur son cahier.

[9] Un jeune homme, trompé.

Il est prêt. Il est père. Il a acheté un cadeau qu’il emporte pour l’offrir à sa fille de six ans, qu’il ne connaît que par les photos que la mère lui a fait parvenir au fil des années. Ils étaient très jeunes, se sont connus une nuit. Elle est partie et lui a appris qu’elle portait son enfant.

Régulièrement, ponctuellement il a envoyé de l’argent. Aujourd’hui il va voir la fillette. La maman fume beaucoup, ne dit rien, l’appartement est en désordre. Pas de jouet d’enfant. Pas de chaussures ou de vêtements d’enfant. Pas d’enfant…

« Il dirigea à nouveau les yeux vers celle qui, sans se tourner vers lui, lui répétait que l’enfant n’existait pas… Qu’elle n’avait jamais existé, n’existerait jamais, point final, il n’avait qu’à se mettre ça dans son putain de crâne, c’était pas difficile à comprendre !... »

« Vous les hommes… vous êtes de sales brutes, tu sais ça ? Vous pensez vraiment que vous pouvez aller et venir comme vous voulez, imposer votre loi et vous ficher des conséquences ? Merde alors ! … Ca te cloue le bec, hein, salaud !... Va t’en… Que ça te serve de leçon ! »

[10] Deux amis. Peut être… Car Franck prend un malin plaisir à jouer avec les nerfs d’Ernst.

[11] Sven et son frère, deux jeunes garçons, probablement. Ils font une partie de pêche, sortent des brochets des trous qu’ils ont pratiqués dans la glace. Un patineur ailé fait plusieurs passages sur le lac gelé, sur un vaisseau équipé d’une voile et de longs patins d’acier, suivi d’un panache de cristaux, puis disparaît. Le vent, le froid, la lumière… peu de mots. On imagine que les garçons viennent de perdre leur mère : « Tu crois vraiment qu’elle tenait à nous ? – Oui j’ai dit. Oui oui, Sven. Tu le sais bien quand même. » Pas d’autre précision. Le froid, la lumière, la nature, indifférente.

[12] Une femme âgée. Elle s’inquiète pour Arvid, son mari, qui a été sujet à de petits infarctus. Ils vivent dans un petit appartement. Elle s’inquiète sans cesse pour Arvid, pour les soucis que pourraient rencontrer sa fille, son petit fils. Elle ne cesse de poser des questions, de les répéter, de s’inquiéter des bêtises que pourrait faire le petit. Arvid a besoin de prendre l’air. Elle le guette par la fenêtre, craint qu’il se fasse écraser. Lorsqu’il rentre, elle continue de l’assaillir de questions, de lui prodiguer des conseils. On n’en peut plus. Elle est insupportable. Probablement perd-elle la tête.

[13] Un ancien roi viking et un héros moderne.

Ulf et sa compagne ont décidé de se quitter. Il arrive en retard au rendez-vous qu’elle lui a fixé. Il s’apprête à caser ses affaires personnelles, qu’elle a laissées sur le seuil, dans les sacoches de sa moto. Artur, un homme âgé qui habite la maison voisine, vient à sa rencontre : « Tu serais pas venu cambrioler toi des fois ? » avant de le reconnaître et de lui expliquer que la tempête a déraciné un immense chêne situé sur le terrain de Julia. Il a cru distinguer des ossements au fond de la cavité encombrée de racines et de terre mais n’a pu y descendre. Peut-être s’agit-il d’os d’animaux. Artur presse Ulf d’y jeter un œil. Ulf descend et découvre un crâne humain, des lambeaux d’étoffe, quelques monnaies, bijoux et pierres précieuses, qu’il enveloppe et dissimule dans une poche de son blouson. Il confirme à Artur que les os découverts étaient ceux d’un cerf et qu’ils sont tombés en poussière. Le vieux semble suspicieux, mais n’a pu voir le trésor. Julia arrive alors qu’Ulf s’extrait de la sépulture. Quelques mots d’adieu. Le héros repart à moto.

Il s’arrête après quelques kilomètres, rassemble le trésor dans la feuille de papier sur laquelle Julia lui laissait le message qu’elle ne l’attendrait pas, écrase le tout et le dépose au fond d’une poubelle, en s’assurant de n’être vu de personne.

(Les pratiques funéraires des anciens scandinaves ont longtemps consisté à porter les dépouilles en terre en plantant sur la tombe du défunt un arbre. L’arbre lui-même est une métaphore classique pour désigner l’homme dans la poésie scaldique – voir, par exemple, Régis Boyer, La Mort chez les anciens scandinaves, Les Belles Lettres et La Poésie scaldique, éditions du Porte Glaive)

 [14] Une femme seule, en voyage d’agrément, ou peut-être engagée dans une sorte d’errance, ou de pèlerinage. Elle passe d’un village typique à un autre. On comprend qu’elle vient de quitter Viggo, son compagnon. Arrivée à Nora, où court une légende, un épisode de son enfance refait surface. Il y est question de trois jeunes filles, dont elle, et d’une « cérémonie », peut-être initiatique, fortement teintée de satanisme, rêvée ou vécue comme telle. Les sorcières

« … emportées dans une danse endiablée, arrachaient leurs chemisiers, invoquaient Belzébuth. Fières de toutes les fois où elles s’étaient fait posséder, elles se moquaient de notre jeunesse, de notre manque d’expérience. Des gamines de notre espèce ne survivraient pas à un tour avec lui, ni à son ‘gourdin’. Il nous transpercerait, nous dévorerait toutes crues… Un vent étrange, à la fois chaud et froid, s’engouffrait sous ma jupe et me projetait à terre. Belzébuth était à l’œuvre, et derrière lui je voyais un essaim de sorcières… Je n’en n’avais jamais parlé à Viggo, je ne lui avais d’ailleurs rien raconté sur mon enfance, mais il est vrai que jamais auparavant cela ne m’était revenu en mémoire. »

Le texte de Sara Stridsberg [15], une des jeunes écrivains suédoises les plus en vue (lauréate du Prix du conseil Nordique pour La faculté des rêves (traduction chez Stock, 2009 – ainsi que Darling River, 2011), se prête plus difficilement au résumé. Retenons en quelques passages relevant du thème de l’érotisme :

« C’était un jeu, il était innocent, il me seyait à merveille. Et dans le jeu que je jouais, mon père était mon proxénète et sa main sur mes fesses un parfait ornement dans un décor identiquement parfait où je lançais de longues et hâves œillades bambiesques à tous les hommes en tenue de tennis qui passaient à proximité. Je me creusais les joues pour les avoir le plus caves possible, me mordillais les lèvres… et, tous autant qu’ils étaient, ils adoraient ça. Ils crissaient des dents de jalousie… »

« Les petits poils blonds de mes bras se hérissaient avec agressivité face aux effleurements de l’infirmière, mon slip était froid et humide, c’était toujours ce même été de malheur et de claustrophobie, l’appartement de George semblait à chacune de mes incursions plus intact que la fois précédente, le lit n’était toujours pas fait, les draps portaient toujours l’empreinte de nos corps. Je m’allongeais près du lit, à même le plancher, clignant des yeux, attendant qu’il enfonce la clé dans la porte. Si d’aventure il devait revenir, je pourrais alors lui donner des leçons de piano, nous pourrions nous asseoir sur le balcon vêtus de nos seuls sous-vêtements, je pourrais pousser ces gémissements qu’il adorait. »

« Les infirmières m’ont lancé des regards apitoyés en me regardant passer pendant qu’elles étaient occupées à fumer dans leurs blouses moulantes, mais elles ne me touchaient plus depuis qu’elles s’étaient aperçues que j’affectionnais leurs effleurements. »

« Le bouc de Babelsberg, voilà comment George se surnommait tandis que j’étais une Leni Riefenstahl fardée d’une épaisse couche de maquillage de théâtre et que nous faisions l’amour partout dans l’appartement. Nous faisions l’amour, j’étais juchée sur lui et je l’aimais tellement que mon pubis se contractait comme une méduse lorsque je humais son odeur et me cambrais si bien que mes cheveux longs me dégringolaient dans le dos et lui chatouillaient les cuisses. »

Nous avons choisi de produire ces citations en songeant à la typologie établie par Denis Marion dans son essai sur l’œuvre cinématographique de Bergman quand il en recense les thèmes  (Ingmar Bergman - Gallimard, Idées, 1976), parmi lesquels figure l’érotisme, et dont la plupart traversent les nouvelles de Masterclass : Dieu et le problème du mal / La crise du monde contemporain / L’érotisme / L’enfer du couple / L’engendrement / Le masque ou Persona / Le drame mental / L’art / Le pessimisme.

Dressons un tableau de correspondance entre quelques uns de ces thèmes et les nouvelles du recueil….

Masterclass-tableau.JPG                          


[16] Deux adolescents noirs, confrontés à la violence.

A la sortie d’un concert organisé dans la MJC d’une ville de suède, Camilla est agressée par un couple de camés. L’homme a bu, mais pas seulement, et est extrêmement violent. La femme « porte une veste en cuir rouge déteint, un collant léopard et des cuissardes de Vampirella, comme pour pêcher la truite ». L’homme presse Camilla contre un rideau de fer en beuglant : « Sale pétasse, je vais te retourner ! sale pute ! T’es une pétasse de négresse, hein ? Tu crois que tu vaux mieux qu’une bite dans le cul ? ». Les adolescents qui accompagnaient Camilla sont tétanisés par la peur, seul le jeune noir fait face à l’agresseur, encaisse des coups et des injures mais parvient à le faire lâcher prise et déguerpir.

Le groupe de jeunes attrape un métro, puis chacun rentre chez soi. Le jeune black repense à ses amis : « J’ai beau m’appliquer, je ne serai jamais un des leurs. » … « le contenu de son estomac se vide sur le trottoir. »

[17] Le jumeau survivant.
.
Il y avait deux frères, des jumeaux. L’un deux est mort. Ils étaient pianistes, jouaient ensemble,  

 

« ne faisaient qu’un, deux mains pour un même corps ; à présent il ne restait que la main gauche, le corps avait perdu son équilibre… Parfois il s’assied à sa place habituelle et joue sa propre partie, seul, comme si son frère était là. Musicalement, c’est indépassable à ses yeux, mais inimaginable lors d’un concert : on ne peut tout de même pas demander au public de se souvenir d’une interprétation entendue jadis et de se satisfaire d’un fragment, d’une simple parcelle d’un tout parfait. »

Une amie, pianiste elle aussi, tente de lui apporter son soutien. Elle joue quelquefois pour lui : « Elle était douée, nul doute là-dessus, techniquement irréprochable, et lorsqu’ils s’exerçaient tous les deux, le résultat était convenable- mais rien à faire, quelque chose clochait. »…Maintenant elle joue la Sonate N°10 de Scriabine… « Si le jeu de la pianiste avait un défaut, ce serait peut être son côté trop ostensiblement virtuose… »« Il n’avait jamais été passionné par Scriabine, mais elle était habile. Levant la main qui reposait sur son genou, il applaudit : de sa main gauche, la seule qui restait. »

Ainsi se referme le recueil, ouvert sur une première leçon de musique [1], lors de laquelle :

« Le professeur sort son instrument de l’étui…Son jeu ressemble à son discours : brillant, détaché, presque blasé, et pourtant d’une grande musicalité… Sous ma lourdeur je sens bouillonner la colère contre ses tons scintillants. Je le sais maintenant : si cet homme ne cesse pas de jouer je me lèverai de ma chaise et je quitterai la salle, ou bien je me mettrai à hurler en plein quatuor de Mozart… »

Une scène de Sonate d’automne, de Bergman, fait une sorte d’écho à celle-là : Liv Ulman interprète un peu gauchement un nocturne de Chopin. Sa mère, concertiste professionnelle l’exécute ensuite, avec une maîtrise technique irréprochable, mais l’on ne peut s’empêcher de faire abstraction de sa rigueur presque inhumaine, de la dureté de la mère pour sa fille.



Remarques finales

Une internaute (puisqu’il s’agit probablement d’une femme), retient que Masterclass aborde les thèmes suivants : cruauté, dérision, bêtise, mélancolie, absurde, tendresse, humour, étrangeté.

Soit.

A propos de [7], dont le titre « Potentiel » renvoie à celui de l’article de journal « les hommes sont tous des violeurs potentiels » qu’Iris met sous les yeux de son mari, elle exprime ceci :

Ninni Holmqvist entretient un humour à froid dont son narrateur fait les frais, si effrayé à l’idée d’être un « homme objet » manipulé par des séductrices retorses telles sa femme, sa maîtresse et ses filles, qu’il se vautre lourdement dans la goujaterie, promeut les clichés les plus éculés sur l’incompréhension naturelle et insurmontable entre les hommes et les femmes et termine sa journée de bovin comme un pauvre Caliméro victime de sa propre bêtise, la queue (piteuse) entre les jambes…

C’est à mon avis - comment dirait-elle ? - un peu « lourd », et symptomatique de la difficulté de comprendre l’autre.

Pour ma part je retiendrai la grande maîtrise des auteurs présents dans le recueil. Leur capacité à produire des textes resserrés et denses, l’économie avec laquelle ils ouvrent sur des univers que le lecteur peut s’approprier, imaginer, compléter…leur manière de nous présenter des âmes souvent tentées par l’introspection, parfois le désarroi, et tant d’autres attitudes d’une effrayante ou merveilleuse universalité.

Des auteurs sachant surprendre, par exemple en présentant des situations où certains rôles s’inversent, sont intervertis :

La petite fille [3] habille sa mère pour qu’elle assiste au repas de noël en famille, elle lui fait un cadeau (un flacon pour faire des bulles de savon), n’en reçoit pas elle-même,

Le père virtuel [9] a développé un instinct « ma-pa-ternel » et s’est fait abuser par une jeune femme a-normale (assez proche du personnage d’un autre film de Bergman : Monika)

La femme âgée [12] s’évertue à veiller sur ses proches, à s’inquiéter de leur santé, leur rend la vie impossible, et devient pour eux une sorte d’agent pathogène.

Ou encore (mais cette fois l’interprétation est un peu forcée) le violoniste [1] dépasse le maestro, dans la mesure ou celui-ci est dans la représentation, très soucieux de son image, alors que les derniers mots du musicien consistent en : « La lourdeur persiste mais je m’en fiche, je joue. Et, à mon grand étonnement, je découvre que je suis au cœur de la musique ».


Thierry, AS Éd.-Lib.


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Published by Thierry - dans Nouvelle
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